LES JEUX
Tous vertueux etinoflensifs en apparences; mais, ne vous y liez pas! On n'y tolère que l'innocent écarté ; mais des parties de 500,000 francs.
LA YIE PARISIENNE
17 septembre 1864.
lyre sur une nacelle a un toupet trop bien frisé. Le beau manteau! Comme ses yeux, élevés vers le ciel, touchent mon cœur et m'inspirent une douce mélancolie ! C'est M. de Chateaubriand, entre Viclor- Emmamiel et Lord Byron.. . Voici une boutique tapissée de livres reliés en basane, des gravures d'anatomie, des cartes géographiques, une autre boutique de marchands d'oiseaux empaillés et de papillons... Ils ont tous leur petite épingle... Ce n'est pas cola que je cherche... Joseph, et, madame Puliphar... Judith et Hoiopherne... Suzanne au bain... Ah! voici mon affaire : Colin, avec son habit bleu-de-ciel à boutons d'acier, les cheveux emprisonnés dans une bourse de soie, le chapeau garni de fleurs, le bas bien tiré, les mains jointes, la bouche en cœur, timide, rougissant, prêt à fuir ou à s'élancer :
Ton amont fidelle N'est pus inconstant, Ton berger t'appelle.
Comme il est joli ?... Voilà la bergère qui garde ses brebis, frisées ■ comme un poupon Jésus sous son globe de verre. Une jupe bouffante de satin, avec des nœuds et des rubans, des petits souliers à talons, une houlette, et à côté d'elle, deux colombes amoureuses.
Où vas-tu, bergère, Dans ces beaux atours?
N'cntendez-vous pas le carillon joyeux des cloches du village ? Des groupes de paysans et de paysannes accourent de ce coté...
Allons danser sous les ormeaux, Aniaiez-vous, jeunes fillettes, Allons danser sous les ormeaux, Galants, prenez vos chalumeaux.
Nous voici maintenant devant un magasin de curiosités. Regardez, ces deux statuettes peintes, en fine porcelaine de Saxe, aux tons éteints et rêveurs. Moi, qui n'aime pas les pendants, il faut pourtant que je les achète. Comment séparer cette bergère qui jette des fleurs de ce berger qui lui envoie des baisers ? Elle a une si jolie robe vert-pomme, au corsage carré et à taille longue, qui montre effrontément les roses et la neige de son sein. Le berger à talons rouges, n'est-ce pas Louis XV? et la bergère aux paniers, n'est-ce pas Mmu do Pompadour? Un jour de royal caprice, ne jouèrent-ils pas le Devin du Village?
Allons, avec mon petit cahier d'un sou, ma vieille gravure et mes deux petits bonshommes, je puis rentrer au logis.
Voilà que je commence à bien revoir ce temps de fanfreluche et de galanterie , ces personnages de convention, et leurs costumes de fantaisie. Mieux encore, j'ouvre maintenant mon Jean-Jacques le Grognon, et je vais les voir agir ctles entendre parler : Écoutez ce qu'il dit de cette première représentation de son Devin.
«...Quand tout fut prêt et le jour fixé pour la représentation, l'on me proposa le voyage de Fontainebleau, pour voir au moins la dernière répétition. J'y fus avec M"0 Fel, Grimm, et, je crois, l'abbé Raynal, dans une voiture de la cour. La répétition fut passable, j'en fus plus content que je ne m'y étais attendu. L'orchestre était nombreux, composé de ceux de l'Opéra et de la musique du Roi. Jélyotte faisait Colin, Mlle Fel, Colette, Cuvelier, le devin ; les chœurs étaient ceux de l'Opéra. Le lendemain, jour de la représentation, j'allai déjeuner au café du Grand commun. Me voici à un moment critique de ma'vie. J'étais, ce jour-là, dans le même équipage négligé qui m'était ordinaire, grande barbe et perruque assez mal peignée. Prenant ce défaut de décence pour un acte de courage, j'entrai de cette façon dans la même salle où devaient arriver, une demi-heure après, le roi, la reine, la famille royale et toute la cour. J'allai m'établir dans la loge où me conduisit M. de Gury, et qui était la sienne. C'était une grande loge sur le théâtre, vis-à-vis la petite loge plus élevée où se plaça le roi avec jy[mo ae Pompadour. Environné de dames et seul d'homme sur le A.4vant de la loge, je ne pouvais douter qu'on, ne m'eût mis là précisément pour être en vue. Quand on eut allumé, me voyant dans cet équipage au milieu de gens ious excessivement parés, je commençai d'être mal à mon aise : je me demandai si j'étais à ma place, si j'y élais mis convcnablemeut, et après quelques minutes d'inquiétude, je me répondis oui avec une intrépidité qui venait peut-être plus de l'impossibilité de m'en dédire que de la force de mes raisons. Je me dis : je suis à ma place puisque je vois jouer ma pièce, que j'y suis invité, que je ne
