EDOUARD S
CORRESPONDANCE
Pif! paf! pan!.. Le tir national de Vincennes a été rouvert dimanche, au bruit du tambour, de la musique et des ébats des bouchons de Champagne. L administration du tir avait convié la presse à cette petite fête de famille et les comptes rendus des journaux, très-reconnaissants, nous ont prouvé que le banquet était excellent.
On a déjeuné en musique, ce qui est la meilleure façon de déjeuner quand on veut économiser ses bons mots. Ah ! comme Meycrbeer vous dispense d'avoir de l'esprit !
Aspect du banquet : - une tente rayée rouge, ça et là des faisceaux tricolores,
— une table en fer à cheval présidée par Durand-Brager et maints personnages décorés qu'on ne m'a point nommé. Les gardes nationaux avaient dédaigné pour cette fois leur uniforme, et la mise la plus militaire des convives était encore celle d'Albéric Second.
Les propos se croisent.
— A soixante pas, monsieur, je fais mouche sans me gêner. — Donnez-moi douze balles, je vous rends douze marmots !
— Fort! très-fort!
— Et vous dites que les riflemen?... .
— Parlez pas de ces godelureaux, sapristi! Gardes nationaux, braves épées, bons viveurs, patience! Voilà !
Arrivent les toasts. Il est deux heures. Le public a déjà fait irruption dans le tir, et le bruit des détonations fait irruption dans la salle du festin.
Durand-Brager porte un toast à la garde nationale... (Pif! pan ! pan ! pif 1..) A l'administration .. (pan!..) du tir... (pif! paf!..).
Deuxième orateur.
— Messieurs, je propose... (paf! pif!..) de boire... (Roulement de tambours)
Un garçon désespéré court avertir les tambours placés à la cantonnade que le roulement doit conclure mais non scander le discours. Le tambour major incline son plumet.
— Messieurs... (pan! pan!..) je pro... (pif! paf!)... pose de boire à l'armée
— A l'administration de ce tir vraiment national! Pan! pan!., pif! pouf!
— A la presse !...
Boum!.. Bing!.. Soum!...
— Au succès.
Albéric Second se lève.
— Messieurs, nous sommes-là quelques-uns qui savons par métier tirer à la ligne, par goût tirer à l'arc, par contenance tirer à l'épée ; permettez-nous donc de boire au tir national de Vincennes, au nom de la presse parisienne ! ..
Patapan!.. pan! pan!...
Au dessert, on distribue à chaque invité un bon sur le tir — bon pour trois balles.
Pe.ii ! pan! pan! pan!...
On arme les pistolets, on vise, on manque. Roulement de tambours ! — Pif! paf!.. Bing !...
Peu à peu le public arrive; les uns mettent bas leur redingote, s'avancent, la carabine menaçante, visent... Boum !.. La balle va se loger dans la tranchée, à deux mètres au-dessous de la cible.
Diverses espèces de tireurs. — Le tireur fathionable, — lorgnon à l'œil, cigare à la bouche, suivi de son domestique portant sa carabine étincelante. Plus adroit qu'on ne le croirait au premier coup de binocle.
Le tireur bourru. Grand chasseur devant le seigneur. Veste de drap pilote, guêtres de cuir, casquette de loutre, n'aime que les fusils ancien système!... Mais vous verrez!.. En plein dans le noir!.. D'ailleurs furieux de ce qu'on ne laisse pas entrer sou chien de chasse.
— Un braque superbe !
Le tireur prudent. — Pardon, messieurs ! Prenez garde !.. Laissez mon bras droit libre, je vous en prie ! Un malheur est si vite arrivé!... Un peu en arrière, s'il vous plait. Et ces pistolets sont si doux, si doux ! Pan ! — Vous voyez !... '
Le tireur qui a voyagé. — Il faut voir les Tyroliens, leurs balles Sont enchantées, enchantées, parole d'honneur!... Et les tirailleurs belges Et les
volontaires anglais Ne me parlez pas de nos Français, des mazettes!
Le tireur chauvin. — Ah ! oui, et qu'ils y viennent donc après çà, mille cartouches!...
