‹ La Vie parisienneChapitre 500 sur 662 · AUX EAUX DE ROYAN · texte numérisé non relu

AUX EAUX DE ROYAN

Iîoyan% 25 septembre.

Quelle diable de note voulez-vous, mon cher ami, d'un paresseux comme moi. Voici tout ce que je trouve à vous écrire. Taillez le dedans à votre aise. — Et d'abord la date de ma lettre vous semblera étrange, mais la glatitude de Boyan explique qu'on y jouit encore d'une température possible. Je me déclare d'ailleurs complètement Anglais en fait d'hygiène et de bains de mer ; or vous savez que nos voisins les prolongent jusqu'en automne, voire même jusqu'en hiver.

On trouve ici une bonne moyenne d'élégance, un grand bien-être matériel et le sans-gêne des mœurs méridionales. Boyan n'est guère fréquenté que par les naturels des deux Charentes et des départements que baignent la Dordogne et la Garonne. Les Bordelais abundent, mais l'élément parisien fait presque entièrement défaut. La partie lionne est représentée par les habitants de Cognac, et fort bien représentée, ma foi. Ces riches marchands à'agua ardiente — bon commerce — vivent plus à l'anglaise qu'à la française, menant grande vie dans leurs magnifiques châteaux, chassant le renard, montant en steeplechases et se livrant à tous les sports d'outre-Manche. Ce sont les Cognaquois (?) qui ont institué cette année-ci les courses de chevaux de Boyan L'hippodrome était la plage môme, à marée basse, mais pour l'année prochaine on prépare un terrain plus favorable.

Boyan est un village de pêcheurs et de pilotes, à l'embouchure de la Gironde, se chauffant au soleil au fond d'un petit golfe et abrité des vents du Nord par des collines boisées. Il est peu de panoramas plus splendides que cette embouchure do fleuve où, à toute heure de jour, entrent et sortent de grands navires, toutes voiles déployées, les uns allant doubler la pointe de Grave, les autres rasant le rivage même de Boyan en filant leurs douze nœuds à l'heure. Tous les jours aussi arrive, chargé do baigneurs, le bateau à vapeur de Bordeaux. Aller voir l'arrivée du bateau est un des plaisirs de l'endroit.

On se baigne dans de petites anses que découpent la côte La principale de ces couches, — c'est le nom du pays, — est celle de Pontaillac, à peu de distance de la ville, tout près du fort du G frai qui dél'end l'entrée de la Gironde. C'est une anse merveilleuse, bordée des deux cotés par des rochers gigantesques minés par les flots, dont l'eau claire et limpide laisse voir un sable si fin qu'on le dirait tamisé. Le fond de la conche est fermé par des dunes, plantées en pins et en chênes, au milieu desquelles on a établi des montagnes russes comme celles de feue la Chaumière, d'où, tout en descendaut dans de rapides traîneaux, on découvre en face la cote du Médoc et la pleine mer avec le phare de Cordouan, une espèce de colonne Vendôme, plantée au beau milieu dé l'eau, avec une lanterne en guise de grand homme. Se foire ramasssr — c'est l'expression consacrée — sur les montagnes russes est un réactif recommandé après le bain.

Sur la plage de Pontaillac, à quatre heures, les élégantes viennent promener leurs jupes les plus bariolées, leurs toquets les plus emplumés et leurs bottes les plus Somvarolï. Si les modes d'eaux pouvaient être plus exagérées et les couleurs plus accentuées, elles le seraient par les lionnes bordelaises dont les chignons en queue de castor peuvent rivaliser avec ceux des cocodettes de Trouville, Deauvillc et autres villes. La canne seule leur manque, mais ici, où le soleil règne : en tyran, elle est avantageusement remplacée par de grands para-soleil en soie écrue, que portent indistinctement les baigneurs de (ont sexe.

Les hommes et les femmes se baignent, ensemble à Pontaillac ; honny soit qui mal y pense; le costume de bain est un talisman infaillible contre le mauvais-œil. Pour celles qui n'ont pas foi en l'efficacité du talisman — ou en elles-mêmes — il y a la conche de FouciUon qui leur est exclusivement réservée ; mais se baigner à Foucillon c'est se condamner soi-même : cette conche n'est hantée que par les laides.

Sur la conche même de Pontaillac on a bâti quelques chalets, et un hôtel, pour les baigneurs qui préfèrent être plus près de leurs bains. Le petit voyage de Boyan à Pontaillac n'a rien de désagréable cependant; bien au contraire. De grands omnibus découverts qui passent à chaque instant vous y conduisent en cinq ou six minutes ; on attend tranquillement chez soi leur passage et lorsque la composition do la voiture est à son goût, on l'arrête et on monte en disant : « Mon Dieu,

madame, par quel heureux hasard » Ces omnibus sont plus dan- ;

gereux pour la vertu que les bains communistes.

Matin et soir le Casino est ouvert C'est un grand bâtiment assez laid, mais entouré d'un magnifique jardin ou plutôt d'un parc avec de beaux arbres toufl'us, chose rare et inappréciable au bord de la mer. Dans la journée les hommes vont lire les journaux dans la salle et les femmes travailler ou rêver dans les bosquets. Bien n'empêche les hasards de l'omnibus de se reproduire sous les arbres. Au i'und du jardin est l'établissement des bains chauds, d'eau de mer ou d'eau douce, les douches, etc. Après le diner, la promenade habituelle est la façade du port, large quai planté d'ormeaux et bordé de petites boutiques de tout genre : une foire de Saint-Cloud permanente. A huit heures re-casino : soit bal, soit concert. La salle de bal, fort ordinaire, est admirablement comprise pour sa destination. Les colonnes qui l'ornent et en soutiennent la voûte forment comme autant de petits cabinels'parliculien pour chaque coterie. Aux eaux une société générale est impossible et les coteries sont seules agréables; la disposition de la salle les favorise et l'ait que tout le monde va' au Casino. Chaque coterie choisit en arrivant sa colonne qui, par un accord tacite, reste comme sa propriété. Quant aux environs, faites m'en grâce, ouvrez un Guide, si vous y tenez. ciustophe.

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