MON DERNIER BAIN DE MER
Etretat, uO septembre.
Je n'avais point repassé parici depuis vingt ans, il y a du nouveau. Ils ont pris un malheureux petit village habité par quelques centaines de pêcheurs; ils en ont fait une espèce de ville, ou, pour mieux dire, un faubourg lointain de Paris.
Les faubourgs de Paris vont loin depuis quelques années : on en crée un nouveau tous les ans, soit en France, soit à l'étranger. Bade, Wiesbaden, Nice, fins, Hombourg, Spa, Vichy, Aix-les-Buins, Biarritz, Arcachon, le Croisic, ïrouville, le Tréport, Saint- Valéry, Dieppe, Etretat, et le reste. Faubourgs ! faubourgs ! Plus le préfet s'épuise a nous planter des arbres, à nous dessiner dos squares, à jeter de l'eau sur la poussière des boulevarts et jusque sur les feuilles des marronniers, plus en un mot Paris devient agréable en été, plus nous nous obstinons à le prêter aux Russes, aux Anglais et aux naturels de l'Ardèche. Pourquoi ?
Est-ce parce que les loyers sont devenus trop chers à Paris? Non, puisque l'émigrant qui s'en va pour trois mois ne donne pas congé, à son propriétaire. Il se met sur les liras un loyer de deux mille francs, qui ne le dispense pas d'en payer un de six mille : où est l'économie '.'
Vous me direz que le prix du beurre... mais non! Partout où les Parisiens vont fonder une colonie, le beurre atteint immédiatement des prix qui sembleraient monstrueux à Paris.
Est-ce la paix des champs? Je t'en moque. Le plaisir d'échapper aux intrigues, aux jalousies, aux inimitiés, aux ligures désagréables, à tout ce qui vous 'agaçait les nerfs sur le boulevart '! Non, puisque tout' cela déménage avec vous, il y a des courants invisibles, inexpliqués, oubliés sur la carte du lieutenant Maury, qui transportent avec vous vos ennemis, vos créanciers, la dame blonde à qui vous aviez écrit je sais loul, et même le piano qui vous faisait bondir tous les matins à la même heure. Les vieilles affiches do théâtre, dont la vue seule vous donnait des nausées, refleurissent sous vos yeux toutes jaunes et toutes rouges; le calme de votre esprit est en butte aux mômes sottises, aux mêmes platitudes, aux mêmes calembours, aux mêmes grimaces dos mêmes comédiens, aux mêmes couacs des mêmes ténors.
Les Parisiens, race moutonnière entre toutes, n'émigrent pas isolément. Ils se forment en coteries, comme les hirondelles vont par troupes et les sardines par bancs. Depuis que les chemins de fer ont mis le voyage a la portée de toutes les bourses, vous rencontrez ici un passage d'artistes, là un banc de notaires, plus loin un vol de cocottes ou un essaim do bonnetiers.
L'Anglais, hors de chez lui a des exigences féroces ; il veut trouver partout le même thé, la môme bière, la viande succulente et saignante qu'il savourait dans son comté. Il lui faut du linge blanc, des tapis, de l'eau chaude, du métal net et luisant, tout le confort assez logique et pas trop cher de la vie anglaise. Nous raillons ce ridicule, et nous disons bien haut que le voyage serait fade si l'un trouvait partout ce qu'on laisse à Paris. Il nous faut des paysages incultes, des chemins impossibles, des abris où il pleut, du pain noir, dos ragoûts féroces, des peuplades en guenilles, de la couleur, de l'inconnu, presque du danger. Notre plus grand plaisir est de rompre avec nos habitudes,
nous le croyons du moins, et nous le crions sur les toits. Mais nous sommes au fond plus routiniers, plus exigeants, plus acoquinés à nos petits besoins qu'une vieille Anglaise. Quels que soient la plage, le désert, le sommet escarpé où la vapeur nous emporte, il nous faut notre milieu familier, notre journal, notre Lambert ou notre Pied qui r'mue, les blagues à la mode, le tas d'idées courantes où nous prenons notre picotin quotidien ; il nous faut des hommes et des femmes que nous connaissions et qui nous connaissent, des auditeurs pour nos boutades, des spectateurs pour nos baignades, des admirateurs pour nos vareuses rouges et nos bérets bleus ; en un mot, le Parisien est si foncièrement sociable qu'on peut le transporter où l'on veut, pourvu qu'on déménage tout son milieu avec lui.
