LES TATOUÉES
Je viens de passer aux Tuileries, j'en ai le cœur levé. — Les arbres sont dépouillés, tristes, jaunes, — et autour de la musique s'étalent une nuée de nymphes étranges; d'où cela sort-il? J'adore les modes Louis XVI, les fantaisies un peu osées de la coquetterie no me font pas peur, mais à condition qu'il s'y mêle un peu d'élégance, de bon goût et de beauté Je ne vois ici que dévergondage et folie. Les filles de cuisine de la capitale se donnent-elles rendez-vous ici? J'en vois qui ont des cheveux couleur de feu et le visage blanc comme une feuille de papier. Plus loin c'est une Mexicaine avec une chevelure blonde qui se dresse en l'air comme un bonnet à poil, des yeux sans forme, perdus dans une tache d'encre. — Des robes d'un rouge sang qui rendrait un taureau furieux. Des chapeaux sans noms, des corsages impossibles, — c'est un mélange horrible de laideurs s'aflichant avec impudence. Il y a là des femmes de 60 ans, grosses comme des tonnes, coiffées comme une bergère de Watteau, leurs rides apparaissent sous le fard et le blanc étalés avec maladresse. C'est une débauche de couleurs criardes et d'ajustements fous, un étalage de monstruosités qui voudraient être provocantes et qui ne sont que ridicules ou mal propres. Cependant, au milieu de ces filles attifées pour la vente et qu'on retrouvera ce soir, trottant menu le long des murs, j'aperçois des familles, des femmes du monde, des enfants. Sont-ce des parentes de ces demoiselles? je vous jure qu'il devient difficile de reconnaître une femme honnête au milieu de celles qui ne le sont pas.
Oui, les élégances du siècle dernier étaient excessives ; oui, on y a osé les exagérations les plus provocantes, mais les femmes qui tentaient ces folies étaient marquises ou duchesses Sous leur accoutrement étrange, on retrouvait la grande dame avec son élégance native, sa distinction et son grand air. Elles commençaient, les folles coquettes, par être adorables avant d'être bizarres, et leur déguisement ajoutait à leurs charmes.
A l'heure qu'il est, la folie de l'impossible et du dévergondange e
10 septembre 18G4.
fait de toilette s'étale comme une tache d'huile sur tout le sexe. Duchesse ou femme entretenue, petite bourgeoise ou fille perdue, marchande do tabac ou femme de banquier, laides ou jolies, contrefaites ou bien bâties se tendent la main, se prêtent les mêmes patrons, se défigurent avec une rage égale, et courent après l'absurde comme on court après le bonheur.
Ne croyez pas que je fasse à plaisir de l'indignation. Je suis peutêtre malade, mais, dans tous les cas, mon impression est nette et bien sincère. Le jardin des Tuileries m'a paru ressembler au jardin d'une maison de fous. — J'étais honteux, ma parole d'honneur, de voir toute cette fraîche marmaille courant au milieu de cette prostitution; des filles à marier, qui sont peut-être honnêtes, débraillées comme leurs voisines et peintes aussi ridiculement; un horrible petit laidnn qui sentait la misère se promenait fièrement au milieu des hommes. Elle avait un corsage rouge, une ceinture d'or, et dessous l'espèce d'écuelle en velours qui la coiffait, s'échappaient une profusion de cheveux frisés, pendant de toute leur longueur sur son dos crasseux. Ses mains sales et noirâtres agaçaient un éventail de vingt-cinq sous, et je vous jure qu'elle n'était pas la plus ridicule; plusieurs hommes, qui ne sont peut-être pas des fils de balayeurs, la suivaient de l'œil avec complaisance; l'un d'eux dit en passant: Elle a du montant, cette petite 1 voilà donc ce qui m'a frappé : c'est qu'en effet, l'horrible, le laid, qui n'est que vicieux et impudent, commence à avoir du montant poulies hommes, et à n'exciter aucun dégoût chez les femmes.
Le maquillage tourne au tatouage, cela devient une sauvagerie malpropre et l'on dirait que certaines femmes du monde ont moins le désir de plaire en s'afl'ub'ant ainsi, que le désir malsain de se déclasser.
