LES CARTES DE VISTTE
— Plein une corbeille, monsieur, là, sur ma table ; avec une lettre de félicitation des tambours et mon bataillon par dessus.
— Mais n'y réponds pas, me dit ma femme.
— A qui, aux tambours ?
— Mais non, à toutes ces cartes; car vraiment, je ne connais pas d'homme plus ennemi que toi des devoirs de la ;-oeiété.
— ATr! réponds pas '. ennemi de la société I Dis tout de suite que je suis un peau rouge, un sauvage et un socialiste.
— Je ne dis pas cela.
— Non, dis-le, dis-le, ne te gêne pas. Depuis le jour de l'an, tu prends à tâche de me contredire en tout. Pouvais-je deviner que tu voulais un manchon, quand tu m'avais parlé avec enthousiasme, trois jours avant, d'un porte-bouquet délicieux. J'achète un porte-bouquet charmant, en filigrane, à jour, pas cher.
— Ah! voilà le (in mot, pas cher ! Il serait de bon goût de ne pas me le dire, tout au moins.
— Mais... mais laisse-moi achever, pour l'amour de Dieu, ai-je dit cher ?
— Oui, certes.
— Eh bien, je n'entends pas dire par là... veux-tu me permettre d'achever? Pas cher veut dire : d'un prix en rapport avec le... la... il faut s'entendre, ventre saint-gris il faudrait s'entendre et ne pas atta^ cher aux mots un sens qui n'est pas celui que l'on veut... bon. — Et maintenant c'est un manchon qu'il te faut ! Pouvais-je le deviner? là, pouvais-je le deviner?
— Quelle singulière manie vous avez de sortir toujours de la question ! Qui vous parle de manchons? 11 s agit de cartes de visite.
— Il s'agit du ton aigre avec lequel tu me reproches mon insociabilité; et je sais que sous chacune de tes phrases se cache comme un serpent sous la fleur, la fameuse question du manchon, (Il ouvre les f hveloppes et examine les cartes tout en causant.) Et le caractère des femmes est si bizarre, car. . .
— Si celui des hommes n'était que cela!
— Veux-tu me permettre d'achever?
— Parfaitement, tu as la parole. Veux-tu un verre d'eau sucrée?
— Je dis simplement, que si je t'avais donné, un manchon, à l'heure qu'il est tu regretterais le porte bouquet.
— Oui, oui, oui, c'est entendu, je suis une girouette.
— Oui. oui, oui, c'est réglé, je suis un sauvage, un peau rouge; un phalanstérien. — Seigneur!
(Après un silence.) — Tiens, voilà la carte de mon bottier; grande comme celle d'un ministre ; — il n'a pas la particule, mon bottier? — C'est étonnant. — Savetier va !
— Eh bien, que je ne réponds pas à cet animal-là et il m'estropie le mois prochain en me faisant des chaussures impossibles. Ça ne te fait pas pitié ?
(D'un air dégagé.) — Qu'est-ce que tu dis, mon ami ?
— Que les bottiers envoient leur carte. Qu'est-ce que j'enverrai donc, moi, à mon supérieur?
— Aurais-tu un supérieur mon ami?
— Certainement. Certainement non je n'en ai pas à certains points de vue, je ne m'en reconnais pas ; mais, d'autre part, socialement parlant, il est certain qu'il peut y avoir des gens qui... dont la position... — Ceci m'empêche-t-il d'être'indépendant? Crois-tu que les principes de 89 ne reconnaissent pas une certaine hiérarchie? Enfin mon chel de division au ministère est...
— Est ton supérieur.
— Non, non, certainement. Il est pour ainsi dire l'intermédiaire entre moi et le ministre : rien de plus. C'est bien si tu veux une sorte de supériorité apparente qui peut tromper, mais !...
— Alors, pourquoi as-tu bouleversé cette pauvre France en 89 pour qu'il subsistât encore après de ces supériorités apparentes... ah! tues superbe ?
— Voyez-vous la question du manchon ? — Seigneur !
Bon! voilà la carte du petit Wilfrid. Plus grande que lni, et qui sent bon encore : moi qui déteste les odeurs! Qu'est-ce que j'ai fait au petit Wilfrid pour qu'il me poursuive ainsi de son nom, de son odeur et de son adresse!
Les cartes des Cognard, maintenant, Cognard père, mère et enfants.
— Ce Cognard ! il devrait se cacher, ma parole d'honneur, au lieu de s'exhiber lui et sa famille.
Il n'a pas un fameux passé, Cognard! J'ai su au Crédit foncier des histoires sur lui qui sont un peu... poivre et sol. — Est-ce qu'il ne t'a pas demandé en mariage, cet Auvergnat de Cognard?
— (Sèchement.) Qu'est-ce que tu dis?
— (a part.) Je lui en achèterai un, mon Dieu! unénormeen zibeline, mais rendez-lui la douceur. (Haut.) Je ne dis rien. Je regardais la carte des Cognard.
— C'est une famille charmante. — Est-ce que tu n'as pas eu des vues sur la main de madame Cognard?
— ,'A part.) Elle tourne à la rage, ma femme. — Oui, un énorme, doublé en satin, mon Dieu, en satin jonquille, le fard des brimes. (Haut.) Jamais de la vie, ma bonne amie. J'aurais demandé en mariage madame Cognard qui était alors mademoiselle Honorin, qu'on eût été trop heureux de me la donner.
