‹ La Vie parisienneChapitre 499 sur 662 · UN CHAPITRE DE GEORGE SAND · texte numérisé non relu

UN CHAPITRE DE GEORGE SAND

Ils suivaient l'étroit sentier bordé de haies vives où chantaient des volées d'oiseaux. La silhouette de Camomille, dont le corps souple et nerveux était emprisonné dans une amazone, se détauliaU vigoureusement en pleine' lumière. Fantasio la suivait à quelque distance, inerte et s'abandonnan t machinalement aux ondulations de sa monture. Tous deux gardaient le silence. Quand les chevaux curent dépassé le mur du" parc, elle s'arrêta pour lui donner le temps do la

rejoindre. ... , aretft rmrn aoada iltl

— Fantasio, dit-cllo d'une voix grave, je ne chercherai pas a vous convertir à ma religion... Je suis athée.

— Je ne suis encore que sceptique, murmura Fantasio.

— Los hommes ont fait les lois, je les subis, je no les accepte pas. 11 se fit un nouveau silence.

— Dans un état politique où la femme ne gouverne pas... vous baillez, Fantasio ?

— Excusez-moi, chère amie.

— Dans l'urdre des êtres créés, la femme est sur l'échelon le plus rapproché de Dieu.

— Dieu n'est qu'une hypothèse, mon idole, et comme la riit un jour M. Buloz, Dieu est un sujet qui manque d'actualité pour la Revue... Sa couverture me fait penser à un article, que j'ai lu sur le café au lait. Il paraît que cette nourriture est assez malsaine.

— Esprit débile, voilà donc la mesure de votre étroit génie. Voilà l'homme, ce maître de la grande nature, ce roi brutal et lâche dont le despotisme est tempère par la galanterie. Nous sommes vos esclaves, Fantasio, mais vous êtes nos valets

— Très-humble serviteur, chère Camomille.

— Faites-vous toujours des vers?

— Quand il pleut. J'ai envie de me marier.

— Insensé! dit la jeune fille en jouant avec sa cravache, vous ne pouvez donc pas vivre sans maître. Qu'est-ce que le mariage? Une asti) Voir le numéro du 17 septembre

hr octobre 1864 .

sociation libre qui ne peut et ne doit pas être indissoluble. Deux êtres qui s'aiment sont unis. Qu'importe à leur serment volontaire l'écharpe tricolore d'un maire ou la bénédiction d'un prêtre?

— Que vous êtes belle ainsi, dit Fantasio ému, et comme je t'aime! ..

— La passion marche au crime comme le fleuve à la mer, comme l'âme à la mort. La vertu, le devoir, la raison ne peuvent la suivre dans les inaccessibles hauteurs des routes de l'atmosphère...

Elle s'arrêta, et, d'un bond de son cheval, s'élança sur une roche druidique. Là, elle se tint immobile dans la pose sculpturale de Minerve armée.

Fantasio saisit son crayon.

— Mais pourquoi, dit-il en esquissant rapidement la jeune tille, as-tu l'ail mourir tes sept maris, o ma douce Barbe-Bleue?. .. Une chose étrange encore que j'ai remarquée, c'est que tu n'as épousé que des naturalistes et des horticulteurs ?

— J'aime les fleurs, les étoiles, les parfums et les accords, ce sont mes sœurs végétales. Ét toi, ô poète, ne joues-tu pas de la harpe? Ta main virile n'aimo-t-cllo pas à pétrir le marbre, à combiner des couleurs? Oh! Fantasio, jamais nul rêve humain ne s'accomplit et ne marche dans sa réalité. Poètes, enchâssez vos larmes comme des perles rares, et chantez !

— Le poète qui aime oublie sa lyre.

— L'âme déchirée vibre, comme un violon brisé chante plus sonore. Ami, jamais l'arbre foudroyé ne refleurira, jamais l'aigle blessé ne reprendra son essor. Lys agrandi à]l'ombre, jamais jeuie m'épanouirai au soleil.