J'écarte les villes d'eaux sérieuses qui sont les bassins de radoub de la carcasse humaine : on répare l'avant à Contrexéville et l'arrière à Niederbronn; àLuchon,on arrache le vieux cuivre, le vieux fer et tous les métaux généralement quelconques qui arrêtaient la marche du bâtiment; l'eau de Vichy repeint en rose les bordages que la bile teignait en jaune, etc., etc., etc., jusqu'à demain. Le malade ne choisit pas plus son entourage que sa résidence ; il va, bon gré mal gré, où son médecin l'envoie; il s'arrange de son mieux avec les compagnons que la gastrite, la colique, la goutte, l'amour, la guerre et les autres Fléaux lui ont donnés. Tant pis pour vous si vos amis sont dans les Vosges, quand le docteur vous envoie, aux Pyrénées ! Mais vous n'êtes pas malade, ni moi non plus: nous n'avons jamais eu que cette indigestion do chez soi, cette nostalgie du dehors qui devien t endémique à partir du 1er juin chez les habitants do Paris. Parlons de nous et laissons la paix à tous les autres.
L'eau de mer a fait ses preuves comme purgatif; mais elle est si désagréable à prendre qu'on lui préfère la limonade Rogé. On ne l'emploie que pour l'usage extcrne,et siquelque Parisien en boit un coup, c'est malgré lui.
On assure, et je le crois, que la saumure conserve tout : non-seulement les sardines, les morues et les harengs morts, mais l'homme le plus vif. Cette théorie fort accréditée nous a fait prendre l'habitude de nous saler un peu tous les ans.
L'impôt du sel, malgré la réduction qu'on doit à M. Fould, frappe d'un droit do dix francs une valeur de trois centimes! Cest pourquoi nul ne s'est encore avisé de se saler à domicile. Nous nous trempons de préférence dans une solution toute faite et bien faite, si j'en crois les médecins. La cuve où tout chacun peut se baigner gratis est large, commode, et généralement pittoresque.
M. Coste, le grand cultivateur de la plaine liquide, dit que nous possédons 2,075 kilomètres de rivages. C'est beaucoup jjlus qu'il n'en faut pour saler trente-sept millions de Français.
L'eau de mer est partout la môme autour de nous. Ni la température ni le degré de salure ne varient sensiblement. Mais on ne prend des bains que sur vingt-cinq ou trente plages, et c'est la mode qui les
8 octobre lSG-'i.
choisit. Or, savez-vous d'où viennent les hirondelles? Non. Ni moi non plus. Et la mode '.' Ni moi non plus.
Toi bain de mer a fait fortune parce qu'on y marche surun sable très doux; tel autre parce qu'on trébuchait à chaque pas sur des cailloux énormes. L'eau de Trouvillo est assaisonnée par je ne sais quel homœopathe d'en haut ; on n'y trouve guère plus de sel que dans cinq actes de "Vacquerie. Cependant les plus jolies femmes et les plus élégantes y attirent la France et l'étranger. C'est le grand turf de la toilettes ; un Chantilly pour dames.
Etretat, où je me suis baigné par accident, ressemble à Trouvillo comme les Batignolles ressemblent à Paris. Toutes les élégances do deuxième ordre s'y sont donné rendez-vsus. C'est de la contrefaçon, du surmoulage, du ruolz opposé à l'or de ducat. Dès qu'un caprice charmant fait adopter la canne aux baigneuses de Trouvillo, les dames d'Élretat prennent le bùton.
Non, ce n'est pas, Madame, un bâton qu'il fùiit prendre, Mais un cœur, à leurs vœux, moins docile et moins tendre.
Par quel hasard Molière me revient-il à l'esprit ? Est-ce parce qu'il partage avec MM. Vacquerie et Laya l'empire de la rue Richelieu et l'admiration des provinces? Les citoyens français, depuis dix ou douze ans, se sont pris d'amitié pour un certain nombre d'individus morts et vivants, qui n'appartiennent certes pas à la même famille. Je comprends jusqu'à un certain point qu'on applaudisse Job et Baudry, mais alors, pour être juste, il faudrait siffler Molière. A moins pourtant que notre admiration soit assez large pour confondre le vrai et le faux, le beau et le laid, la logique et l'absurde dans une seule et même embrassade ! Pardon.
C'est l'amour qui m'a conduit ici, loin de mon hôtel, de mon château , et surtout de notre inonde. Amour est-il bien le vrai mot? Jugez-en.