— Voyez-vous cela ?
— Certainement, trop heureux. J'avais déjà une position fort acceptable et monsieur Honorin n'avait pas gagné des millions? Qui diable se serait douté que ce gaillard-là gagnerait des millions. Et avec quoi, s'il vous plaît? avec une invention absurde, un mystère particulier de coulisse à roulette pour les alcôves. . ça fait pitié! un enfant de quatre ans aurait trouvé cela. Enfin, c'est superbe puisqu'il a fait fortuue. Ah! parbleu, si mon père avait pu prévoir, il m'aurait donné son consentement les yeux fermés.
— Son consentement! Quand je te disais que tu l'avais demandée en mariage.
— Mais non! puisque je te dis que non... Veux-tu me permettre d'achever et ne pas me rire au nez? — Tu crois toujours tout comprendre et tu ne comprends rien du tout. Je t'ai dit .. mais en somme je suis bien bon de l'expliquer ! Tant que tu n'auras pas ton manchon, tu ne seras pas bonne à prendre avec des pincettes.
Tiens ! la carte de M. de Saint-Bœuf. — Crois-tu pas que je ne te dirais pas franchement si cela était ! Oui, j'ai demandé mademoiselle Honorin en mariage. — Il n'y a pas de mal à cela après tout. — Grand- Croix del'ordre de... Officier de l'ordre de... Membre de la Société de... Qu'est-ce que cela me fait à moi. C'est un charlatan, ce monsieur de. Bœuf! Certainement que je te le dirais : je l'ai demandée en mariage Je n'ai jamais rouei de mes actions.
Madame Fra.ngivel...Frangivel... qu'est-ce que c'estque cette cartelà ? avec un almanach derrière. Frangivel! Est-ce que tu connais cela ? Ah ! je n'avais pas vu. Madame Erangivel, sage femme. Que le bon Dieu la bénisse, j'ai mes fournisseurs. (Il agite les cartes dans la corbeille.) Eh bien, commences-tu à comprendre combien est absorbé cet usage des cartes de visite? Tu me parlais de devoirs sociaux ; est-ce que c'est un devoir social, en vérité, que de renvoyer ma carte à mon bottier et à Mme Frangival et M Cognard? Est-ce que je tiens à établir des relationsavec tout ce monde-là, avec cotte foule d'intrigants, demendiants, — pourquoi ne le dirai-je pas ? oui des mendiants.
Voilà encore la carte de M. de Bival; un joli garçon que ce Bival-là qui m'a emporté six termes. Six termes, monsieur de Bival! et toutes lesfoisqu'ilmerencontredanslarue,ilviënt àmoi, lechapeauà lamam.
—Vous ne perdrez pas un sou, medit-il, c'estpour moi une dette d'honneur. Pasun sou, vousm'entendez?— Mesaffaires vontadmirablement.
— Allons, c est très-bien, monsieur de Bival, j'en suis ravi, au plaisir de vous revoir.
— Non pas, ajoute-t-il en me retenant, avant de m'avolr dit le jour où l'on vous trouve chez vous. Je veux en finir avec cette petite dette.
— Mais tous les jours de la vie avant midi, vous le savez bien, monsieur de Bival.
— Voilà huit ans qu'il me fait cette plaisanterie et qu'au jour de l'an il m'envoie sa carte avec une couronne de comte en haut. Quel saltimbanque ! La carte deRmef. Il n'est donc pas mort? Il y a djte gens qui ont une veine! Tu vas voir qu'il viendra dans quinze jours me proposer un placement d'argent, des terrains plein? l'avenir. — Qu'on est heureux de regarder l'humanité de haut I
1. — A M. R;nan, une lettre de recommandation pour quelques amis que j'ai au Purgatoire. — 2. A. M. Crockett, quelques Sérieuses réflexions sur les tentations de la chair..., fraîche. — 3. Au général Mourawieff, un bain complet. — a. A M. Mathieu de la Drôme, un domestique et un orgua pour continuer à répandre ses lumières comme Mangin. — 5. A nos élégantes lectrices, la direction facile des ballons. — 6. Au Juif-Errant de M. Guet, tant admiré au Salon dernier, un pendant pour l'année prochaine. — 7. A M. Laferr.ere, une bonne année... de moins. — 8. Une boîte de pâte pectorale pour l'Académie des beaux-arts.
— 9. A M. Vacquerie, les MieUes de la caisse du Théâtre- Français. -- 10. A. Jud, encore u:i cache-nez pour passer cet hiver.
— 11. Un nouveau paquet de ficelle, demi-fini à M. Dennery. - 12. A. M. Nadar, deux ou trois paires de jambes de rechange pour continuer ses études. — 13. A M. Octave Feuillet, un marmiton eutortillé dans une douzaine de cravates blanches. — 14. A M. Veuillot, un modeste éyêché. — là. A. M. Bressant, le
nez d'un notaire. — 10. Bon pied bon ceil, à M. Offenbach. — 17. A M. Jules Janin, nne ceinture-régente. — 18. Les Pâlies de M. Sardou ont été trop admirées pour que nous osions lui offrir une douzaine de gants. — 19. A Mme Déjazet, un printemps de plus. — 20. A M. Flaubert de ne plus voir le sale en beau. —