VINS
Château Iquem 184G 25
Romanée Couty. 8
Château-Laffitte 1847 15
Johannisberg 30
Champagne de la veuve Cliquot 12
Cafés. — Liqueurs , 10
Papiros. — Regalias. — Cabanâs 10
Les deux bouquets 50
Total 284
Fort-Long.
A M. le comte Pierre de E.
Oh ! mon ami! ne m'écris pas que tu es triste, isolé, et que ton chez nom te paraît vide depuis que nous n'y sommes plus. Je serais désolée qu'il en fût autrement et que mon absence te fût indifférente, mais d'un autre côté, cola me fait tant de peine de savoir que tu es chagrin ! - Amuse-toi un tout petit peu. chéri, mais rien qu'un tout petit peu, ce qu'il faudra pour t'empocher de maigrir.— Tu penses vraiment partir à la fin do la semaine? — Quel bonheur ! j'ai annoncé cela ce matin au déjeuner, et Bébé en entendant ton nom a dit : Papa, papa. Ses petits yeux brillaient de joie et il agitait ses mains en l'air. — Tu vois que tu es attendu, mon ami.— Mon père qui vient de recevoir de Paris des bottes de marais tout à fait merveilleuses, te recommande bien de t'en munir aussi; — il attend ton arrivée pour chasser le canard dans les étangs.
Le. château est au grand complet. Ernest et sa femme viennent
d'arriver. —Tu n'as pas idée de l'aspect de ce pauvre garçon : un vieux saule en redingote, — une véritable ruine ! — qu'a-t-il fait à la Providence ? Ma mère continue à trouver qu'il a l'air distingué. Il est certain que, grâce à Dieu, on ne rencontre pas tous les jours un pareil visage. — Cependant, sa petite femme folâtre remue, gazouille; c'est un chardonneret. Est-ce singulier que ces petits oiseaux affectionnent les masures. Quand son mari tousse, elle parle haut pour dominer le bruit, ou lui dit en lissant son bandeau : Vous avez avalé de travers, mon cher ? Elle le fait courir pour chercher son ombrelle, et quand il est de retour, haletant, n'en pouvant plus, elle met sa lenteur sur le compte de son embonpoint. On dirait qu'elle veut achever de l'éteindre, le pauvre fracassé ! — Rien ne m'ôtera de l'idée qu'il a reçu un coup de tonnerre sur la tète ; — il se sera réfugié pondant un orage sous un noyer, tu sais combien la foudre affectionne le noyer, et patatra, voilà un homme, disjoint. Mais ne parlons plus de cela.
Hier, j'ai passé ma revue; j'ai voulu visiter on détail Fort-Long et ses dépendances. Des caves aux greniers, j'ai cherché et retrouvé mes souvenirs d'autrefois; non pas que. je. regrette nia vie déjeune lille, mon bon petit mari, oh ! non, je ne le regrette pas; mais enfin, il y a un certain charme â faire ses comptes avec le passé, a examiner à la loupe lo milieu dans lequel on a vécu longtemps. — Il est des clous fichés dans la muraille qui vous rajeunissent de dix ans, mille souvenias sont restés accrochés à ce méchant clou. — Il n'y a pourtant que deux ans que j'ai quitté tout cola. — Il me semble, qu'il y a un grand siècle.
Cette salle à manger avec ses dessus de portes noirâtres et ces quatre grands cygnes en marbre, au cou desquels on me hissait étant enfant, me paraît immense. Quand je. suis à table et que j'aperçois, à travers les petits carreaux de la grande porte cintrée, les massifs en fleurs, le miroir qui est au bout du parc et les peupliers qui se balancent les pieds dans l'eau, la tète dans les nuages, il me semble que je fais un rêve.
Mais no crois pas que pour cela je t'oublie ; au milieu de tous ces souvenirs, ceux qui nous touchent tous deux sont de beaucoup les plus doux. Toutes les fois que je passe entre ces deux portes qui mènent au salon, j'éprouve comme un frisson, et je crois entendre l'écho de ce baiser que tu m'y as donné. Avons-nous eu peur en nous trouvant nez à nez avec mon père, qui toussait cependant pour nous avertir de sa présence !
