UN MOT DES EAUX DE SCHWALBACH
Schwalbach, perdu au milieu des montagnes du Taunus, était presque ignoré hier; demain, il sera le rendez-vous du monde élégant : l'Impératrice Eugénie est le fiai lux de ces eaux thermales. Mais, à quoi elle n'arrivera jamais, c'est à les mettre à la mode pour le mois de septembre : le climat de Schwalbach est des plus rudes, et la saison y finit ordinairement à la fin d'août. Nous ne sommes plus ici à Biarritz.
Longen-Schwalbach, — c'est ainsi qu'on l'appelle en allemand, à cause de sa longue rue,— n'est qu'une bourgade située dans le duché de Nassau, à peu près à mi-chemin entre Wiesbaden et Ems, par la roule de poste. En venant de Wiesbaden, du haut de la Kohe Wurzel, on aperçoit le Rhin et le mont Tonnerre. En allongeant de fort peu, on traverse Svhlangucbad, dont les bains rendent la peau remarquablement douce et blanche. En venant d'Ems, la route est en- . core plus jolie : partout, au milieu de montagnes ondulées et verdoyantes, se dressent des pitons dont les déchirures se confondent avec des ruines de vieux burgs. En déviant un peu du chemin direct, on passe par Limbourg, dont la belle église est aussi curieuse pour un artiste que pour un archéologue. C'est là que se trouvent les tombeaux des anciens ducs de Nassau.
La longue rue de Schwalbach forme la vieille ville; des maisons à pignons et à sculptures de bois, à petits vitraux plombés, avec un premier étage en saillie sur le rez-de-chaussée. Les naturels du pays habitent seuls cette partie de la ville. Les baigneurs se logent dans les maisons modernes qui s'éparpillent dans les deux petites vallées qui viennent se souder, en forme d'Y, à l'extrémité de cette rue.
L'établissement thermal, Kurhaus, est placé au point de jonction.
Des collines boisées enferment ces deux vallons où coulent les eaux minérales. 11 y a au moins une demi-douzaine de buvettes : les principales sont le Weinbrunnen , le Stahlbrunnen et le Paulinenbrumien. Cette dernière, la plus nouvellement découvert, est nommée ainsi en l'honneur de la duchesse de Nassau, fille du prince Paul de Wurtemberg, alors régnante.
Les Romains ont connu les eaux de Schwalbach, mais alors, et même il y a moins d'un siècle, elles étaient sulfureuses. Aujourd'hui, aigrelettes et pétillantes, sans la moindre saveur d'œufs pourris, elles ne se composent plus que do for et d'acide carbonique. Le. fer est si abondant que la transpiration salit le linge de taches de rouille et que les dents en resteraient noircies, si les Héhés des fontaines ne vous servaient, après chaque verre d'eau, des feuilles de sauge en guise de brosse à dents. Par malheur, il n'existe pas de brosses à dénis pour le teint et les cheveux, et telle y est arrivée blonde qui en est revenue brune. Quant à l'acide carbonique, il vous grise comme du Champagne et, après avoir bu, il faut se livrer à une marche forcée pour faire évaporer les fumées qu'il cause. Heureusement, pour vous reconforter, il y a à une heure, — c'est l'heure germanique,— une table d'hôte abondamment servie, au Kurhaus. Les truites et les écrevisses de Schwalbach sont renommées, et les forêts voisines regorgent de gibier. Le Grand-Duc est le propriétaire de tout le pays, y compris l'établissement des bains, qui est exploité en son nom ; il vous sert donc du chevreuil à tous les repas : c'est meilleur marché que d'aller à la boucherie. Le Kurhaus est du reste le centre de tous les besoins et de tous les agré-
LA YIE PARISIENNE
17 septembre 1864.
