LA STATUE DE M""' DE SÉVJGNÉ
Le diable m'emporte, s'il me serait jamais venu à l'idée d'élever une statue à M™ de Sévigné. — Depuis le général — transformé en fontaine ou en encrier- à pompe, comme vous voudrez, par M. Bartholdi, — qui en a été décoré, — il n'a pas été émis d'idées monumentale plus croustillante.
Voyez-vous d'ici M"1» de Sévigné, c'est-à-dire la grâce, la fantaisie, la légèreté, l'humour, l'impalpable, coulée en bronze et hissée sur un pavé de granit, au milieu d'une place publique, entre quatre becs de gaz, avec un décrotteur aubas? II»? de Sévigné, la déesse du maniéré adorable et de la sentimentalité coquette et spirituelle, léguée aux âges futurs sous forme de colosse pesant et noirâtre!... ceci me passe; y aurait-il au bout la décoration d'un maire, d'un adjoint, d'un proviseur et d'un sous-préfet.
Un petit monument, — une pieuse restauration du grand siècle, — surmonté d'un buste comme en savait faire Coustou, je l'admettrais encore, mais rien de plus.
Imaginez-vous bien maintenant, que cette statue ne va pas être confiée à un ciseau inhabile — On choisira, sans doute, avec soin, un sculpteur sérieux, ayant la tradition de son art et comprenant le monumental, c'est-à-dire, concentrant tout ses efforts vers ce but! Faire ressembler le plus possible Mme de Sévigné à un empereur romain. La première parole qui viendra aux lèvres de l'artiste sera celle-ci : — Ne craignez pas que je me trompe, je connais mon sujet. — L'artiste se dira donc : J'ai là un beau travail à faire ; seulement, le costume est diablement gênant, il manque absolument de caractère,
la coiffure est impossible, il me faudra faire des efforts d'interprétation énormes.
Et sur ce, le sculpteur, qui comprend le monumental, défrisera Mm0 de Sévigné, lui fera relever légèrement sa jupe de la main gauche, pour obtenir des plis sculpturaux.
Comme très-probablement, la robe Louis XIV, qu'il aura louée chez Babin ou chez Eudes, lui donnera des éclats, des brisures et un imprévu de détails inconciliables avec ses principes, il se fera faire une jupe en étoffe molle tombante, et finalement retombera dans le balancement bondineux des toges d'Empereur Romain ou des manteaux de généraux.
Je vous disais que la Sévigné qu'on va nous faire relèverait un peu sa jupe de la main gauche; mais je pense vous en dire plus long si vous êtes curieux, car je la vois d'iri.
Elle tiendra de la main droite une longue plume, sa tète sera un peu baissée, dans une expression de méditation profonde, et son re-
gard se perdra noblement dans les profondeurs de l'immensité.— Elle aura un manteau.
Je parie avec n'importe qui, que MmC de Sévigné aura l'air de Bossuet venant d'écrire sa dernière oraison.
Ne croyez pas, maintenant, que je ne comprenne pas les immenses difficultés que renconte un sculpteur, lorsqu'il veut représenter un personnage aussi individuel que l'est M™5 de Sévigné. Il est certain que la sculpture ne peut et ne doit pas rendre les détails intimes et particuliers de son héros. Il est mille mesquineries que la postérité doitignorer.et la personnalité s'efface dans la statue. — C'est le génie de l'homme, plutôt que l'homme lui-même, que l'artiste doit exprimer. - Je le sens très-bien, et je ne blâme pas l'interprétation qui constitue l'art.
Ce que je blâme, ce que. je raille, c'est le parti pris dans la façon d'interpréter; c'est cette ornière de la tradition scolaire qui fait que tous les généraux qui sont sur nos places publiques semblent sortis du môme moule. — C'est cette fausse interprétation du beau et du grand qui fait qu'en dehors d^ la statuaire grecque ou romaine, on ne trouve pas une parcelle de grandeur et do beauté; qui fait que pour les maîtres patentés de ce grand art, les chefs-d'œuvre de la Renaissance, ceux qui virent le jour sous Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, soient comme non avenus, mieux que cela, soient considérés comme pernicieux, et que, par conséquent, tous leurs efforts tendent à empêcher de se produire une sculpture actuelle et vraiment française.
Admirez les beautés de l'art antique, jouissez-en, ils en valent la peine, tâchez de vous les approprier et de les faire revivre dans vos œuvres, mais avouez franchement que vous faites de l'archéologie et choisissez des sujets grecs ou romains pour y exprimer vos goûts .
Etre de son temps, franchement, largement, c'est, ce me semble, le plus sûr moyen d'arriver à la grandeur et à la beauté.
Mais en voilà bien long à propos de la statue de Mn,° de Sévigné. Étant établi que l'idée d'élever cette statue est étrange, il est possible que le sculpteur auquel on l'a confiée, — j'ignore d'autant mieux son nom, qu'elle est, je crois me le rappeler, donnée au concours, - il est possible que ce sculpteur, dis-je, tente une action courageuse et s'inspire des chefs-d'œuvre que nous ont laissés les maîtres du xvn° siècle
Je persiste à dire, malgré tout, qu'il vaudrait mieux ne pas élever de statue du tout.
Mais, allez-vous me dire : Et le maire, et l'adjoint, et le proviseur qui a fait son discours?