LE DIMANCHE D'UN CÉLIBATAIRE
(scène d'automne.)
C'est déjà l'automne. Son ami intime, compagnon de tous ses plaisirs, le comte de G , vagabonde du côté de Nice ou de Monaco,
M. et Mmc de Flavicourt se sont attardés à Arcachon (et le dimanche d'hiver a toujours été consacré depuis deux ans à madame), les Moyencourt sont à Bousy-le-Chàteau, les de Barcy à Villccresne, les Brennepont ont la manie de chasser à courre, on ne peut plus en jouir à l'automne... Enlin, lo célibataire est seul à Paris; — il s'ennuie.
C'est dimanche, le soleil brille. Une jolie petite gelée blanche, mignonne comme une couche de poudre de riz, couvre les toi Ls des remises de la cour; mais le ciel est bleu et le célibataire ne passera certainement pas cette journée à Paris; il veut, à tout prix, faire quelque chose ce dimanche.
Il y a bien les Brézinville à Saint-Germain, c'est commode, quarante-cinq minutes do chemin de fer, mais il y a trop d'enfants, et entre nous, le vieux garde-du-corps n'est plus possible, — toujours M. de Bombelles et Mme de Guinquené, c'est assommant; - décidédément, non, non, non, je n'irai pas chez le vieil écuyer eavaleadour ! —Si j'allais à Ryeval voir la comtesse. - Eh ! eh! c'est une idée; mais sa belle-sœur sera là, et je pourrai passer un vilain quart d'heure. — Oh! pas épicurienne du tout, la belle-sœur, et sentimentale connue les romances de cet infortuné comte d'Adhômar. — Six bons mois, s'il vous plait, — c'est un bail, et si elle avait été raisonnable...
... Enfin, voilà tout ; j'irai à Orsay, chez Bertinot; bonne table, bon gîte, femme un peu mûre mais aimable, et pas de belle-sœur... — 11 n'y a encore que Lubin pour l'eau de toilette,— tiens, un cheveu gris, deux cheveux gris, trois cheveux gris ; — tout cela ne veut rien dire, d'abord, — le comte en a beaucoup, et entre nous, je suis son aîné. — Tout bien considéré, j'irai à la Butte-aux-Cailles ; — c'est une expédition, je le sais bien, il faut prendre des revolvers et armer une chaise de poste; mais je n'y suis pas allé de la saison. La baronne revient en décembre, elle ouvre ses salons le 1er, et c'est bien le moins que je sois poli. — Tiens, et Bertinot, ah! ce bon Bertinot! ma foi, tant pis, il m'aime tant, j'irai une autre fois. — Va pour la Butte-aux- Cailles.
Lo célibataire choisit une belle cravate bleue, un gilet immaculé, donne campo à son valet de chambre, avale une tasse de chocolat, griffonne deux billets du matin, et descend le cœur léger et très en train.
L'air est vif; il arpente les rues en lorgnant les demoiselles de magasin. — Quel drôle de monde dans les rues ! décidément Paris est impossible avant décembre.
11 arrive à la gare do l'Ouest, prend son billet pour Versailles; Mlle Rosalie, la buraliste, est dans son coup-de-feu; il ramasse sa monnaie avec dextérité et s'éloigne en vainqueur. — Son voisin ôto son gant, laisse tomber son paquet et rouler ses gros sous. — Mais, presse-toi donc, petit père, ~ je te dis que nous allons manquer le train. — M1'0 Rosalie toujours aimable : — Allons, à un autre.— Quel empoté vous faites... on ne met pas de gant quand on est si maladroit.
Le célibataire choisit son compartiment; c'est peuple comme tout; le dimanche, est insupportable, et toutes les premières sont pleines ; on mettra peut-être W wagon de supplément, l'heure avance, il faut bien se résoudre à monter; enfin, au petit bonheur!... J'aurais mieux
fait, je crois, d'épouser Célimène, — Si jo descendais? il n'y a que des corroyeurs et des horlogères dans ce train-là! Enfin, pour (rois-quarts d'heure, on n'en meurt pas; si encore j'avais le coin!
Un enfant se penche à la portière. - Léon, je te défends de te pencher.— M'man, je veux voir le souterrain! — Empêche donc ton fils, il est insupportable, tu ne sais donc pas ce qui est arrivé aux Robineau? - La maman... C'est drôle, dès que je sors, j'ai des faims... — Nous mangerons à Ville d'Avray, — à moins que nous descendions à Nan terre, pour acheter des gâteaux . — Mais, petit père, Nantcrre, c'est pas ici.