Le tireur maussade. — Jamais cela ne m'est arrivé! Diable de tremblement nerveux! Mais je coupe une rose sur sa tige à vingt mètres, moi!.... Je suis furieux!... Les nerfs, ce sont les nerfs!...
Et mille autres variétés sans compter les espèces féminines. Mais dimanche, le sexe faible était à Vincennes en grande minorité. Son tir national à lui, ce sont les courses!
On aime le cheval en Touraine, et c'est un des pays de France où on sait le mieux s en servir et l'apprécier. - Aussi les courses de cette région bénie ont-elles une physionomie spéciale d'élégance et d'entrain que je souhaite à beaucoup de nos hippodromes français. — On ne rencontre point ici de ces animalités dominantes qui absorbent l'attention à ce point que les «monnaies disparaissent. - Ses courses sont une des fêtes d'automne les plus recherchées; elles font partie de la série des plaisirs d'automne et réunissent pendant un jour une société que la villégiature tient un peu dispersée
Le théâtre où se donnent ces joutes hippiques est un peu négligé • la tribune est étroite et presque incommode, l'enceinte du pesage, d'une rusticité foraine a l'air d'une improvisation ; - mais la vallée est si lumineuse, l'horizon si charmant, la société si élégante et si correcte, que personne ne songe aux petits inconvénients de l'installation.
On prétend que la ville de Tours ne peut compter sur une réputation hippique bien dominante : je suis de cet avis; mais elle possède tous les éléments de la vie sportive, ce qui vaut mieux pour l'avenir d'un hippodrome
Toutes les courses de la réunion de Tours sont réservés aux Gentlemen - La journée du jeudi 6 octobre comprenait six prix : quatre courses plates' une course de haies, un steeple-chase. - Les lutteurs appartenaient à là catégorie des chevaux peu connus ; mais tous les gentlemen-jockeys qui les montaient sont célèbres: vicomte de Merlemont, de la Béraudière capitaine Hunt, C. Livingstone, A. de la Tournelle, Blount, comte d'Evry H de Pierres de Saint-Vallier, de la Bigne, le comte de Saint-Germain et le comte dè Cossette.
15 octobre 1864.
M. Voisin a gagné le prix du Conseil municipal avec Mademoiselle Duchesno:/. une fille de The-Xabob que montait. M. I.ivingstone.
Dartavellc purfritement menée par M. de Saint-Vallier est arrivée prenrère, battant aisément Dame-Blanche , ce qui n'est pas besogne facile, V Aventurière, placée troisième, — et trois autres chevaux courant avec elle le prix du Conseil général.
Damc-Ulanche a pris immédiatement sa revanche dans un prix de consolation — contre les chevaux ayant couru sérieusement? dans la journée. Le mot que je souligne est dans le programme.
Enfin le steeple-chase (Handicap), a terminé la réunion et c'est la seule course brillante de cette journée. — J'ai retrouvé là bon nombre des chevaux marquants de la saison : Magenla ne s'est jamais montré ni si courageux ni si docile, et ses adversaires : La Clialle, Tàm-Tam, Xuit de Xoces, Parnli n'ont rien pu contre lui. — Son retour au pesage était solennel, et c'est un des animaux qui portent le plus noblement le fardeau de la victoire. — M. de Mcrlemont ne pouva t mieux confier son expéience et sa hardiesse.
Si l'éclat d'une réunion semblable se rehausse par les noms qu'elle peut citer, la journée de Tours prendra une belle place dans les fêtes d'automne.
MM. de Richemont, de Maillé, de Foy, marquis de Lagrange, de Villeneuve, de Tescourt, de Batines, de Fleury, de Beaumont, de Flavigny, Hainguërlot, Manuel, de Beaumont et d'autres peuvent être fiers du patronage qu'ils accordent aux courses de Tours.
Je vous diais plus haut qu'on aime le cheval dans cette belle province, — un seul fait vous le prouvera :
Je visitais ces jours-ci une des résidences les plus célèbres de la contrée et dans le cabinet du maître, on nie montra un cheval autrefois célèbre et qu'un Gannal hippique a parfaitement conservé.
