‹ La Vie parisienneChapitre 464 sur 662 · LA NOUVELLE CAISSE DES. FRETS SUR. TITRES · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE CAISSE DES. FRETS SUR. TITRES

A la i)0i(ne iieure! vive la Banque Dcslrcm Gomme si nos titres no valaient pas tout autant que les billets signés par l'épicier du coin !

Entre la Banque de France et le Comptoir d'Iiscnmpte, les porteurs de valeurs mobilière* se trouvent placés. . . comme l'àne de Buridan, entre les deux picotins d'avoir e. . .

— Ah! mon cher, je suis perdu. Je comptais pour mon échéance trouver de l'argent sur mes mines et mes forges, et me voilà protesté les mains pleines !

— Ne vousdésoleznas. allez trouver la banque Destrem

La ronde des mines, des forges, des usines, des fonderies, des filatures, des linières, à l'ouverture de la Caisse Destrem. -

L'Anglais. — Moà pouvoir donner à vous une actionde Couillet. .. ' .'

La Biche. — Couillet? connais pas.

l'Anglais. — Moà dire à vous que c'est bon. La Biche. — Et moi dire à vous : Flûte!

La Caisse des Titres offre son liras à la Banque de France en lui disant : — Part à deux!

Le Propriétaire-gérant, MARCELIN.

Paris. — Imp. KUGELMANN, 13, rue Grange Batelière.

17 septembre 1864.

Retraites, 3 septembre, 10 heures du soir.

Je ne sais pas si c'est le café ou la chartreuse, ou tout bêtement la fatigue, mais il n'y a pas moyen de fermer l'œil. Tous ces gaillards-là sont couchés depuis une heure; les ronflements du grand ami ébranlent la cloison de ma chambre; l'ami joli qui dort au-dessus de ma tète souffle des pois à plein boisseau; le seigneur des Retraites, notre hôte, n'a pas dû longtemps causer avec Madame, car la pauvre petite femme avait marché quatre heures dans les labourés, et n'en pouvait plus : ses longues paupières brunes tombaient à chaque instant sur ses beaux yeux, comme des stores dont la corde a cassé.

Nous n'avons pourtant pas fait des étapes de dix lieues, mais lorsqu'on s'est dorloté neuf ou dix mois dans les fauteuils les divans et tout le capitonnage de co siècle avachi, on devient plus sensible au mal physique. La civilisation moderne a pris de telles précautions pour supprimer la fatigue ; les voitures et la vapeur remplacent si avantageusement nos jambes, les machines font si bien la besogne de nos bras, qu'une jolie promenade en plaine et quelques bourrades de fusil contre l'épaule laissent une courbature au gaillard le mieux hàti. C'est ce qui maintiendra toujours une dislance respectueuse entre l'armée et la garde nationale.

Mon vieil ami Eude de Granfort est venu nous prendre hier à la gare de... Il s'est donné l'an dernier un magnifique omnibus vert attelé en poste; l'habit de postillon, vert et rouge, rehausse la bonne mine du cocher et donne à l'équipage un petit air de fête.

Tout le monde a été exact au rendez-vous. Ce n'est pas la première fois que nous faisons l'ouverture ici, ni la deuxième , ni même la vingtième. Voyons : en quelle année avons-nous mangé nos derniers haricots, à la pension Durand ? C'était pardieu en 1838. Granfort venait d'hériter de son père, le lieutenant général. Nous étions ses inséparables, Balézieux, d'Anglure et moi, et nous pressentions tous, avec une certaine mélancolie, que la vie allait nous séparer pour longtemps. « Mes amis, dit le bon Eude, jurons que tous les ans, quoi

qu'il arrive, nous ouvrirons la chasse aux Retraites! » On jura. Le plus beau de l'affaire, c'est qu'en ce temps-là aucun de nous n'avait encore chassé ! Ah! les jolis fusils neufs! Et les bons chiens de fantaisie, achetés sans garantie du gouvernement, sur le quai de la ferraille! L'album de chasse, doré sur tranche et illustré de dessins grotesques, a conservé la mémoire de nos premiers exploits : on tua un corbeau le 1er septembre, et le 2 un lièvre gîté. Le 31, je fus roi de la chasse! J'avais massacré un lapereau sans défense et un pouillard sortant du nid Malgré la modestie de ces débuts, nous sommes tous devenus des chasseurs mieux que passables; Eude surtout, qui vit six mois dans ses terres.