J'étais avec Albert et Romuald à la première représentation du Fiacre jaune. Dans une baignoire, à notre droite, je vois deux femmes en chapeau blanc, habillées comme deux sœurs qui auraient coupé leurs robes à la même pièce. L'une était la Giovanni, parfaitement connue et tarifée au Club ; on m'assura que l'autre était honnête et qu'elle portait le nom d'un monsieur de lettres. Je la lorgne, elle rend : me voilà pris. Rien de plus séduisant que [ces sortes d'aventures où l'on croit qu'en étendant la main, on touchera le but. Oui, de toutes les amorces que la femme jette à la l'homme, la plus irrésistible est la facilité, vraie ou fausse, la promesse, sincère ou non, d'un succès immédiat.
Durant près do deux mois, j'ai été à la veille de mon bonheur. Ernestine passait régulièrement toutes ses soirées au théâtre. La Giovanni avait pris ma cause en main et répondait de tout.
Nous nous rencontrions à coup sur; je les reconduisais quelquefois, et l'on pouvait tout dire, tandis que le mari buvait de la bière au café avec ses collaborateurs et ses amis. L'affaire se présentait tout à fait bien, lorsque, le mois de juillet nous tombe comme une tuile, et j'apprends un beau soir que les malles sont faites pour ce maudit Etretat. La pauvre Giovanni n'était pas du voyage. Elle est d'un numéro qu'on n'admet pas ici. Romuald, qui l'avait prise en juin, l'a conduile à Bade, où ils ont perdu, l'un dans l'autre, une centaine de mille francs.
Entre nous, je comptais sur la liberté de la campagne pour amener un dénouement qui tardait trop. J'ai suivi. Lo mari allait et venait; il avait une pièce en répétition à Paris et sa femme au bord de la mer. La pièce lui prenait environ cinq jours par semaine, la femme n'en exigeait pas plus de deux. Ce voyage, est assez cher, et surtout d'une iongueur ridicule dans un siècle qui se vante d'avoir inventé la vapeur. On me dit que le chemin de fer transporte gratuitement tous ces gens qui tiennent la plume; ils ont un monopule à défendre et des accidents à cacher. Mais enfin le plaisir de voyager gratis ne supprime pas la fatigue, et je ne comprends pas qu'un homme de chair et d'os se condamne à répéter souvent une course de sept ou huit heures. Uya notamment deux heures de diligence, ou plutôt de coucou, qui pourraient compter double. Enfin ! j'avais cinq jours à moi dans la semaine, c'està-dire une marge raisonnabte.
Mais Être ta t est resté village, en ce sens que chacun y fait la police des mœurs et veille sur la vertu du voisin.
L'aspect de la localité est bizarre en diable. Un paquet de maisons, dont les unes imitent les plus jolis cottages anglais ; les autres ont gardé le chaume et le jardin aux oignons. Tout cela se coudoie. Force
boutiques à l'instar de Paris, et quelques voyageurs qui, faute d'un meilleur gîte, se sont logos en boutique. La falaise voisine s'est ornée de quelques chalets, assez jolis pour la plupart, j'excepte un vieux château tout neuf et parfaitement ridicule. Les naturels sont des pêcheurs qui pèchent pour le principe, car le poisson qui abondait jadis a émigré je ne sais où. Les étrangers sont des gens de lettres, des musiciens, des peintres, des comédiens rangés, des hommes de Bourse, toute une population peu connue de notre monde, mais qu'on étudiera un jour ou l'autre avec profit.
On m'a montré dans un même coin plusieurs habitations construites par Olfenbacli, Bertall, Dollingcn, Villemessant. Le bonhomme Millaud, s'étant laissé tomber dans un chemin de falaise, a mis un gardelou à ses Irais. Je crois même que le bon Dieu, pour ne pas être en reste, s'est construit un chalet à clocher entre Dollingcn et Villemessant.
Lo paysage est friand à première vue. Le premier mouvement do l'étranger qui débarque est d'acheter une maison ; le deuxième est de chercher à la vendre. Mais on no revend pas comme on veut. Témoin ce pauvre Anglais qui a cédé sa maison neuve, son mobilier, son linge et son argenterie pour un millier de louis. On vit mal dans cette républiqueïpas de fruits, point de légumes, peu de poisson; un homard par semaine, deux livres de crevettes par mois, et tout plus cher qu'à Paris. La seule économie qu'on y fasse est sur l'argent de poche. Avec les meilleures dispositions du monde, un fils de famille n'y saurait dépenser plus de vingt francs par jour.