Sais-tu chéri que je n'ai point encore essayé ma toilette bleue ? - je veux que tu en aies l'étrenne. Je suis si heureuse lorsque tu inspectes ma toilette et que tu me fais tes observations, que tu me dis en effilant ta moustache et en regardant de côté : Voilà, petite femme, un ruban que j'aurais placé un peu plus haut, — ce bleu là me semble bien vif, ta jupe est une merveille,— ton corsage est un peu long,— le col n'est point dégagé.
Tn dis cela si gentiment que, même dans tes critiques, tu trouves moyen de loger une petite flatterie, mon cher amour. — Souvent, je souris sans répondre, j'ai l'air de ne point tenir compte de tes paroles — c'est plus fort que moi, il y a des moments ou je ne peux pas résister au plaisir de faire la mauvaise tête, mais au fond je me dis : Comme il a bon goût, comme tout ce qu'il me dit est juste ! Cela est si vrai, que les trois quarts du temps je te dis : Mon cliéri, lu n'y entends rien, — pour m'empêeher de te sauter au cou.
Mais vois-tu, la plume à la main, je suis meilleure : ta présence ne m'intimide plus, je ne ressens plus sous ton regard cet embarras que tu no connais sans doute pas, mais que les femmes éprouvent lorsqu'elles sont près de celui qu'elles aiment, et qui se traduit chez elles par des minauderies. — Je, sens maintenant que je suis loin de toi que toutes ces coquetteries, ces sourires, ces refus, ces petites moqueries niaises, sont du temps perdu pour l'affection, et j'ai des remords.
Viens, mon ami, viens vite, mon cœur te tend les bras. Comme je
8 octobre 186-1.
vais te faire oublier à force de tendresse ces trois semaines d'ennui et d'isolement! — C'est trop long, vois-tu, trois éternelles semaines, et puisque tu me dis que mon absence te fait souffrir, je t'avouerai, mon amour, qu'elles sont pour moi une véritable torture.
Enfin! après demain tu seras ici; nous irons te chercher au chemin de fer. — Viens, — viens, — viens.
Allons, monsieur, abaissez votre col, que je vous embrasse mignonnement dans ce petit coin que j'aime tant.
Ta femme...
Tu ne te doutes pas, toi, que ma main tremble en écrivant ces deux mois, et que. mon cœur bat si délicieusement vite, que je ne résiste pas au bonheur de les écrire encore.
Ta femme, Louise de B.
A monsieur le comte Pierre de B.
Ah! lu peux te vanter d'être un singulier pistolet! Gomment, tu vas dire à Anna que Coralie m'a vu casser l'ombrelle de la petite blonde? Tu comprends bien que je deviens un imposteur fieffé, moi qui ai juré qu'avant-hier au soir j'étais à Soissons, pour cause d'agonie de mon oncle, — une agonie qui m'a rendu des services ! — Ça n'est pas adroit, mon bonhomme, le mariage t'a gâté la main. Si j'ai cassé l'ombrelle de la petite, vois donc qu'il m'est impossible de dire à l'autre : Ma chère enfant, arrange-toi avec Ernest. — Et Ernest qui est bête comme une oie, va me jeter la pierre, — je la connais, Coralie est derrière. — Le coup d'épée, je m'en fiche, si coup d'épée il y a; mais enfin, c'te petite est mignonne au possible et si ferme... physiquement! Ah! tu m'as mis dans de jolis draps.
Il faut que tu m'aides à réparer cela. — Tu retarderas ton voyage de trois jours... ah! j'en suis bien fâché, — et tu viendras à Chantilly dimanche. — Mets un chapeau gris et orne ta boutonnière d'une rose sans feuille, je me charge du reste.
Ah! — j'allais oublier, — quand tu nous apercevras, tâche de t'écrier le plus naturellement du monde : Elle est trop forte, je te croyais à Soissons. Dis cela avec âme. Elle est trop forte!!! je te croyais â Soissons ! ! ! voilà qui est particulier ! ! ! je n'en crois pas mes yeux ! ! ! explique-moi cela tout de suite. — Comprends-tu le sentiment de la tirade ?
Adieu, mon petit, à dimanche, — Tu sais que Lucien a engagé Fleur-de-Mai. Ça fait pitié, ma parole d'honneur.
Il n'en est pas moins vrai que tu es un singulier pistolet.
Bien à toi;