Les circonstances nous ont dispersés, comme on le prévoyait trop. Balézieux, le grand ami, est receveur dans le Midi; d'Anglure, l'ami joli, est juge au tribunal de la Seine; toujours joli, du reste, et plus homme du monde que jamais. Sa robe ôtée, il monte à cheval dans la cour du Palais, et fait un tour au bois de Boulogne. Moi, je suis maître de forge, et le moins fortuné des quatre; vous savez que la partie ne va pas fort. Enfin!

Mais j'aime à constater que depuis 1838 aucun de nous n'a manqué à l'appel ; aucun n'est arrivé plus tard que l'ouverture; aucun n'a pris congé avant le 30 septembre. Est-ce gentil, cela? Nous passons quelquefois la moitié de l'année sans nous voir et sans nous écrire ; n'importe. On sait que tous les cœurs sont solides au poste, ot qu'on retrouvera, à un moment donné, la chaude poignée de main et la vieille camaraderie du collège. Eude nous écrit régulièrement le 20 août pour nous rafraîchir la mémoire ; on ne répond pas ; on accourt.

Cette année-ci l'invitation n'était pas de luxe. Notre ami s'est marié, et hier encore, nous ne connaissions pas sa femme. Il a passé la lune de miel en Italie; il était encore à Naples au millieu d'août; nous avons pu croire un instant qu'il nous avait oubliés; mais non.

septembre 186-1.

Le château des Retraites est célèbre dans le déparlement ; on n'a pas fait grand'chose de mieux sous Louis XI1T. Brique et pierre, le style de la place Royale. Un grand bâtiment de hauteur modérée, tout en long ; vingt-cinq fenêtres de façade. Au milieu, deux étages coiffés d'un fronton, puis à droite et à gauche, un simple rcz-de-cliaus sec surmonté d'une terrasse; aux deux bouts, pour terminer, deux jolis pavillons octogones. Toutes les dépendances, écuries, remises, etc. sont invisibles, cachées soigneusement dans des massifs épais. Le parc a été refait à la mode anglaise : pelouse, blocs de verdure, corbeilles de fleurs, tout à la grande et par masses. Ces scélérats de vieux nobles, qui ont toujours demeuré à la même place, possèdent naturellement des arbres séculaires qu'on parvenu n'aurait qu'à aucun prix.

La pièce que j'aime le mieux dans la maison, c'est le. vestibule. Rien de plus simple et de plus grandiose à la fois- Des armes, des trophées de chasse, un escalier seigneurial qui monte aux appartements du premier étage, des escabeaux de chêne à foison, une. table chargée do flacons, do journaux et cigares : voilà tout l'ameublement et la décoration. Les vieux amis ont pris en affection ce paradis dallé de marbre ; on s'y réunit avant le repas ; on y prend l'absinthe au retour de la chasse, et le café au sortir do table. Deux grandes ouvertures vitrées laissent voir, à droite et à gauche, deux paysages du parc. Les portes intérieures conduisent d'un coté à la salle à manger, à la bibliothèque, au cabinet de ce cher Eude, aux offices et àla cuisine; de l'autre, à la salle de billard, aux deux salons et au pavillon des vieux amis.

