‹ La Vie parisienneChapitre 537 sur 662 · RETRAITE · texte numérisé non relu

RETRAITE

La maison a cette apparence grave et solennelle des vieux hôtels de province. La porte cochère, très haute et très large, est ornée de grosses guirlandes de fleurs sculptées et de grands clous formant des losanges. Deux énormes tètes de lion saillent au milieu, et leur langue sert de marteau. Quand vous frappez, le bruit, malgré vous, vous surprend, et vous poussez la lourde porte qui ne cède qu'en criant.

Un petit vieillard dont la calotte noire laisse échapper quelques mèches de cheveux roux et grisonnants, interrompt la lecture d'un gros livre d'heures, vous lance un regard par-dessus ses lunettes, et vous fait un signe de tête silencieux; un chat vous fixe de ses gros yeux verts, et se décide à prendre la fuite quand il s'est enfin convaincu que votre intention est bien de pénétrer plus loin; il se réfugie en trois bonds dans une écurie dont la porte disjointe laisse entrevoir quelques tonneaux hors d'usage, des caisses effondrées qui laissent échapper quelques brins de paille que des moineaux se disputent en piaulant. —L'herbe pousse serrée entre les pavés pointus de la cour; au fond, un puits dont les marches sont creusées, par l'usage, au milieu; la corde en osier soutient, au haut de la poulie, un seau prêt à s'échapper.

A gauche, vous prenez un escalier dont les degrés de pierre, larges et bas, s'appuient contre le mur avec une inclinaison marquée; la rampe en bois est soutenue par de gros pilastres à formes massives et écrasées.

Vous entrez dans une antichambre haute comme les salles du Louvre. Tout autour, contre le mur, règne un bahut, fouillé et bruni comme un banc-d'œuvre de cathédrale. Au-dessus, çà et là, des basreliefs antiques, des panneaux Renaissance.

Vous soulevez une portière en tapisserie de Beauvais, et vous pénétrez dans une pièce longue et profonde, où le jour, amorti par d'épais rideaux, pénètre doux et discret. — Une immense bibliothèque, taisant le tour de la pièce, couvre les murs; au-dessus, des armures, des casques, des boucliers, sur lesquels la lumière vient frapper en se brisant. Sur un socle en marbre noir, une statue, grandeur deminature, de la Polymnie; dans le fond de la pièce, un grand piano à queue.— Près d'une fenêtre, assis dans un grand fauteuil à oreillettes, devant un lutrin supportant un in-folio, un homme avec une longue barbe grisonnante.

C'est à n'y pas croire, tant tout cela vous rappelle, comme à plaisir, les intérieurs à' Antiquaires d'Isabey ou de Roqueplan.

A peine êtes-vous entré, et le vieux gentilhomme vous a-t-il fait les compliments de bienvenue, que la portière se soulève, et, dans le rayon que le soleil a bien vite jeté par cette ouverture, apparaît une jeune fille, presqu'une enfant encore, dont la voix fraîche et gaie vous déconcerte tout d'abord, au milieu de ces livres silencieux, de ces armures vides, de cette tapisserie aux pâles personnages. — Mais elle s'avance et semble avoir gardé avec elle quelque chose des rayons de soleil qu'elle a traversés en entrant, tant sa jeunesse colore et anime toutes ces vieilles choses qui l'entourent ; elle a quinze ans à peine, mais est déjà formée; elle glisse plutôt qu'elle ne marche; bien qu'un peu petite, on est frappé de sa ressemblance avec les portraits de Marie-Antoinette encore dauphine; même profil un peu accentué mais d'une grande pureté, des sourcils hauts dessinés comme avec un pinceau, des yeux ombragés de longs cils, les narines roses et frémissantes, la lèvre inférieure avançant un peu; un teint de jeune Anglaise; une profusion de cheveux blonds, reflétés d'or, se relevant indociles sur le front, et maintenus avec peine en un gros chignon qu'enferme un filet. Elle vous tend la main avec une grâce toute franche, puis vous fait, vivement et gentiment, mille questions et mille réponses en même temps; sautant d'un sujet à un autre, comme un oiseau de branche en branche, tandis que son père, tout en voulant prendre un air sévère, la regarde et l'écoute avec ravisssement. « Mario n'est donc pas réengagé aux italiens?... Tiens, vous avez » une cape... est-ce que cette coiffure m 'irait?... Ah! les bords sont 9 trop baissés, après ça, si c'est le chic, il n'y arien à dire; cela me » fait penser à Mmo qui en a un pareil... et à ses enfants blonds; » sont-ils jolis, mon Dieu! à en être fades!... Vous ne savez pas, j'ap- « prends l'Allemand et la gymnastique, mais l'un me fait mal à la » gorge et l'autre me donne des courbatures... Vous voulez que je » joue ? Tant pis pour vous, je veux bien. »

Et elle se met au piano ; alors, ce n'est plus l'enfant qui babillait avec vous, il n'y a qu'une minute; dès les premières notes, son visage devient grave, s'éclaire et se transfigure; vous n'existez plus pour elle, elle est toute à ce qu'elle joue; et, sous cette main, si petite pourtant qu'un baiser la couvrirait, l'instrument gémit et chante réellement.

Assis dans quelque coin, vous contemplez ce profil aux cheveux

d'or se détachant sur ce fond sévère de rangées de vieux livres ; les airs des maîtres s'élèvent graves et doux, cela vous semble une vision. Vous tombez dans une grande rêverie et vous songez à l'avenir de cette jeune fille, seule et tranquille aujourd'hui auprès de ce vieillard, dans cette vieille maison, au milieu de ces beaux vieux meubles, de cette enfant réfugiée déjà tout entière dans la musique; une artiste future, il n'y a pas à en douter!... Et pour peu que vous sachiez les déboires et les turpitudes de cette épineuse carrière, vous en venez, en écoutant cette enfant, à ne plus savoir ce dont vous avez le plus envie, d'applaudir ou de pleurer.

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