LE NEZ ET LES LUNETTES
Il y a déjà bien des années, il arriva de Montauban à Paris, un ténor léger, qui se nommait Jean Rouquairol du chef de ses parents et Hercule Florival de son nom de guerre. C'était un assez joli garçon, comme tous les chanteurs à broderies. Son seul malheur était de ne rien connaître de la philosophie des stoïciens. Au moment où il traversait Toulouse, je ne sais plus qui lui avait mis en tête qu'il avait une mine de diamants dans le gosier.
— Allez à Paris, vous y serez le Rothschild des roulades.
A Paris, Hercule Florival demanda une audition à M. Nestor Roqueplan, qui dans ce temps-là, tenait à la main cette désagréable poêle à frire qu'on est convi-nu d'appeler le sceptre directorial de la musique.
— Cher monsieur, lui dit le directeur, vous chanteriez comme un bulbul des Grandes- Indes que je ne pourrais vous engager. Le budget de l'harmonie est au grand complet. Nous ne pourrions ouvrir la porte à la plus belle note du monde, quand même elle enfoncerait le ménage Gueymard.
En entendant ces paroles, Hercule Florival redevint tout à coup Jean Rouquairol.-Entre nous, cela venait de ce qu'il ne connaissait même pas l'A,B,C,
du stoïcisme. - Bref, après avoir prêté l'oreille à ce qu'on venait de lui dire, il perdit la tête et parla d'aller se jeter dans la Seine.
— Un instant ! lui dit Méry qui venait rue Le Peletier pour la reprise à'Herculanum. Ne vous noyez pas encore, faux Florival que vous êtes. Avant de parodier Léopold Robert, essayez d'une ressource : faites-vous opticieD.
— Pourquoi opticien, monsieur?
— Parce que, tout bien vu, c'est le métier dans lequel on va avoir le plus de chances de faire fortune. Voyez Paris actuel : c'est évidemment la capitale du monde myope. Vous n'avez pas appris le grec, mon cher monsieur Jean Rouquairol, sans quoi vous sauriez que ce mot signifie : qui a une vue de rat. Avant 1830, nous avions des yeux de lynx. A cette époque-là, on ne faisait que des in-octavos chez Eugène Renduel et chez Charles Gosselin, avec du caractère cicero bien fondu, et vingt lignes seulement à la page. Les presbytes lisaient à quinze pas. Aujourd'hui on imprime tout en petit texte, sans interlignes. Nos petits-lils et nos petites-filles n'auront plus que des prunelles de taupe. Voila justement pourquoi l'industrie de l'opticien est en train de fleurir.
Ici le ténor léger allait sans doute faire une réplique sur le peu de rapport qu'il y avait entre la musique vocale et le commerce des verres convexes et concaves; Méry le prévint.
— La preuve qu'il y a un grand avenir dans l'art de faire des yeux de verre, c'est le pince-nez. Qui est-ce qui n'a pas de pinee-nez, aujourd'hui, Jean Rouquairol ? On en use presque autant que de cigares. Les femmes en ont un pour s'habil er, les avocats pour plaider; les enfants en auront demain pour lancer leurs cerceaux sur le sable de la Petite-Provence. Tout à l'heure vous pariiez de la Seine ; eh bien ! allez à l'école de natation, chez Deligny, vous verrez que pas un habitué ne se baigne sans pince-nez. On se priverait plutôt d'avoir un caleçon. Je crois' qu'il y en a un dépôt à l'hospice des Quinze-Vingts. Il n'y a qu a l'Académie Franc lise qu'on ne veuille pas de pince-nez ; mais là, c'est un système, attendu que tout est tradition, routine, respect du passé et des vieilles ornières; mais, croyez-moi, Jean Rouquairol, l'Académie Française passera et le pince-nez ne passera pas. . .
Pour la seconde fois, le ténor léger voulait prendre la parole, mais cette fois avec plus de timidité. Eu réalité, la verve du poète lui montait au cerveau et l'avait gagné; Jean Rouquairol n'avait déjà plus le désir saugrenu de se jeter du haut du pont des Arts dans le fleuve. Il demandait k vivre, il ne répugnait pas à fabriquer des verres et à vendre des pince-nez; mais toute profession a ses aspérités. Comment s'y prendre pour être opticien 1
— Rien de plus simple, reprit l'auteur d'Eva. Faites une brochure.
— Une brochure, juste ciel !
— Ah ! ce n'est pas la mer à boire. Seize pages d'impression, en petit romain ; Dentu vous prendra ça, haut la main. Vous intitulerez ca : De la nécessite ou est l'Europe moderne d'avoir des nez de plus en plus busqués.
— Mais...