L'animal est debout, l'encolure haute, la tète au vent, le naseau dilaté et sur le côté gauche de la poitrine, une inscription porte ces mots : Ici il y avait un cœur!
IFFEZIIEIM.
CHOSES ET AUTRES
J'apprends avec une certai. e émotion que d'après la nouvelle organisation des ordres de chevalerie en Prusse, l'ordre de J'Aigle rouge peut-être porté de trente-sept manières différentes et celui de Hohen-Zollern de quinze façons particulières.
Trente sept manié es de porter l'Aigle rouge? C'est une étude qn'on doit commencer dès le beiceau. Trente-sept manières! Est-ce à dire qu'on place la décoration dans trente-sept endroits différents de son costume? Est-ce à dire qu'un simple chevalier de première classe qui désire conserver ses vêtements longtemps — doit se faire faire trente-sept boutonnières en cas d'avancement? — Et encore où placer ces trente-sept boutonnières? La tête se perd en conjectues.
Je proposerais pour ma part une trente-huitième façon qui consisterait à porter sa décoration dans sa poche.
Ma parole d'honneur, c'est à vous donner envie d'apprendre le piano. — Voilà un pianiste à la tète duquel on jeu», des bouquets de trois pieds et demi de diamètre. — Parbleu, je ne vous monts pas, c'e^t tout au long dans le Courrier des Etals-Unis. — Voilà donc un pianiste, M. Gottsclialk — ne me demandez pas de vous prononcer ce nom-là — qui reçoit des bouquets gros comme nu cabriolet au milieu d'un concert; auquel les plus illustres personnages offrent séance tenante des bagues de 8000 fr.; qui tourne toutes les têtes, excite le plus violent enthousiasme, etc. — C'est parfait, — je me dis : M. Gottsclialk joue du piano d'une façon probablement exceptionnelle; — mais ce que je ne peux pas comprendre, c'est que comme dernier témoignage d'admiration pour son beau talent de pianite, le major-général Hall lui offre les épaulettes de capitaine. — C'est donc dacs la musique? Voilà une façon de lécompenser les pianistes qui me paraît toute à fait singulière.
En réfléchissant à ces bizarreries américaines, je songe à une chose, c'est que fi Léotard consentait à aller là-ba3 faire son saut des trapèze, on lui offrirait très-probablement une place de président dans un tribunal quelconque ou de commissaire de police, à son choix. Je suis curieux de savoir si le major-général Hall, pour recompenser le courage d'un de ses capitaines, lui offre un piano à queue.
Cela ne serait pas beaucoup plus étrange, en somme , que la fameuse tabatière enrichie de diamants que le roi Louis-Philippe offrait si gracieusement à des personnes n'ayant jamais pris une prise. Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que les générosités du major-général américain n'auraient aucun succès eu France, et je crois que Faure de l'Opéra, malgré sa belle voix et son grand talent, aurait peine à se faire nommer capitaine dans un régiment de zouaves. Il, est. vrai que réciproquement le capitaine le p. us brave de l'armée n'entrerait pas d'emblée comme basse chantante à l'Opéra. La morale de tout cela est qu'il n'est point malsain d'apprendre le clavecin, et qu'une fois habile à faire errer ses doigts sur l'ivoire, il n'est point maladroit d'aller à New-York.
Avis aux pères de famille.
Ces jouis derniers, la foule des Étrangers qui traversent les galeries du Pala's- Royal s'arrêtait devant un espace fermé par des volets, sur' lesquels 's'étalaient doux ou trois affiches jaunes. Tous considéraient avec stupeur ces lettres de
faire-part, annonçant l'enterrement d'une célébrité du siècle. Je vous annonce à mon tour la mort du café de Foy. A 15,00 I francs de mise à prix, le café de Foy n'a pas trouvé d'acquéreur. La France est, dit-on, assez riche pour payer sa gloire. Je le crois bien. A ce prix là : s
Le câble sous-marin de l'Algérie a encore cassé. La mer se refuse décidément à servir les gouvernements. Xercès lui eût fait donner le fouet d'importance. Nous nous contenterons de recommencer. Et , l'on dit les Français inconstants !