— Ne vous exaltez pas ainsi, Camomille, ces accès sont mortels, ces souvenirs empoisonnés.

— Tais-toi, enfant, homme, frère inférieur. Qui s'avance au milieu de la nef silencieuse ? Qui trouble ainsi le repos le du vieux Saint-Pierre de Michel-Ange? Qui l'ait résonner la dalle sonore sous sa botte épeperonnée? Qui marche ainsi, la poitrine couverte d'une cuirasse d'or, l'œil brillant, la lèvre rouge, la chevelure parfumée?... Ce sont les Monsignori...

En ce moment, \ assa près d'eux une petite tille, vêtue d'un jupon court à raies blanches et noires, gardant un troupeau d'oies, une badine à la main.

— Hé 1 petite, quel est ton nom?

— Fadette, monsieur

— Et quelle est cette habitation qu'on aperçoit derrière cette touffe d'érables?

— C'est la demeuranco à marne Blanchet, qu'a épousé son fils le Champi.

— Sommes-nous loin de la Mare-au-Diable?

— La v'Ia là. Tiens, c'est les Bessons à marne Champi.

L'aîné des deux petils paysans s'approcha de la Fadette et lui dit à l'oreille :

— Tâche donc d'ies pardre dans la forêt, ces deux Jean-Flutiaux, de Nanterre qui passiont l'eau sans batiaux.

— Merci, petite...

— Ah! dit Camomille en lançant son cheval dans les bruyères, cette jeune vierge me soulève le cœur... Ces chaumières, ces moutons, ces herbages, ces senteurs fortes et odorantes, ce village d'opéra-comique avec son clocher sans paratonnerre, ces maisons Manches, couvertes de tuiles rouges, ces églogues do dindons... (L'Angelus sonne.) Ole donc ton chapeau, Fantasio !

— O tambours de la nature, battez aux champs pour cette bonne parole.

— Ces cimes onduleuses comme l'échiné d'un reptile, la surface assombrie de ce lac sévère, ce ciel déployé comme un tapis d'azur, voilà ce que je salue !

— Calmez-vous, Camomille, votre esprit sera plus tranquille et plus fort.

— Mon corps est une machine, mon esprit un vertige, ma science uu chaos, mon âme un naufrage où mes pensées flottent comme des cadavres. Je suis la révoltée, et j'ai volé les ailes d'Icare pour plonger dans les ténèbres et le silence. Je ne crois pas. Mon âme, comme un miroir servile, a gardé l'image réfléchie de toules les idées humaines. Mais pourquoi chercherais-je à t'entraîner dans ces ruines où le désespoir tait sombrer mon navire. La Philosophie est une froide statue qui me montre la route d'un doigt inflexible, la Religion te prendra par la main et t'accompagnera dans le voyage. Je ne veux pas empoisonner la source où tu désaltères ta lèvre avide. Sois donc maudit! Va, marche appuyé sur tes béquilles, puisque, sans elles, tu ne saurais marcher seul. Voyageur fatigué, repose-toi sur le bord de la route poudreuse, rejette le fardeau trop lourd pour ton épaule qui se dérobe; j'irai seule, comme les aigles, car mon amour tue les colombes. Les astres ne sont plus soumis à la loi d'harmonie, tout être vivant s'agite dans un rêve. Tu ne vaux pas l'honneur d'être dompté par une femme • repais ton esprit d'illusions, ton âme de croyances, ton œil de mirages... Je te hais! Je mourrai sans avoir connu le cœur trempé que je n'aurais pu tordre dans cette main qui assouplit les métaux,., je mourrai sans avoir trouvé mon maître et j'aurais aimé obéir; mais tous les hommes que j'ai vus naître et que j'ai vus mourir étaient mes inférieurs, comme toi, Fantasio, et je les ai méprisés.

— Le ciel se couvre de nuages, je crains que la foudre...

— La foudre! je l'appelle... Je lui donne cinq minutes pour me loudroyer! j

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