Nous croyons au faubourg que tous les coups de'plume de MM. les journalistes sont autant de coups d'épée dans l'eau. Il faut avouer pourtant que le romancier Karr a bâti Etretat avec sa plume comme je ne sais quel ancien construisait avec sa lyre. Il a dit aux artistes badauds de Paris : « Voici le pays qu'il vous faut ; sauvage, escarpé, neuf; vous y vivrez pour rien, à condition de vous passer de tout. » Les autres rie se le sont pas fait dire deux fois ; ils abondent.
On m'a montré non-seulement les Oifenbach et tous les installés, mais M. Lehmann, de l'Institut, et les peintres Lepoitevin et Landelle; le petit Dumas fils qui lisait un peu trop familièrement dans la main des dames; M Desbarolles, M. About, et ce Mario Uchard, qui fait rêver les femmes de notre monde par ses romans de haute compagnie; Tous ces gens et beaucoup d'autres que j'oublie m'ont paru assez ordinaires. J'excepte M. Mario Uchard, qui est bien de sa personne et membre du Mirliton.
11 y a de jolies promenades autour du village, mais personne ne s'y est encore risqué. Le seul plaisir admis consiste à s'asseoir sur la plage et à lancer des galets dans la mer. Deux ou trois cents personnes se livrent à cette récréation, depuis le. matin jusqu'au soir. De temps à autres, quelqu'un se lève, entre dans une cabine, échange ses habits contre un costume, de bain assez laid, et se trempe dans l'eau. Lorsque la mer est calme, on nage à cent mètres du bord ; si la lame est un peu forte, on lui présente le contraire du visage et l'on se fait fouetter en public.
Ernestine nage bien; quant à moi, mon abbé, qui avait été garde du corps, m'a rompu dès l'enfance à tous les exercices. J'ai donc pu causer seul avec elle, loin des oreilles indiscrètes, toutes les fois que le temps était beau. Nous avons eu, grâce à Dieu, trois beaux jours en juillet, deux en août et un autre en septembre.
Par malheur les toilettes d'Ernestine, le nom do son mari, son talent do nageuse et mes assiduités, quoique discrètes, tout la recommandait à la malveillance du prochain. On ne saura jamais, à moins d'avoir habité ce pays, combien l'oisiveté et l'agglomération peuvent aigrir l'esprit de cinq ou six cents femmes. La nourriture est si mauvaise que l'on mourrait de faim si l'on ne trouvait pas à mordre sur quelqu'un. On s'écorchc, on se sale et l'on se mango réciproquement avec un appétit farouche. Pauvre Ernestine 1 Elle habitait l'hôtel des Bains et j'étais logé chez Blanquet ; nous nous sommes parlé dix fois au milieu do la foule, et six l'ois dans l'eau sous les yeux d'un peuple entier. Et pourtant la voilà perdue de réputation! Son mari l'a emmenée de force à Paris, hier matin, pendant que je l'attendais sur la plage en costume. Le village était presque désert, la surveillance
allait cesser faute de surveillants, j'espérais diable soit d'Etretat et
de mes espérances !
Lorsqu'elle se baignait avec moi, elle descendait à l'eau dans un costume noir do la plus austère simplicité. Je voyais ses beaux bras jusqu'à l'épaule, ses pieds mignons, ses chevilles délicates, et même autant de mollet qu'une honnête femme en peut montrer. Elle nageai; à la façon des sirènes, tantôt couchée sur la vague écumante comme sur un oreiller, tantôt debout et hors de l'eau jusqu'à mi-corps. La draperie se modelait divinement sur elle, vous auriez dit une statue
8 octobre 1864.
UN CARROUSEL D'OFFICIERS - Xonrenir de Sautnur
Le dragon à la crinière flottante se baisse sur l'encolure de son cheval, et enlève la tete du bon turc planté sur son tumulus.
la tenue de CARROUSEL- — Le petitlhabit de cavalerie, la culotte de peau blanche et la grande botte à l'écuyère. Rien ne l'ait mieux ressortir la finesse des hanches et la largeur des épaules. — Pour le cheval, crinière Iressée et enrubannée; housse blanche, bleue, jaune ou rouge suivant la couleur de la quadrille. bordée d'un galon d'or
Le lancier pins habile à manier la lance excelle à enfiler là bague.