— Attendez donc ! En premier lieu, vous ferez un beau préambule, et au besoin, je vous aiderai, pour dire ce que c'était que l'optique dans l'antiquité, en général et en particulier chez les Samothraces. Plus quatre pages pour décrire les progrès des lorgnettes, loupes, lunettes, lorgnons et pince-nez dans les temps modernes. Enfin, dans le restant, vous exposerez qu'il y a urgence à s'occuper de plus en plus du dessin du nez que les familles négligent sans doute un peu trop. Combien de nez sont trop courts, ou trop gros, ou trop pointus, ou pas assez entrecoupés d'arrêtés pour qu'on y puisse mettre à cheval une paire de lunettes. Partant de là. vous avez une conclusion toute faite. Vous, vous fabriquez des pince-nez régulateurs ou orthopédiques, comme on voudra,' dont on se servira dès l'âge le plus tendre. Cette habitude, introduite surtout chez les femmes, forcera peu à peu le nez à s'épanouir dans des prolongements desirabl"s et à se busquer convenablement. Tablez là-dessus, et croyez à un succès.
Jean Rouquairol a suivi le conseil du poète. , Atroisjoursdelà.onvovait paraître la brochure : De la nécessité ou est .1 Europe moderne d'avoir des nez de plus en plus busqués ,'té tout a produit cent écus. Avec ces trois cents francs, le ténor léger a commencé à fonder son commerce. Il a vendu des verres en veux-tu, en voilà. Le temps à marché. Il y a dix ans de cela, et Jean Rouquairol a vendu plus de pince-nez qu'il n'y a de longues et de brèves dans le gosier d'un rossignol.
Sur son gain, il a acheté une petite maison à Bqugival, d'où il lorgne avec un air superbe M. Nestor Roqueplan, quand l'ancien directeur va dans les environs manger une friture.
MIKVEI..
CHOSES ET AUTRES
A la fin du mois dernier, a siégé à Dresde l'assemblée générale dfcl' Académie européenne des modes. 200 membres étaient présents. Il en est venu d'Amsterdam et de Moscou. La délibération a roulé sur la fondation d'un établissement académique, où se tiendrait une école supérieure de l'habillement. Il contiendrait aussi un musée de vêtements historiques
Miracle à Nice! — Deux gendarmes, à l'entrée de la grotte, contiennent le flot des pèlerins, le sabre au poing (sic). Ce n'est plus la sainte Madone qu remue les yeux par le procédé des poupées Huret. Voilà deux gendarmes qu doivent bien s'amuser! Un de ces jours, pourvu que le maire de Nice ne se voit pas forcé d'ordonner l'arrestation de la Sainte-Vierge !
Un nouveau journal, le Courrier d'Arcachon, nous est arrivé ces jours derniers. Les deux premiers numéros promettent beaucoup. Tout petit qu il soit,
17 septembre 186-1.
je ne crois pas qu'il y ait un seul journal de province aussi spirituellement rédigé. Arcachon n'est pas la province : lisez la liste des étrangers.
Une nouvelle, "c'est la résurrection des parapluies -omnibus. Vous vous souvenez qu'il y a un certain nombre d'années les bureaux de tabac fournissaient pour 2') centimes un parapluie assez laid, sous lequel on était libre de parcourir Paris en tous sens. L'affaire ne réussit pas, parce que dès cette époque le parapluie avait vieilli, et que le genre humain commençait à trouver la voiture plus agréable. Aujourd'hui tout le monde est pour la voiture, personne pour le parapluie. C'est pourquoi ce dernier ressuscite. Seulement il coûtera 30 centimes. — Le jour où on le mettta à 2 francs, gageons que tout le monde en voudra.
Dans un article intéressant sur les annonces, emprunté par le Grand Journal au Qualerly-Iieview, nous détachons le passage suivant :
Bientôt la royauté donne l'exemple; et voici Charles II qui a fait annoncer un chien perdu, sans doute un king-Charles : « Nous sommes obligés de réclamor un chien noir, entre le lévrier et l'épagneul, sans aucun blanc, sauf une raie sur la poitrine, et la queue un peu écourtée. C'est le propre chien de Sa Majesté, et sans aucun doute il a été volé, car il n'est pas né et n'a pas été élevé en Angleterre, et jamais il n'aurais abandonné son maître. Quiconque le trouvera n'a qu'à s'sdresser à n'importe qui au palais, car le chien était plus connu h la cour que ceux qui l'ont volé. Est-ce qu'on n'en finira jamais de voler le roi V Est-ce qu'il lui est défendu d'avoir un chien ? Après tout, la place de ce chien (bien qu'elle ne soit pas si mauvaise, qu'aucuns pensent) est la seule qui n'ait pas de solliciteurs. » Cette boutade royale était mieux qu'une annonce, c'était un très-piqnant morceau de satire.
Les annonces des journaux anglais respirant une aimable gaieté. On y lit, par exemple :
AUX IMPRUDENTS ! — Le docteur, etc.
Plus loin, un marchand d'insecticide invite à rêver :
SOMMEIL TRANQUILLE pour un pennyl
Autre part, un avis consolateur pour les personnes sédentaires :
Frais bains de mer en chambre.
Enfin une agence spéciale, dont le besoin se faisait généralément sentir, informe ses nombreux clients qu'elle se charge des Demande s j de divorce (\'ldes prix raisonnables .
Voila le fruit de la lecture des journaux politiques :
Rentrons en France, et cueillons trois annonces à la queue-leu-leu dans la Pairie :