Mars a toujours aimé les arts. Les soldats de passage à l'étranger, quand ils ne brûlent pas les tableaux, ont coutume de les emporter pour orner leur salle à manger. C'est ce. que fit Blûcher quand il vint à Paris. D'où il suit que cinq tibleanx de Gérard et do David, représentant la famille impériale, vont être mis en vente à Berlin. Qu'on garde ce qu'on a pris, cela se fait ; mais qu'on ose le vendre... c'est un peu... prussien.
Le temps a favorisé le grand festival des Champs-Elysées. Un concert s'ap pelle festival, quand il se compose d'un grand nombre d'exécutants. Dimanche, il y en avait cinq cents, qui jouaient tous à la fois, et l'on annonce ces choseslà! — L'oncle Vésinet, du chapeau de paille d'Italie, est revenu enchanté; il est maintenant convaincu qu'il n'est plus sourd, et se fâche contre les gens qir'il prétend ne pas lui parler assez fort.
Pendant ce temps-là, les gardes nationaux banquetaient à Vincennes, les protestants écoutaient M. Coquerel à Bellevue, et M. Emile de Girardin écr ivait son premier Paris du lendemam. Chacun s'amuse à sa façon. Laquelle vaut mieux? s'ennuyer.
J'ai dit : les'protestants... c'est une erreur... j'aurais dû dire, avec le Siècle, les protestants libéraux. On est protestant libéral quand on nie la Divinité de Jésus. Dans le cas contraire, on est simplement protestant. D'après cette nouvelle définition, M. Proudhon se trouve être un protestant libéral. Il ne l'avait jamais cru.
Comme il faut que tout le monde s'amuse, Nadar passe son temps à dîner avec le roi des Belges. Il paraît que chez Léopold on met ses pieds sur la cheminée.
M. Sainte-Beuve, non sénateur, n'a pas reparu depuis huit jours dans les endroits qu'il fréquentait d'ordinaire ; d'activés recherches sont organisées par le Constitutionnel. Les personnes qui auraient des nouvelles de M. Sainte- Beuve sont priées de passer à la rédaction.
A Mulhouse, on ouvre les écoles pour des enfants pauvres. Ceux qui veulent apprendre à lire donnent quatre sous; ceux qui veulent savoir dessiner dix sous; pour l'anglais, deux francs. Très-bien; mais quand ou saura l'anglais, saura-t-on lire, ou faudra-t-il ajouter quatre sous?
Un industriel s'est avisé de fabriquer un chocolat spécial pour le clergé. Il l'appelle : Chocolat à la croix. Que diable cela peut-il être?
« La croix ne s'attendait guère A paraître en cette affaire. »
La première livraison du dernier roman de Victor Hugo (nous ne parlons pas de Shakespeare) vient do paraître à la librairie Hetzel et Lacroix. Cette édition est à vingt centimes. Voilà enfin les Misérables mis à la portée des misérables. Ils nous diront peut-être si le portrait qu'on fait d'eux est ressemblant.
On annonce, au Palais-Royal, une pièce do Sirdou : les Pommas du voisin. En sorte que le voisin de Sardou, à Marly, n'est autre que le maréchal Magnan. Serait-ce les pommes du maréchal qui auraient inspiré le vaudevilliste?
Le comité allemand constitué pour diriger la défense du prévenu Muller, croyant que les portraits photographiques de ce dernier, qui sont exposés à toutes les vitrines des marchands de gravures dans Londres, ont influencé l'opiuion publique par la physionomie sombre et farouche qu'on y donne à l'accusé, va, la semaine prochaine, faire faire une autre photographie dont les traits auront une expreseion souriante.
Voilà un gaillard dont on prend diablement de soins. Que de tendresse et de sollicitude !
S'il ne fallait que commettre un petit crime pour avoir si photographie avec
une expression séductrice, je ne dis pas que je ne me laisserais pas aller à
Chassons ces pensées.
Le Propriétaire-gérant, MARCELIN.
l'aris. — ïmp. KUGELMANN, 13, rue Grange Batelière.
22 octobre 1864.