La salle à manger est toute en bois sculpté; le plafond même se découpe en caisson dans des poutres de vieux cbène. Je reconnais toujours sur les dressoirs, au milieu d'un capbarnaûm de trésors artistiques, un vieux plat du Japon qui semble me regarder. C'est l'unique survivant d'un service splendide, presque royal, que nous avons massacré en 1838. Quels gamins! Nous prenions nos dernières vacances. Je me suis accordé quelques congés depuis ce temps-là, mais je n'ai jamais pu retrouver cette sécurité parfaite, cette liberté d'esprit, cette insouciance de l'avenir qui donnent tant de prix aux vacances du collège.

Le petit salon est blanc de la tête aux pieds, sauf les rideaux et l'étoffe des meubles : boiserie blanche jusqu'à la corniche inclusivement; le bois des fauteuils et des canapés est d'un blanc mat. Les draperies, sur un fond blanc, étalent des guirlandes de grosses fleurs exotiques: c'est une perse ancienne, imprimée sur toile.

11 n'y a pas un atome d'or sur les murs du grand salon : phénomène à noter; cette simplicité de bon goût devient de jour on jour plus rare. La boiserie est m arque lé de chêne tantôt clair, tantôt noir, sculpté par-ci, poli par-là. Les portraits de famille encastrés dans la boiserie sont à l'abri du déménagement; il faudrait démolir la maison pour les changer de place. Les miroirs biseautés font corps avec la muraille ; on devine à tous les détails que le fondateur du château se sentait chez lui, et qu'il ne prévoyait pas l'invasion d'une autre famille. Les armes des Granfort sont sculptées dans le marbre de la cheminée, comme elles sont gravées sur l'argenterie, fondues en plomb sur la toiture et découpées dans la tôle des girouettes. Je veux bien reconnaître un peu de vanité dans celte répétition du même motif; mais j'y trouve surtout la foi dans l'avenir, la confiance énergique du propriétaire qui dit: «Ni moi, ni mes enfants, ni les enfants de mes enfants ne délogeront d'ici. Nous aurons éternellement des héritiers mâles pour garder ce château, ce nom et ces armes; nul de nous ne fera la sottise et l'impiété de vendre un patrimoine si solidement marqué, pour acheter des perles àNana. » Voilà pourtant à quoi on s'engage lorsqu'on fait peindre ou graver des armoiries dans son salon! La voûte (sans armoiries) est d'un beau bleu d'azur, découpée en losanges par des moulures de chêne. Aux six fenêtres pendent des rideaux de velours rouge sous des lambrequins importants, d'un grand style et d'une richesse somptueuse. Le mobilier est imperceptiblement bric-

à-brac, suivant une mode qui commence à prendre. Le lustre et la garniture de cheminée, sont du Louis XVI le plus pur; il y a deux gerbes de bronze modernes, à huit bougies chacune, dans deux vases de vieux Chine sur une admirable console Louis XIV. Les canapés et les fauteuils sculptés sous Louis XVIII, hélas! et solidement dorés, sont couverts des plus fines tapisseries de Beauvais. Les dossiers représentent dos bergeries à poudre et à paniers; les sièges sont remplis par des animaux fort agréables et même, si je ne me trompe, légèrement poudrés. Ce n'est pas une collection assortie chez les marchands de curiosité, mais un tout homogène, commandé pour le château et conservé sans réparation jusqu'à notre époque. Pourquoi diable a-t-on refait les bois de ce beau meuble dans le goût pesant et gourmé de 1818? Je ne suis pas assez versé dans la science des commissaires-priseurs pour cataloguer les bibelots français et étrangers qui égayent cette grande pièce, mais, en principe, j'aime les mobiliers de pièces et de morceaux. Pourquoi? Parce qu'on ne les achète pas tout faits ; parce que le propriétaire y a dépensé du temps, du goût, des recherches, du mouvement, de la patience, monnaies plus rares et plus précieuses que ce gros imbécile d'argent. Ajoutez que la variété des objets éveille en nous une certaine variété d'idées. Lorsque j'entre dans un salon meublé en bloc par le tapissier, l'idée d'ordre et d'uniformité me saisit et m'attriste. Pour peu qu'avec cela les tapis soient moelleux, les draperies riches et le meuble neuf, mon esprit sb rappelle que tout cela a dû coûter cher, que je ne pourrais pas dépenser tant d'argent sans me gêner pour dix-huit mois ; que les affaires vont mal, et cent autres choses mélancoliques. Dira-t-on que. c'est jalousie ou petitesse d'esprit? Non, car un mobilier intelligent et divers, comme celui des Retraites, ne m'attristera jamais, valût-il un million et fus^é-je cent fois plus pauvre que je ne le suis.