l'ai faite que pour cela, et qu'après tout, personne n'a plus de droit que moi-même à jouir du fruit de mon travail et de mes talents. Je suis mis à mon ordinaire, ni mieux ni pis ; si je recommence à m'asservir à l'opinion dans quelque chose, m'y voilà bientôt asservi de rechef en tout. Pour être toujours moi-même, je ne dois rougir en quelque lieu que ce soit d'être mis selon l'état que j'ai choisi. Mon extérieur est simple et négligé, mais non crasseux et malpropre; la barbe no l'csL point en elle-même, puisque c'est la nature qui nous la donne, et que, selon les temps et les modes, elle est quelquefois même un ornement. On me trouvera ridicule, impertinent; eh! que m'importe? Je dois savoir endurer le murmure et le blâme, pourvu qu'ils no soient pas mérités. Après ce petit soliloque, je me raffermis si bien que j'aurais été intrépide si j'eusse eu besoin de l'être. Mais, soit l'effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des cœurs, je n'aperçus rien que d'obligeant et d'honnête dans la curiosité dont j'étais l'objet. J'en fus touché jusqu'à recommencer d'être inquiet sur moi-même et sur le sort de ma pièce, craignant d'effacer des préjugés si favorables qui semblaient ne chercher qu'à m'applaudir. J'étais armé contre leur raillerie; mais leur air caressant auquel je ne m'étais pas attendu me subjugua si bien que je tremblais comme un enfant quand ou commença.
» J'eus bientôt de quoi me rassurer. La pièce fut très mal jouée quant, aux acteurs, mais bien chantée et bien eéxeutée quant à la musique. Dès la première scène, qui, véritablement est d'une naïveté touchante; j'entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d'applaudissements, jusqu'alors inouï dans ce genre de pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d'ètro sensible dans toute l'assemblée, et, pour parler à la Montesquieu, d'augmenter son effet par son effet même. A la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble. On ne claque point devant le roi ; cela lit qu'on entendit tout; la pièce et l'auteur y gagnèrent. J'entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges, et qui s'entredisaient à demi-voix : Cela est charmant, cela est ravissant ; il n'y a pas un son là qui ne parle au cœur. Le plaisir do donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moi-même jusqu'aux larmes, et je ne pus les contenir au premier duo, en remarquant que je n'étais pas le seul à pleurer. J'eus un moment de retour sur moi-même en me rappelant le concert de M. cle Treytorens. Cotte réminiscence eut l'effet de l'esclave qui tenait la couronne sur la tête des triomphateurs, mais elle fut courte, et je me livrai bientôt pleinement et sans distraction au plaisir de savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu'en ce moment la volupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d'auteur ; et sûrement, s'il n'y eût eu là que des hommes, je n'aurais pas été dévoré, comme je l'étais, sans cesse du désir de recueillir de mes lèvres les délicieuses larmes que je faisais couler. J'ai vu des pièces exciter de plus grands transports d'admiration, mais jamais une.ivresse aussi pleine, aussi douce, aussi touchante, régner dans un spectacle, et surtout à la cour, un- jour de première représentation. Ceux qui ont vu celle-là doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique. »
Fermons le livre maintenant et prenons la partition.
J'avais un ami qui jouait du violon, il est mort ; j'en avais un autre qui jouait du basson, il est malade ; j'en avais un troisième qui jouait du hautbois, nous, sommes brouillés. De tous mes amis, il no me reste plus qu'un vieux clavecin. C'est lui seul qui doit maintenant, sous mes doigts, me rendre le Devin du Village. La partition est ouverte sur le pupitre. Voyons un peu...
Rends-moi ton cœur, ma Colette, Colin t'a rendu le sien, etc.
Ainsi préparé, Monsieur, croyez-vous pas qu'on puisse goûter cette tendre, douce et attendrissante musique, dont je les entendais tous rire l'autre jour? Tel un vieux portrait dédaigné dans un coin depuis longtemps ; reverni, mis dans son jour, il fait revivre tout à coup l'image d'un être cher et nous fait venir les larmes aux yeux.
CHAULES JOLIET.
17 septembre 1864.