AU GRAND PRIX DE CENT MILLE FRANCS
A propos du fameux prix de 10G;000 francs qui doit être couru dans quatre ans par tous les artistes français vaccinés, nous avions annoncé, on doit s'en souvenir, que cette grande lutte nationale serait précédée par des courses plates annuelles dites d'essai. Ces travaux préparatoires, dont l'idée première vint en songe à M. Signol, ont le double avantage de constater l'état d'entraînement de chaque artiste et de faciliter les paris en donnant au public des données certaines sur la valeur de chaque coureur.
La première de ces courses préparatoires vient d'avoir lieu dans la plaine Saint-Denis, soiis la présidence de M. Ingres. — Cette petite lète de famille n'ayant aucun caractère officiel, on s'explique facilement que les journaux n'en aient point fait mention. Quoi qu'il en soit, nous pouvons certifier l'exactitude des détails qu'on va lire.
A 2 heures précises M. Ingres, président des courses dites d'essai, est arrivé vêtu d'une tunique blanche et monté sur M. Amaury Duval. — Le dieu de la peinture avait revêtu pour cette solennité l'admirable armure de sa Jeanne d'Arc. Ses pieds, chaussés de babouches turques do la plus grande beauté, reposaient sur des ôtriers en or provenant de la vente d'Eugène Delacroix. La selle de combat sur laquelle il siégeait était étincelante. A l'arrivée de M. Ingres dans la plaine Saint-Denis, deux pétards de quatre sous pièce, offerts par l'École des beauxarts, ont été allumés comme par une main invisible, et le bruit de leur explosion, longtemps répété par les échos des montagnes voisines, a annoncé aux populations le commencement de la cérémonie.
M. Ingres a jeté un coup d'œil sur la piste, puis a pénétré dans l'enceinte, et, après avoir demandé à M. Amaury Duval s'il était fatigué, a procédé au pesage. L'opération était délicate et compliquée. M. Signol s'étant trouvé trop lourd, il a dû immédiatement se
faire raser, et l'on a fourré la baibe de ce dernier dans les poches de M. Gustave Moreau pour compléter le poids réglementaire. M. Dubuffe, qui s'était présenté en bottines de satin rose et dôcoleté jusque dans le milieu du dos, a dû être exclu momentanément.
La tenue de M. Chaplin a soulevé aussi quelques observations. — M. Chaplin, en effet, s'est présenté au pesage en lonçs bas do soie grise retenus au-dessus du genou par des jarretières à boufl'ettes. — Son beau torse blanc comme le lait apparaissait sous le fin tissu de sa chemise brodée. M. le président, à cette, vue, fronça le sourcil et l'on entendit ses ongles de fer grincer sous sa cuirasse d'acier.
M. Millet avait annoncé par une dépêche télégraphique qu'il arriverait sans doute un peu tard, étant pour le moment à la campagne et ayant de plus l'intention do faire le voyage sur son petit veau de l'année dernière.
Il est arrivé en effet au dernier moment. — Plusieurs fois déjà M. le président avait regardé sa montre marine avec une impatience visible. M. Millet, une fois arrivé, a voulu, bon gré mal gré, faire têter son veau avant toute espèce de chose. — M. lo président a dû se prêter à cette nouvelle exigence. — Le veau étant satisfait, M. Millet est monté dans
la balance : il était trop l'ourdde 42 livres. C'est alors que M. Meissonnier a fait observer que ce surcroit de poids pourrait bien être occasionné par les sabots énormes que M. Millet portait aux pieds. De force on enleva les sabots, mais l'étonnement fut grand lorsqu'on constata que M. Millet, sans sabots, était trop léger de 36 livres! - Fort heureusementM. Yvon, qui se trouvait
r là, voulut bien lui
prêter une paire de
bottes. Les quelques détails qu'on vient do lire et mille autres encore qu'il serait trop long de rappeler, ont retardé le départ jusqu'à 4 heures environ.— En co moment une nouvelle salve de deux pétards retentit et M. Orner Charlet, auteur de l'immense supplice de Saint*** (le nom m'échappe, mais le tableau fut remarqué), M. Omer Charlet, disonsnous, caché dans les broussailles, entonna un chœur de sa composition.
Le coup d'œil à ce moment était vraiment magique et le champ de course offrait un spectacle unique. — Dans les tribunes construites à la hâte et décorées d'après les dessins de M. le président, l'élite du
monde parisien s'était donné rendezvous. — Sur 60 coureurs engagés, 56 seulement étaient en ligne au moment du départ. — Un rayon de soleil d'automne, glissant entre deux nuages, vint en ce moment dorer la scène. — Antoine Ier et M. Samson, sociétaire, chargés de donner le signal, allaient lever leur drapeau, lorsqu'un nuage de poussière s'élève à l'horizon. M. le président, tordant sa moustache et en proie à la plus vive contrariété, enfonce ses éperons dans les lianes de M.
Amaury.
— Amaury! s'écrie le maître, il est 4 heures cinq minutes ! qu'est-ce que ce nuage de poussière?... Par ma ligne, je suis inquiet !
Bientôt, au milieu d'un tourbillon de poussière, on aperçoit M. Gérôme monté sur un cheval mécanique — dit vélocipède — et arrivant au triple galop. — Mettre son paletot et sa canne au vestiaire et se mettre en ligne ne sont pour lui que l'affaire d'un instant. Les drapeaux se lèvent — ils sont partis.
M. Signol, pris tout à coup d'une envie d'éternuer, causée sans doute par la suppression de sa barbe, est distancé dès le départ. M. Moreau, monté sur son sphynx, tient la corde , — Serré de près par M. Puvis de Chavahnes, il redouble d'efforts et poursuit sa course, dépassant son rival d'une tète environ. Mais bientôt il la perd et se trouve complètement distancé au saut de la ligne — obstacle organisé par M. le président. — Cette première partie de la course n'offre qu'un
intérêt secondaire, on sent que le hasard seul a favorisé certains coureurs, et l'on compte que l'équilibre va se rétablir. M. lo président prend coup sur coup quatorze prises de tabac qu'il puise à môme sa poche. — Arrivés à la banquette artistique, tous les coureurs s'arrêtent. M. Gérôme, lui seul qui a pris son temps, s'élance à toute vapeur, franchit l'obstacle et arrive premier au poteau avec un avantage énorme sur tous ses adversaires. M. Signol , qui après son éternuement s'était élancé vigoureusement et avait rattrapé M.
Yvon, est tout à coup arrêté deux cents pas avant la banquette
8 octobre 1864.
artistique par un saignement de nez prodigieux. — M. le président dépêche immédiatement M. Galimard, muni d'un mouchoir.
En passant devant les tribunes, M. Gérôme est littéralement couvert de bouquets. — Rien ne peut donner une idée de l'enthousiasme du public. Les femmes pleurent, les hommes
ex ODSTACLE
LA BANQUETTE ARTTSTIQOE
lancent leur chapeau sous les pieds du vainqueur.
Le temps no nous permet malheureusement pas d'entrer dans plus de détails sur cette première journée. — Au moment où nous mettons sous presse, ces messieurs se déshabillent. — A bientôt un récit plus complet. ?
SUR- D'ARRIVER l'REJUER