Une boîte à ouvrage, une tapisserie sur le métier, un sac de bonbons à moitié vide et quelques autres jolis détails ajoutent une expression nouvelle à la physionomie du salon. On y respire, ce parfum que ni Rimmel ni Atkinson n'ont encore songé à mettre en bouteilles : udor di femmina! Nous y laissions entrer les chiens en 1838, et ces beaux appartements conservaient tout l'automne une vague odeur de chenil.

La jeune comtesse de Granfort, je, peux le confesser aujourd'hui, m'a fait passer en mai quelques nuits blanches. Les vieilles amitiés sont jalouses; on n'apprend pas sans un certain émoi qu'un camarade do trente ans s'est mis en puissance de, femme. Il est rare que le mariage n'isole, pas un homme , au moins pour quelques années. C'est une nouvelle intimité, plus absorbante, et qui fait oublier les anciennes. Nos maîtresses ne sont qu'un lien de plus entre nous, d'autant plus qu'on les partage Les vieux amis avaient donc un peu porté W deuil du bon Eude, quand on l'avait su marié. Une jeune femme que l'on ne connaît pas apparaît de. loin comme un joli monstre. Je parle en vieux garçon, mais tant pis! on parle comme on est. La nouvelle comtesse pouvait être dévote, avare, acariâtre, orgueilleuse, ou tout simplement trop gandine pour nous.

Eh bien, non! C'est une bonne et brave petite personne. Pas si petite : elle a presque la taille de son mari, qui est unhommemoyen. Taille svclte et bien prise; les extrémités allongées, l'œil noir, les sourcils nets, le nez droit, la bouche un peu grande, mais étincelante de fraîcheur; le front haut, les cheveux bleus. Rien de plus cordial et île plu? hospitalier que son sourire : elle nous a tendu les deux mains avec la franchise d'un bon garçon. « Messieurs les vieux amis, nous a-t-ellé dit sous le vestibule, je compte que vous me permettrez d'être des vôtres et que vous ne m'en voudrez pas de m'être installée chez vous, i Elle n'est ni dévote, ni bégueule, ni avare, ni trop pendue au cou de son mari. Hier soir, à diner, elle a fait les honneurs en maîtresse de maison ôméritc. La cuisine était bonne, les vins choisis, le service plus que correct. Elle s'occupait de tout le monde au lieu de

rester dans sa châsse, comme tant d'autres qui ont l'air de dire : ad-

-•" - . , ■„ ■.-.f.iîuij a Jdûifiua «non iui<

mirez-moi!

17 septembre 1864.

Pourquoi diable n'avons nous jamais pensé à prendre femme ? Eudo à meilleure mine que nous; le mariage l'a rajeuni.

Mm° de Granfort a pris le café avec nous, sous ce fameux vestibule- Son exemple a entraîné les autres dames; il y a nombreuse compagnie au château : vingt-cinq personnes pour le moins. Tous gens choisis; j'ai remarqué surtout un capitaine de vaisseau d'une rondeur et d'une verve incroyables, et un conseiller à la cour de homme vraiment distingué par l'étendue et la variété de son esprit. Il a rempli longtemps les fonctions de juge d'instruction : voilà ce que j'appelle un métier de chasseur! Il connaît toutes les ruses du gibier et raconte ses campagnes avec une finesse, une simplicité, un air de vérité, une justesse de ton qui m'ont laissé sous le charme. Sa femme, qui était ma voisine, a l'ampleur, la majesté, la grâce naturelle d'une reine de quarante-cinq ans. Elle est réellement belle et pas provinciale pour un liard; on trouve de ces femmes-là en province.