ments du lieu; là, se trouvent les nombreuses chambres des voyageurs, les cabinets de bains, le restaurant, le café, le cabinet de lecture, la salle de jeu, etc., etc. Autour de l'édifice régnent des arcades, avec, tout du long, des échoppes de cristaux de Bohème, d'objets en corne de cerf, onyx et agathe, et autres bibelots. Ces arcades servent de promenade les jours de pluie, et Dieu sait s'il pleut souvent à Schwalbach!— Comme toujours, dans les eaux d'Allemagne, tous les actes de la journée s'accomplissent au son des instruments : on boit ses huit verres d'eau réglementaires sur un air connu, on dino sur un autre, et le café se prend au bruit des trombones, soufflant toujours la même valse que vous savez; pendant la promenade, mêmes trombones et même valse! — J'ai compris le supplice de Duillius!— Au Kursaal, encore de la musique ; et laccompagnement argentin de Marco la Belle se joue toute la soirçe sur le tapis vert de la roulette. Malgré cette roulotte, d'ailleurs fort anodine,— êt peut-être à cause du manque de chemins de fer,— les eaux de Schwalbach sont des plus morales.
Feuilletez le livre des étrangers, et vous ne trouverez que de dignes Allemands, de respectables familles anglaises, peu ou point de Français, quelques Russes, mais pas àe princesses. Schwalbach, en tant que lieu de villégiature, est plus particulièrement le rendez-vous des nouveaux mariés des petits duchés du voisinage, et surtout des promis et des p)-omises, classe nombreuse dans ce pays où l'on reste fiancés pendant dix ans et plus. Un homme attend pour se marier d'avoir monté tous les degrés d'une carrière ou d'avoir hérité de tous ses parents ; il faut avoir de quoi nourrir une femme — c'est l'expression consacrée. Elles sont drôles et charmantes à la fois, ces jeunes Allemandes — breadand huiler, comme disait Byron des miss anglaises — se promenant avec leurs verlobten. Presque toutes blondes, avec des robes trop courtes, de couleurs criardes, et un grand chapeau de paille dont le bord est rabattu sûr les yeux au'moyen d'une petite ficelle qu'elles tiennentà la main, ces jang frauen ont \m petit air de colombe, attendrie qui séduit et arrête la moquerie. Sentimentales comme Charlotte, elles portent toujours sur elles une profusion de sentiments : chaînes en cheveux, broches en cheveux, bracelets en cheveux, bagues en cheveux, etc., tout unécrin de vieilles perruques.
Parlons un peu des promenades et des excursions.
L'allée Saal, avec sa terrasse plantée en avenue, est la promenade habituelle, mais je lui préfère la Plattc : c'est une colline, à environ vingt minutes du Paulinenbrunnen, surmontée d'un pavillon rustique, d'où le coup d'oeil est magnifique En voiture, on va aux forges de Eisenhammer, au château de Hohenslein et à celui à'Âdolphsech. Ce sont deux ruines Celui d'Adolphseck est penché sur un rocher comme un nid d'aigles, mais c'était un nid de tourtereaux.
Voici la légende en quelques mots :
Adolphe de Nassau, qui fut empereur d'Allemagne, s'éprit d'une religieuse II l'enleva de son couvent, et' pour la cacher, il bâtit cette forteresse à tours, à remparts crénelés, à herses, à souterrains mystérieux, etc , un vrai château d'Udolphe.
Singulier temps où les amoureux avaient des bastilles pour petites maisons !
Pour en revenir aux eaux de Schwalbach, je ne saurais vous dire quels maux elles guérissent, ni quelle est la meilleure source. En ma qualité d'homœpa'the cependant, je conseillerai le Winenbrunnen aux ivrognes. Chaque médecin recommande d'ailleurs telle source plutôt quenelle autre, et des volumes ont été écrits pour et contre la. Stahlbrunnen et le Paulinenbrunnen. L'Impératrice va heureusement les mettre bientôt tous d'accord, comme les deux plaideurs. Que du talon de sa botte mignonne, elle frappe le sol, et il en jaillira le Eugenienbrunnen, je vous le promets, pour l'année prochaine.
Christophe.'