LIVRES
lie Conscrit de 1813, jmr Erckiiiaiin-Cliatrlan.
On s'est beaucoup occupé de cette collaboration mystérieuse, de cette énigmatique raison sociale littéraire, et l'on s'est demandé bien souvent : « Qu'a fait Erckmann? qu'a fait Chatrian? » Que M. Chatrian habite Paris et M. Erckmann Saverne; que la soudure qui réunit chacune des parties de ce travail commun ne soit pas perceptible, qu'importe au lecteur, à l'homme qui n'est pas du métier? Ne parlons donc pas de ce collectif et ne nous occupons que de ce qu'il produit.
Avez-vous lu le Conscrit de 1813? Non. — Eh bien! lisez-le.
Vous n'aurez pas une intrigue bien compliquée ; mais vous pourrez vous faire une idée de ce qu'était la France de cette époque. Non pas cette France superficielle; la France oisive, celle qui court aux revues, aux Te Deum, aux feux d'artifice, aux arrivées des souverains, qui danse aux Tuileries sans s'inquiéter de la couleur du drapeau qui y flotte; qui illuminait et criait Vive la République l à l'annonce du traité de Campo-Formio; qui illuminait et criait Vive l'Empereur ! après Montmirail; qui illuminait et criait Vive le Roi! après Waterloo! qui chantait, nos pères l'ont vu, à quinze jours de distance : Veilloiu au salut de VEmnire
et
Rendez-nous notre père de Gand.
Non ! il n'est pas question de celle-là. Il s'agit de cette France à la fois passive et active; de cette chair vive qui palpite au-dessous de la couche extérieure dont nous venons de parler; que tout mouvement, que toute commotion atteint et fait tressaillir; qui donne son sang et son argent; qui, lorsque les autres se sauvaient ou se cachaient, abandonnait affaires, famille, affections, avenir, pour se ruer en avant et débarrasser le pays des quatorze armées qui l'envahissaient à la fois; de cette France qui pleure réellement aux revers et parfois même aux victoires, parce que c'est toujours elle qui les paie.
Un petit ouvrier horloger, boiteux, habite Phalsbourg. Il aime sa cousine Catherine et en est aimé. On fait la grande levée de 1813 et il part malgré sa claudication. Il fait la campagne jusqu'à Leipsig où il tombe. Il guérit, épouse Catherine et raconte cette histoire.
L'action est simple comme on le voit.
Hé bien ! Il y a de tout là dedans. — Un amour d'une fraîcheur, d'une pureté charmante; des paysages pris dans cette belle Alsace qu'on ne connaît pas et qu'on traverse tous les ans pour aller voir les vues d'opéra comique de Baden-Baden, . paysages comme George Sand en français, Walter Scott et Cooper en anglais, Turgueneff en russe, en ont seuls fait jusqu'à ce jour; des études de mœurs et des caractères saisissants; des marches, des combats; des scènes de champ de bataille et d'ambulance à croire que les auteurs ont porté le sac toute leur vie, et avec cela un respect profond de l'histoire; il y a entre autres une retraite de Leipsig qui vous donne la chair de poule et qui serre de bien près Waterloo de Stendhal, dans la Chartreuse de Parme, cependant un des chefs-d'œuvre du genre. Tout cela sans phrase; c'est un héros par force qui raconte naïvement ce qu'il a vu et ressenti dans son coin. Un pauvre petit diable qui ne tient pas du tout à se battre et qui est parfaitement à l'abri de la saoulerie de la gloire.
^ Au commencement de la bataille de Lutzen, le sergent Pinto qui s'y connaît, s'écrie :
« Vous avez de la chance, conscrits, si l'un de vous en réchappe, il
» pourra se vanter d'avoir vu quelque chose de soigné C'est àpro-
>> prement parler une bataille où l'on gagne la croix.
» — Vous croyez, sergent? » dit un nommé Zébédé.un camarade du narrateur, que l'on grise assez facilement.
« — Oui, » répond le sergent, « car on va se serrer de près, et sup- » posons que dans la mêlée on voie un colonel, un drapeau, un canon, » quelque chose qui vous donne dans l'œil, on saute dessus, et, à tra-
15 octobre 1864.