J'ai admiré le courage de sept à huit belles personnes qui se sont enfumées tout un soir pour le plaisir de bavarder avec nous. Autant qu'il m'en souvient, l'odeur du tabac doit être insupportable à ceux qui ne fument pas eux-mêmes. Vous me direz qu'on s'acclimate au bout d'une heure ou deux, mais l'ennui de rapporter chez soi, dans les cheveux, dans la robe et les dentelles, un parfum do cigare refroidi! Nous sommes des pourceaux et les femmes sont des anges; voilà la réflexion sur laquelle je me suis couché.

JnOYâ9T(fiti(i ns\ oup ; 8l*G M JÎUfl-x'b iBfcq tsnôo ont naii?. jiHsn; h in cl •!••!«

On nous a réveillés ce matin en nous servant la soupe du chasseur, accompagnée d'une mauvaise nouvelle. Il pleuvait, mais là, si fort, qu'il fallait rester au lit, ou chasser en pleine eau. Le mauvais temps ne nous eût pas arrêtés en 1838, mais on n'aplus vingt ans, on commence à se soigner; l'ami joli se plaint quelquefois d'une fraiebeur dans le bras gauche; moi, j'ai le gros orteil qui enfle, sans aucune raison apparente, deux ou trois fois par an. D'ailleurs, M»>° de Granfort a dit hier au soir qu'elle comptait ouvrir la chasse avec nous. Elle s'est fait l'aire un amour de fusil, léger comme un plume, et un habit de chasse à faire crever Diane de dépit. Je médite ces raisons en ouvrant la fenêtre de ma chambre, puis je vois une échappée de bleu dans le ciel et je boucle ma guêtre gauche; puis le bleu disparaît, j'oto la guêtre, et j'entre en chemise chez le grand ami qui a reformé ses volets et mis sa tète sous l'oreiller. Tout bien examiné, je me recouche et je dors mal, par livraisons do dix à quinze minutes, jusqu'au premier coup du déjeuner.

' Le ciel s'est éclairer. On se mouillera, c'est certain, mais on pourra chasser dans deux heures. Je m'habille en vieux chasseur : la culotte de toile, la blouse bleue, les vieux souliers, les guêtres et tout. Cette toilette est admise au déjeuner : seulement, on mettra un tapis carré sous nos chaises pour protéger le parquet contre nos clous. Tandis que mets la dernière main à ma toilette, j'entends au loin deux ou trois coups de fusil. Allons! la chasse est commencée en dépit du mauvais temps; nous n'en aurons pas l'étrennc.

On s'est mis à table à onze heures. Voici la toilette adoptée ou inventée par Mmo de Granfort : habit mousquetaire en drap bleu à boutons d'or, coutures piquées do soie jaune; jupe écossaise de plaid très fort, plissée, en fustanelle; jupon de cachemire rouge; souliers de euh; écru, guêtres de corde anglaise; cravate longue de foulard rouge; toque écossaise ornée d'une aile do perroquet rouge. Cette profusion de rouge m'effaroucherait un pou si j'étais gibier, mais elle fera bien dans le paysage.

S9ifa fi-yjclsni sttô.'nr ob aoq soifwo» ni' m en «jnv étht i-> soxkV/ ioh Un déjeune toujours trop à la campagne : nous nous sommes mis en

chasse vers une heure. Le temps était au beau, décidément; à peine

si nous avons reçu deux ou trois grains dans l'après-dinée. Chacun a

pris son arme sous le vestibule et glissé dans sa poche une vingtaine

de cartouches. C'est peu pour une ouverture, mais les porte-carniers

qui nous suivront à distance se chargent d'un léger supplément. On

passe par le chenil, où le plus beau concert salue notre arrivée. Les chiens courants, logés à part, donnent de la voix comme de beaux diables allongeant leurs belles tètes entre les grilles de fer. Pauvres bêtes! leur tour viendra, dans quelques semaines, quand lo bois et le parc seront un peu éclaircis.

