‹ La Vie parisienneChapitre 467 sur 662 · LE PIANO DE MISS KATE · texte numérisé non relu

LE PIANO DE MISS KATE

Souvenir d'Amérique.

Un soir, j'étais seul- près de Kate; pendant que ses doigts couraient sur les touches du piano, je contemplais voluptueusement cette fière et gracieuse créature, aux grands yeux bleuâtres, étincelants, profonds et doux; deux énormes torsades de cheveux d'or bruni s'enroulaient négligement sur ses épaules d'enfant. La brise de la nuit, après avoir traversé les forêts profondes de pins sauvages, qui couronnent les sommets des Alleghami, remplissait l'appartement d émanations âpres et enivrantes. . .

Tout d'un coup un sanglot éclata au dehors : je me dressai brusquement et j'aperçus par la fenêtre entr'ouverte une silhouette indécise, disparaissant dans l'ombre, parmi les églantiers et les noisetiers sauvages.

— Qu'y a-t-il Kate? demandai-]o.

— Rien, répondit-elle de sa voix argentine, tout en continuant la walse quelle jouait; rien, c'est sans doute cette folio de Betsy.

— Qui la fait donc pleurer?

— Le sais-jo? les nègres sont comme les enfants; ils rient et pleurent sans motifs, sans s'en rendre compte eux-mêmes.

Je ne sais pourquoi ce gémissement me fit peine.

Le lendemain matin, pendant que l'on sellait nos chevaux, j'étais assis à la même place qu'occupait Kate la veille ; je laissais machinalement errer mes mains sur le clavier du piano, lorsque levant la tête, j'aperçus, dans. une glace placée devant moi, une figure crispée par la douleur. C'était Betsy; sur ses joues de bronze coulaient deux ruisseaux do larmes; de ses deux mains convulsives, la pauvre créature étreignait son sein haletant, de sa gorge sortaient des sanglots rauques et entrecoupés.

— Qu'avez-vous Betsy? fis-je en me retournant vers elle.

— Oh! rien, maître, répondit-elle doucement, rien, continuez à faire parler mon petit Bob; il riait tout à l'heure, il pleure maintenant, mais on ne peut pas toujours rire, continuez.

— Que voulez-vous dire ma pauvre fille? lui répondis-jo, la croyant folle et qu'est-ce que Bob?

— Bob, répéta t-clle, et son visage s'épanouit tout à coup, c'est mon fils chéri .

— Eh bien?

— Il avait dix ans, maître, mon Bob. 11 était grand et fort pour son âge, ses cheveux fins, frisaient comme la toison des agneaux du Kentucky, son visage était aussi doré qu'un pic des montagnes bleues, frappé par le soleil du soir, et ses yeux étaient encore plus ardents et plus noirs que ceux de notre jeune taureau. Il était beau et bon, tout le monde l'aimait ici. Miss Kato l'adorait aussi, car ils avaient bu le même lait; que de fois, tous deux, entrelacés comme frère et sœur ont-ils dormi dans mes bras! Qui ne l'eût chéri, mon petit Bob ! son rire était si frais et si sonore, lorsque le matin, jambes nues dans la rosée, il s'en allait butiner dans le jardin comme une jeune abeille, pour apporter à Miss Kate des bottes do fleurs, plus grosses que lui. Maître l'aimait bien aussi, il le laissait monter les jeunes poulains; il fallait voir comme Bob les saississait de sa petite main hardie, déjà forte, à la crinière, pour bondir comme un jaguar sur leurs croupes; puis il les domptait en se roulant avec eux, dans les hautes herbes de nos prairies. . .

Aux discours incohérents de cette femme, je compris que son fils était mort; aussi je lui dis avec compassion : Allons, ma pauvre Betsy, consolez-vous, la mort n'épargne personne, pas plus les jolis enfants des mères que. . .

— Mais, maître, dit-elle en m'interrompant, il n'est pas mort mon petit Bob.

— Pourquoi donc pleurez-vous?

• — Lorsque Miss Kate est devenue grande, mon maître a voulu qu'elle sût jouer du piano, comme les autres miss des environs, il est si bon père le maître! 11 partit alors en voyage, et revint bientôt après, avec un grand homme maigre, qui le jour môme emporta mon petit Bob. Mon maître avait vendu mon fils pour acheter le piano; il est si bon père, mon maître ! il fallait bien que sa fille sût faire de la musique. Mais chaque fois que j'entends résonner cet instrument, malgré moi, je m'approche et j'écoute; il me semble entendre la voix de mon petit Bob. Si le piano est gai, je suis tout heureuse, car je

suis certaine que mon fils est content, qu'il rit et qu'il chante; au contraire, si le piano est triste, je sens des ongles déchirer ma poitrine, c'est que mon pauvre enfant souffre et pleure. Voilà pourquoi, mon maître, je pleure et je ris, lorsque j'entends le piano de miss Kate.

UN VOLOXTAIItE.

BIBLIOTHÈQUE DE L'HOMME DU MOSIDE

Stendhal, pour s'épargner l'ennui, énoime selon lui, d'avoir à faire trois repas tous les j ours, désirait qu'on inventât une sorte de boulette nutritive qu'on pût avaler le matin, pour être débarassé tout le jour de ce vulgaire souci. Une invention analogue nous a semblé urgente en littérature. Les gens du monde ont aujourd'hui, et plus que les autres, trop d'affaires et de soucis d'argent pour avoir le loisir de lire les trop nombreux chefs-d'œuvre de notre littérature. Il est pourtant de bon gOût-d'avoir au moins l'air de les connaîtra.

Voici donc une série de beulettes littéraires où l'homme du monde trouvera condensés en quelques lignes les traits saillants des ouvrages lus plus connus. Il suffira d'en avaler une de temps en temps et de s'en souvenir à. propos pour se donner l'air du plus fin connaisseur.

Voici la première au hasard : on y trouvera condensée la morale pratique de Michelet; un autre jour nous condenserons Michclet historien.

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