» vers les coups de baïonnette, de sabre, de refouloir, où de n'importe » quoi, on l'empoigne et si on en revient on est proposé. »
« Pendant qu'il disait cela, » ajoute Joseph Bertha, le héros du roman, « l'idée me vint que le maire de Felsenbourg avait reçu la croix » pour avoir amené son village dans des voitures entourées de guir- » landes, à la rencontre de Marie-Louise, en chantant de vieux tiédi, » et je trouvai sa manière bien plus commode que celle du sergent » Pinto. »
Non, ce n'est pas l'ambition qui le dévore. Lisez sa réponse pleine de bon sens à Zébédô :
« — La gloire est pour d'autres que pour nous, Zébédé; ceux-là vi- » vent bien, mangent bien et dorment bien. Ils ont des danses et des » réjouissances comme on le voit dans les gazettes, et par dessus le » marché la gloire quand nous l'avons gagnée à force de suer, de jeû- » ner et de nous faire casser les os. Les pauvres diables comme nous » qu'on force de partir, lorsqu'ils rentrent à la fin, après avoir perdu » 1 habitude du travail et quelquefois un membre, n'ont pas beaucoup » de gloire. Bon nombre de leurs anciens camarades, qui ne valaient >» pas mieux qu'eux et qui travaillaient même moins bien, ont gagné » de l'argent pendant ces sept ans; ils ont ouvert boutique, ils ont >> épousé les amoureuses des autres, ils ont eu de beaux enfants, ils » sont des hommes posés, des conseillers municipaux, des notables. » Et quand ceux qui reviennent de chercher de la gloire en tuant des » hommes, passent avec leurs chevrons sur le bras, ils les regardent » par-dessus l'épaule, et si par malheur ils ont le nez rouge à force » d avoir bu de l'eau-de-vie pour se remonter le cœur dans la pluie, >> dans la neige, dans les marches forcées, tandis que les autres bu- » vaient du bon vin, ils disent : « Ce sont des ivrognes! » Et ces con- » scnts qui ne demandaient pas mieux que de rester chez eux, de tra- » vailler, deviennent des espèces de mendiants. Yoilà ce que je pense, » Zébédé; je ne trouve pas cela tout à fait juste et j'aimerais mieux » voir les amis de la gloire aller se battre eux-mêmes et nous laisser » tranquilles. »
Il y a une description du terrible hiver de 1812 dans les environs de Phalsbourg, qui vient se compliquer de l'effet produit sur les populations par la publication du 29e Bulletin annonçant les désastres de la retraite de Russie. Les routes jusqu'alors désertes, le froid était si rude que la faction n'était que de vingt minutes, les routes se couvrent de vieillards, de femmes, d'enfants, qui se rendent tous à Phalsbourg pour lire ce fameux bulletin.
Les fi mmes, jeunes et vieilles, étaient agenouillées et pleuraient suites dalles de l'église malgré le froid épouvantable.
« — C'est terrible, » dit le petit horloger au sacristain.
« — Ah! bien sûr! » répond l'autre. « Mais ça rapportera beau- » coup de messes à l'église; car voyez-vous tout le monde voudra faire » dire des messes pour ses enfants, d'autant plus qu'ils sont morts » dans un pays de païens. »
Il va remonter les horloges de la ville. Partout c'est une désolation sombre et terrible. On sent germer déjà ce grondement sourd du pays épuisé, saigné à blanc depuis douze ans, qui en a assez mais qui n'ose pas encore le crier.
Un caractère remarquablement dessiné est celui du père Goulden, Ihorloger chez lequel Joseph a fait son apprentissage : c'est un vieux de 1792.
Au passage de l'Empereur, se rendant à la tête de l'armée, en 1812, le vieux Gulden demande au jeune homme s'il a vu le maître de tous.
« - Eh bien ! fit-il, cet homme-là tient notre vie à tous dans la » main; il n'aurait qu'à souffler sur nous et ce serait fini. Bénissons » le ciel qu'il ne soit pas méchant, sans cela le monde verrait des » choses épouvantables, comme du temps des rois sauvages et des » Turcs. »
Ce livre a une telle homogénéité, les effets sont tellement le résultat d un ensemble complet, qu'il est impossible d'en donner une idée par des citations. Il faut lire — Voici la seconde fois que je le fais. — Je l ai parcouru en écrivant ces lignes, et je vais en relire quelques pages avant de m'endormir.