Nous avons quatre chiens d'arrêt, dont une, chienne : Mars, Tom, Phanor et Mouche. Mars et Tom sont deux animaux superbes, grands, forts et admirablement découplés. Le premier appartient à notre ami d'Anglure, qui l'a fait venir do loin et payé cher. En dépit de toutes les garanties qui assaisonnaient son passe-port, ce Mars est un chien fou qui ne vaudra jamais grand'chosc. Il se lance dans la plaine comme un écolier on vacances; il n'entend ni la voix, ni le sifflet ; je crois même, entre nous, qu'il ne sent pas le gibier. Cependant il a fait un arrêt magnifique, à trois cents pas do son maître, et il s'est tenu ferme au poste avec la solidité quasi-militaire d'un pointer anglais. Hélas! c'était une alouette!

Tom, le chien du grand ami, est presque aussi enfant, mais c'est un enfant qui promet davantage. Son maître l'a pris au dernier moment, pour remplacer une admirable bête qui s'était fait couper en deux par un express. Mais un chasseur expert et résolu comme le grand ami dresserait un agneau, un chat, un lièvre même. Il s'est mis vigoureusement à l'éducation de Tom; il l'a cravaté d'une bande de cuir hérissée de clous à l'intérieur; à cet engin de répression pend une licelle de dix mètres que Tom entraîne partout avec lui. Qu'il s'oublie un instant : le grand ami pose le pied sur la ficelle et les pointes du collier se font sentir. Tom est à bonne école, il se fera.

Mon vieux Phanor a le profil vulgaire et la désinvolture épaisse d'un petit cochon noir. Il n'est ni grand ni beau; sa grosso tète, enfoncée

dans les épaules, lui donne une. vague ressemblance avec M.V ,

do l'Académie française. Mais il a le meilleur naturel du monde, une expérience de douze ans, et, si j'ose le dire, une excellente éducation. Flair infaillible, quèto lente et mesurée, arrêt ferme comme un roc; il a tout ce qui fait le bon chien de chasse, excepté les jambes. 11 se fatigue vite, et au bout de cinq ou six jours, il demande vingtquatre heures de repos.

Quant à la petite Mouche, je suis forcé de lui rendre justice, quoiqu'elle ne m'appartienne pas : c'est un bijou. Elle est blanche, tachée de feu, mais blanche d'un blanc d'hermine, et proprette comme une servante do vieux curé. Ses formes sont sveltes, délicates, mignonnes, presque féminines; ses allures rendraient une chatte jalouse; elle entre dans une avoine ou dans un trèfle comme Mrac de M. dans un salon. Elle arrête avec esprit : « Tiens, tiens! semble-t-ello dire on lovant la patte, il y a des perdreaux céans ! Perdreaux, mes bons amis, veuillez attendre un instant M. et M«"> do Granfort, mes maîtres et lès vôtres : Leurs Seigneuries ont un compte à régler avec vous. » Lorsque la compagnie a pris son vol, elle lève la tête et dit : « Voyons! combien en tombera-t-il? Je parie pour un au moins. » Si rien ne tombe, elle ne cherche pas cinq minutes avec l'obstination de ces chiens mal appris qui soulignent pour ainsi dire la maladresse du maître. Elle se remet en chasse et feint de ne rien avoir entendu. Quand la pièce est morte ou blessée, Mouche la cueille du bout des dents, l'apporte telle quelle à madame, frétille discrètement de la queue, et attend une caresse qu'on ne lui laisse' pas désirer longtemps. Le seul défaut de cette charmante petite bôte, c'est une susceptibilité presque maladive. Le moindre reproche la froisse, elle prend de travers la plus légère observation. Elle est plus sensible à la critique que le célèbre écrivain M. Feydeau, ou nilustrepeintre M. Couture. Elle dirait volontiers avec M. Ingres : une cuillerée de fiel est plus amère que cent tonneaux de miel ne sont doux. Je l'ai vue quitter la chasse sur une parole un peu vive et bouder jusqu'au soir à la porto du château; car elle n'est pas logée au chenil. Elle daignait chasser le lendemain, mais' il fallait d'abord lui présenter des excuses.