Le célibataire maudit le dimanche; peu à peu, le wagon se vide. Les bourgeois, leurs femmes et leurs petits se répandent dans les bois de Ville-d'Avray, Sèvres, Chaville et Viroflay.
Il arrive à Versailles et frète une voiture pour la Butte-aux-Cailles. Le cocher n'aime pas bien ça, dix kilomètres et des côtes, mais le bourgeois a l'air d'un bon vivant, et il n'y a pas comme les Parisiens pour le pourboire, quand on les mène rondement.
Versailles, le dimanche, essaie do prendre un air de fète. Sous prétexte de grandes eaux, ses rues désertes s'animent un pou, les gares vomissent des flots bariolés, on passe devant le château et les quartiers de cavalerie. C'est le point populeux, mais bientôt on s'éloigne du centre, la voiture passe devant les potagers du château ; la rue est absolument déserte, à droite ot à gauche s'élèvent quelques hôtels habités par des familles historiques, portant au fronton de gros caissons accolés.
A la grille deSatory commence une longue pente qui ne cesse qu'au champ de manœuvre; le cocher descend de son siège, il s'enhardit et lie conversation.
— Joli temps, monsieur, ça ne vaut rien pour nous qui comptons sur le. dimanche, le bourgeois va à pied ; il y a bien les Anglais pendant la semaine, mais ça marche à l'heure ces gens-là; ils disent, comme ça, que ça leur fait du bien. — Monsieur va à la Butte-aux- Cailles, une crâne propriété, tout de même; c'est propret, c'est mignon, il n'y a pas comme madame pour vous tenir un jardin, et des fleurs partout comme s'il en pleuvait, cL bonne, madame! C'est ça qui s'appelle une femme, jamais ça ne laisserait un cocher mener un bourgeois sans qu'on le mène se rafraîchir à l'office. Et des enfants! des amours quoi, ça roucoule comme des tourtereaux.
Ici la route redevient plane, on coupe la vaste plaine de Satory où les gardes forestiers font la récolte armés de grandes gaules ; les chiens accouplés se reposent en dormant au pied des arbres ; de temps en temps, un fruit en tombant sur eux les arrache au sommeil; quelques pantalons rouges éclatent dans la plaine, et des enfants jouent au roi détrôné sur les buttes du polygone.
La route continue à travers un petit bois très frais; on s'engage dans une vallée, à droite et à gauche, à travers les éclaircies des jeunes taillis, dans des bas-fonds très verdoyants, on aperçoit des fabriques de tan et des clochers qui surgissent. Enfin, après une heure et demie de marche dans un pays charmant et pittoresque, de plaine en vallons, de vallons en bosquets, on découvre la Butte-aux-Cailles, un château d'allures modestes, mais précieusement situé au sommet d'une petite colline, formant le premier plan d'un village, dont il n'est séparé que par la route et des champs en culture.
C'est un nid d'amoureux, un coin d'artiste et de poète. Trois belles
LA VIE D'OFFICIER — Première Série
— Mon petit papa quand je serai grand, tu me mettras dans le régiment dos officiers à cheval, n'est-ce pas. Tu sais comme ceux-là que nous avons vus aux Tuileries.
— Pour arriver là, monsieur mon fils, il vous faudra manger quelques croûtes de pain, votre vieux père a gagné ses grades sur les hamps de bataille.
Cinq ans plus tard .le jeune héros rentre au Frytanée impérial à titre de demi-boursier. — Dix ans plus tard le petit de haintcnacsqrl.de baint-Oyr en qualité dé sous-lieutenant dans un régiment de dragons. — Et quelques jours après «nn?nv?rle 3 iSon * a, note suivante : Selle avec la schabraque galonnée or, bride montée, accessoires, bOOir.; Harnachement anglais, de chez Jones, 200fr.; Effets militaires, 1200 fr.; Armes utiles en campagne, 200 fr- Armes de luxe, boite de .pistolets, revolver, 400 fr.; Effets bourgeois, trois saisons. 1000 fr.; Tenue de jockey. -Job fr • Café cocottes, menus plaisirs, déplacements. 2000 fr., total : 5600 fr. - 1800 fr. d'appointements, COO fr. de plus que le sous- 1200 f" 6 ■ ~ Le drule s'écrie le père, de mon temps aux gardes-du-eorps, je vivais très bien avec
— Mon colonel, je viens vous présenter mes devoirs, on m'a fait l'honneur de me nommer dans votre régiment.
— Très bien, monsieur, d'abord je vous ferai observer que vous avez les cheveux trop longs, ensuite il laudra me faire disuaraître ces effets bourgeois, vous êtes jeune, quoique vous sortiez de St-Cyr, vous avez encore tout à apprendre, — niiez,