Le moment est proche où les portières tireront le cordon, décolletées jusqu'au milieu de leur vieux dos, et coiffées à la belle Poule. Jusqu'à nouvel ordre, je trouve repoussantes ces vieilles bouchères retirées, qui pourraient être grand'mères et qui blanchissent leur graisse comme une buffleterie de garde national ou un tablier do sapeur, qui cachent sous leurs six cheveux repeints une brassée de crin crêpé, qui mastiquent leurs rides et se défigurent pour s'enlever dix ans.
De là à se percer le nez et à y suspendre des anneaux de rideaux, il n'y a qu'un cheveu, l'épaisseur d'une fantaisie de la mode, nous y arrivons. — On fait plus fort que cela.
CHOSES ET AUTRES
C'en est fait, les cannes et les jupons retroussés vont nous envahir cet hiver. De Trouville, la mode en a passé à Etretat; d'Etretat, elle a gagné le Havre : et tout le monde en est si enchanté, que certainement on ne voudra pas l'abandonner à cause du froid. Il n'y a aucune bonne raison pour cela. Bien au contraire, le jupon retroussé plaira tout naturellement aux Parisiens, et la canne sera pour châtier ceux à qui par hasard il semblerait trop adorable.
M. Alphonse Karr tient absolument à la peine de mort, il la défend, il la berce, il la caresse, il la regarde comme sa chose. Eh bien ! qu'on la lui laisse.
La chasse est ouverte; les perdreaux pleuvent... Nous les payons toujours un prix fou. On m'a dit que cela tenait à ce qu'on en tuait trop. Je n'ai pas parfaitement compris. Mais les conmisseurs affirment qu'en Allemagne, où personne ne chasse, la perdrix coûte £0 cent. Ce que c'est que de se connaître h quelque chose !
M. Du Boys a fait jouer la Volonté, au Théâtre-Français. Cette pièce est-elle bien d'un jeune homme? L'auteur a, dit-on, vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans, et chanter en vers doucereux la morale de M. Prudhomme ! 0 poésie ! O printemps !
Parmi les quatre nouveauté! du Vaudeville, une seule a réussi : Pierrot posthume. Pour le 1k Février, de ce pauvre Werner, que voulioz-vous qu'il fît? On en a supprimé la fin,. Vous figurez-vous un drame d'où l'on raye l'assassinat ? On aurait dû le remplacer par une tirade sur la Volonté, de M. J. Du Boys.
A propos de retranchements, je me suis laissé dire qu'on a également supprimé les quatre plus belles scènes des Mohicans de Paris. On attribue à cette absence le succès un peu tiré de ce drame. Peut-être eût-on mieux fait de supprimer le chien ; mais il est impossible de tout faire à la fois.
Au Palais-Royal, Monlcmpoivre est assez drôle ; quant h Eh Lambert ! cette ineptie n'a été représentée que pour chasser de Paris les provinciaux qui y affluaient depuis trop longtemps. Grâces soient rendues à cette intelligente direction du Palais-Royal, toujours serviable, même quand elle se nuit.
Et l'Odéon ?
Un succès ; je le gardais pour la fin. Disons vite que ce n'est pas la faute des acteurs. — Et du directeur ? — Vous savez bien, indiscrets, que ces choses-là ne sont jamais la faute des directeurs.
Dans les Flibustiers de la Sonore, je vous avais annoncé qu'on se bâfrai1 beaucoup. On s'est battu avec plus de modération que je ne pensais. Il n'y a môme pas un grand nombre d'hommes massacrés. Et puis la vertu est punie et le vice récompensé. C'est naturel, c'est vrai, cela change.
Dans les hautes régions de comment dirai-je ? Dans certaines hautes régions, qui ne sont nullement officielles... au contraire... on s'occupe d'un livre dont personne hé s'occupe guère ailleurs. Ce livre est à paraître... Ce serait un Armoriai de la nobles.se. M. de C... a quitté Brives pour apporter ces parchemins et son sceau. Gare aux gentilshommes qui ont laissé manger les premiers par les rats du castel, et qui ont confié le second à leurs petits enfants. Cette nouvelle n'a pas fait baisser la Bourse.