La chasse des Retraites, j'entends la chasse en plaine, est divisée

17 septembre 1864.

en deux parts. Elle comprend les terres du château qui font aux plus deux cents hectares, et les terres des communes voisines qui comprennent mille hectares environ. Les communes sont louées par Granfort et par un riche industriel du voisinage. Vous comprenez pourquoi l'on commence la chasse par les communes : autant de perdreaux tués, autant do pris sur le voisin. Les compagnies effarouchées vont chercher une remise sur les terres du château, où nous les aurons à nous seuls.

Ce matin, par malheur, la plaine était déjà bien dépouillée : il ne restait sur pied que quelques trèfles, quelques vesces et passablement d'avoines. Le trèfle et la vesce se foulent impunément, mais les avoines sont une autre affaire. Défense formelle d'y entrer; il est mémo imprudent d'y faire entrer les chiens. Au bout de chaque sillon se tient un paysan ferré sur son droit qu'il appelle son drouet. Ces gaillards-là ont une teinture du code et de plusieurs autres livres. Ils savent des phrases toutes faites, et haranguent au besoin le chasseur qui les foule. « Savez-vous bien, monsieur, que les allées et venues de votre chien rendront la moisson impraticable? c'est un abus exorbitant, une manœuvre dérisoire et féodale! Nous sommes citoyens, fils de 80 et les enfants de nos œuvres ; nous avons travaillé pour arracher au sol ingrat cette modeste récolte; trouvez-vous équitable que les sueurs du pauvre plébéien soient foulées par un quadrupède luxueux? »

Hélas! hélas! grands nigauds de citadins que nous sommes! c'est nous qui avons inventé ces phrases-là ; nous les avons crachées en l'air sans penser qu'un jour ou l'autre elles nous retomberaient sur le nez!

Entre nous, je suis certain que lepassage d'un chien dans les avoines ne fait pas un centime de dégât, surtout après la pluie. Mais je trouve excellent que l'habitant des villes récolte dans les champs la rhétorique qu'il y a semée.D'ailleurs, ces paysans légistes et beaux parleurs ne sont nullement intraitables . Ils ouvrent un large bec comme pour engloutir le chasseur et son chien, mais que faut-il pour fermer ce gouffre épouvantable? Une pièce de dix sous.

Les terrains des communes sont une longue plaine assez étroite; un joli chemin vicinal les bordo d'un bout à l'autre; aussi les hôtes du château et les dames elles-mêmes suivent la chasse sans se mouiller les pieds. A chaque coup heureux, à chaque perdrix qui tombe, les applaudissements et les cris récompensent le chasseur.

Pour moi, vieux batteur de plaine, la plus belle récompense d'un coup bien ajusté, c'est le plaisir de voir une pelote entourée déplumes, pelitc ou grosse, cailie ou perdrix, tomber comme un plomb dans les chaumes. Les cailles n'ont pas encore émigré, les perdreaux sont grands et forts, sauf une compagnie de malheureux pouillards qu'on a massacrée en détail, sous prétexte qu'ils ressemblaient à des cailles. La ressemblance a fait bien des victimes, depuis Lesurques jusqu'à ces pouillards .

Le lièvre est rare cette année; on croit que les légistes en sabots auront tendu quelques collets. Le fait est que nos fusils ont massacré

peu do poil et beaucoup do plume : trois lièvres au total sur quarante pièces de gibier. C'est une proportion inusitée, au moins dans le pays.

Tous les détails de la chasse ont été curieux, nouveaux, intéressants au plus haut degré, pour les acteurs et les spectateurs : c'est pourquoi je m'abstiens de les écrire. Tous les drames où l'on fait parler la poudre sont faits pour être vus; ils perdent quatre-vingt-dix pour cent à la lecture. Si je vous racontais que j'ai manqué un lièvre à bout portant, ou tué un perdreau à cent cinquante pas avec du plomb numéro 9, ou qu'un râle de genêts a essuyé une fusillade épouvantable sans bron cher, ou qu'une perdrix démontée a coulé dans un carré de trèfle pas plus grand que la main, et que ni les chasseurs ni les chiens réunis n'ont pu ni la trouver ni la faire sortir, ces incidents d'une importance énorme, et qui rous ont tous émus, vous laisseraient peut-être froids.

La jeune dame a fait merveille avec son fusil Lefaucheux à un seul coup. Sans parler de cinq ou six pièces qu'elle a tuées de compte à demi et que la galanterie française lui ft adjugées en propre, elle a descendu toute seule un râle et un perdreau; c'est gentil, quand on n'a pas la ressource de doubler. Je connais de bons chasseurs qui ne tuent que du second coup.

Nous avions, sur le flanc de l'armée, un type remarquable. C'est un vieux monsieur qui ne chasse pas, étant trop paresseux pour se charger d'un fusil, mais qui suit la chasse avec ardeur, note soigneusement les remises, les indique à grands cris, nous y conduit lui-même, et fait plus de chemin dans son après-dinée que nos quatre chiens réunis. Homme d'esprit, d'ailleurs, il se compare lui-même à ces amateurs de trente et quarante qui pointent les coups sans jouer.

Malgré quelques bouillons, nous ne sommes rentrés qu'à la nuit tombante. L'absinthe nous attendait sous le cher vestibule, avec tous les apéritifs connus, bitter, curaçao, vermouth elle reste. Puis chacun a gagné son cabinet de toilette et trouvé dans les grands pots de faïence une ample provison d'eau chaude. On se lave, on s'habille; en avant l'habit noir et la cravate blanche! Le dîner sonne, les dames descendent à la file en robes claires décolletées, et nous donnons un coup de fourchette plus formidable que nos cent cinquante ou deux cents coups do fusil. Le rôti de cailles et de râles, primeur exquise, n'est pas dévoré, il est bu, escamoté comme une muscade. On dîne toujours bien aux Retraites ; la tradition se maintient.

Mais comme ils se sont endormis de bonne heure! Moi-même.

ah! sacrebleu! on se reposait de la chasse en dansant toute la nuit avec les paysannes, en l'an de grâce et de jeunesse 1838 !

Pierre II.

Comme à vous, monsieur, l'exhumation du Devin

m'avait donné le désir d'aller entendre cette musique primitive qui avait fait soupirer et pleurer nos grand'mères. La mienne mè berçait quelquefois en chantant-:

Non, Colette n'est pas trompeuse.

Ou encore, elle fredonnait le soir, assise au coin de la cheminée dans son immense fauteuil de velours d'Utrechl :

J'ai perdu mon serviteur, J'ai perdu tout mon bonheur.

J'espérais, à un siècle de distance, vivre, en fermant les yeux, dans un monde imaginaire que je ne connaissais que par ouï-dire, ou par le souvenir de mes lectures. Ah! monsieur, je n'essayerai même pas de vous dire quelle cruelle déception m'attendait. A laplacedo ces courtisans aux vêtements de velours, de soie et de drap d'or, les cheveux poudrés, l'épée à poignée de nacre au côté et le chapeau à plumes sous le bras, à la place de ces grandes dames, déesses mignardes de la cour galante et polie du xvme siècle, je voyais des petites dames, ornement inévitable des premières représentations, des boursiers à moitié endormis et des bouliquières endimanchées. Colette avait des repentirs de crin noir et des bras maigres, et les musiciens de l'orchestre, qui naguère déchiffraient leurs cahiers à la lueur des petites bougies adaptées aux pupitres, lisaient au feu du gaz de la rampe le Journal pour

Page 1