Puisque nous parlons de Cléopâtre, constatons le succès de ce nouveau roman d'Arsène Houssaye, Cinquième édition! C'est une fidèle peinture de ce monde étrango de la haute galanterie, qui par ses grands airs, son goût exercé , son faste artistique, se fait presque pardonner son immoralité. Dans tous les cas, il éveille la plus vive curiosité dans le vrai monde qui cherche à le expier bien souvent, et bien souvent aussi ne s'est distingue qua par des nuances imperceptibles. La dualité de Cléopâtre, à la fois grande dame et courtisane , pourrait bien n'être pas de pure invention.
Offenbach'a mis Mademoiselle Cléopâlrcen musique. Autrefois Offenbach faisait la musique des livrets, aujourd'hui il compose celle des romans. Niedermeyer et le Lac ; Monpouet l'Andalouse ; Offenbach et Mademoiselle Cléopâtre ; auteurs et compositeurs se marient admirablement, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Nous parlions tout-à-l'heure de la Volonté, voici un échantillon de cette poésie en partie double, écrit en sortant du théâtre.
Chastes et purs transports d'une ardeur innocente !
Maternelles amours ! 100,1100 écus de rente
h 1/2 p. 100! But des nobles travaux!
Digne prix des grands cœurs, couronne des héros.
Je t'adore à genoux, ô splendeur infinie
De la maison Miction, Lacroix et Compagnie.
Tout homme doit se faire une position
Sous peine de périr par l'inanition
Et le Seigneur a dit : Ou a ce qu'on mérite.
Oui, jeune homme, avec l'ordre et l'esprit do conduite,
Honore les banquiers, car cela fait du bien,
L'escompte est tout, Philippe et le reste n'est rien.
(Un silence; il descend le perron.) Bords chéris ! Lieux sacrés où mon rêve se berce Bourse! Caisse! Comptoir! Tribunal de Commerce! Malheur au cœur ingrat et né pour les forfaits ! Qui peut vous préférer les champs et les forêts. Malheur à l'insensé qui d'opium s'enivre. Il ferait beaucoup mieux de tenir le grand livre Et d'apprendre avec soin la comptabilité, Qui donne la fortune et l'immortalité.
Mais, puisque à cet effort il ne peut se résoudre, Le tonnerre de Dieu le doit réduire en poudre, Ou bien, tris'e jouet des folles passions Il ne gagnera pas les moindres millions; Et l'on ne verra plus un banquier héroïque Lui jeter à la tête une fille angélique Dont l'âme, un jour, brisant ses terrestres liens L'attende au ciel, laissant au survivant les biens. C'est que la volonté, — de tout elle est capable La volonté c'est Dieu ! — et c'est aussi le diable ! C'est un p.ir diamant, c'est une toison d'or! La volonté c'est tout; c'est autre chose encore; Elle est de tous les maux l'infaillible remède, Et c'est là le levier que rêvait Archimède ! C'est, le vis-tu jamais, soulevant des fardeaux, Un effroyable cric sorti du sein des flots. La volonté fait faire aussi des comédies En quatre actes en vers qui sont des homélies. Un jeune et vif esprit a son poste trouvé, Non très loin de Ponsard et près de Legouvé ; Car sa morale est pure et ne peut jamais nuire ; Au prix de l'Institut, elle peut le conduire Succès, honneurs, triomphe, amour, gloire, pouvoir, Mesdames et messieurs, vous n'avez qu'à vouloir. Je sortis bien content de ces sages maximes, Dodelinant la tête où bourdonnaient les rimes Quand un esprit chagrin : On peut ce que l'on veut, Mais pourvu qu'on ait soin de vouloir ce qu'on peut ; Et le jeune Gavroche a dit dans sa sagesse. L'homme peut tout c'qu'il veut, ce qu'i'n'peut pas faire i'I'laisse.
10 septembre 1864.