Il n'y a pas une âme clans la ville de Rennes qui ne se souvienne un peu de mon oncle, le conseiller Boblé. C'était un petit homme, assez gros et parfaitement chauve; le front net et luisant comme une motte de beurre, mais l'œil vif, le pied leste, la langue bien pendue, le mot gaillard; un tour d'esprit qui rappelait le président de Brosses et les magistrats du bon temps. L'odeur du tabac lui élait odieuse, mais il buvait sec et ne dédaignait pas de chanter après boire. Il était vice-président du Casino de Rennes, grand joueur de piquet, et le meilleur homme du inonde. Je le tutoyais comme un camarade, quoiqu'il fût mon aîné do vingt-cinq ou trente ans et qu'il m'eût servi de correspondant au collège, sous le règne de sa première femme, la sèche.
Quand je sortis de l'école navale, je vins lui faire mes adieux. Sa Majesté le roi Charles X m'envoyait dans les mers du Sud et nous ne savions pas si la fièvre jaune me permettrait jamais de rentrer en France. L'oncle était alors simple juge au tribunal, mais il portait déjà le deuil de Mme Boblé première.
« Mon cher Renaud, me dit-il à la fin d'un excellent diner, je suis ton seul oncle et tu es mon seul neveu. Ma fortune, qui n'est point à dédaigner, t'appartiendra un jour où l'autre ; le plus tard possible, eh ! garçon '.' Tout cela vient de ton grand-père maternel, sauf quelques cent mille francs légués par la défunte et que j'ai parbleu bien gagnés!... La défunte était véritablement une personne qu'on ne pouvait embrasser sans se faire des bleus.
» Ton pauvre père t'a ruiné en voulant te rendre trop riche; sois
tranquille, je ne spéculerai pas, ret tu trouveras après moi vingt-cinq bonnes mille livres de. rente. Porte-toi bien, amuse-toi si tu peux, ne risque pas ta peau sans nécessité, et si tu relâchais par hasard dans quelque joli vignoble, adresse-moi un quartaut du meilleur. Quand le roi t'aura fait présent d'une paire d'épaulettes, viens passer un trimestre avec moi : nous trinquerons à la gloire du pavillon français et à la démolition de l'Angleterre. »
Je l'embrassai en pleurant, et je no le revis pas de sept grandes années. Nous nous écrivions quelquefois, pas trop souvent, mais je ne l'oubliai jamais, ni lui ni sa cave. L'officier de marine fait des économies malgré lui; le plus clair de mon épargne passa en vins de Xérès, de Marsala, de Chypre, de Madère et môme de Constance. Car je fis le tour du monde avant de revoir la cathédrale de Rennes.
Enfin je fus débarqué en 1835, et sans prendre le temps de m'amuser à Brest, je pris la poste et je courus embrasser le cher oncle. 11 y avait deux ans que je n'avais vu son écriture, mais les journaux m'avaient appris son avancement: il était conseiller, et moi j'étais enseigne. Un petit mot d'avis lui annonça mon arrivée. Je comptais bien le voir à la voiture; ce doiu espoir ne fut pas trompé. 0 l'heureuse figure et la bonne embrassade ! Florent, son vieux Florent, se chargea de mes malles, et moi je m'en fus à pied par la ville, bras dessus, bras dessous, avec mon seul parent et mon meilleur ami. Chemin faisant, il me parut changé; non pas froid, mais moins cordial et comme mal à l'aise. Après s'être informé si je n'avais rien appris de nouveau sur son état-civil, il en vint par de longs détours à l'histoire de son second mariage. Je n'en savais pas un traître mot, quoique la chose fut vieille de deux ans, et ma ligure s'allongea peutêtre un peu; je ne voudrais pas jurer du contraire. Il devina sans
LÀ YIE PARISIENNE
22 octobre 1864.
doute où le bât me blessait, car il se répandit en explications rassurantes. Sa femme, née d'Estouville, était aussi noble de cœur que de nom. Pauvre, elle avait appris dans l'Evangile à mépriser les richesses. C'était une personne de la piété la plus rigide et du caractère le plus élevé. Le contrat, rédigé par elle-même, la laissait presque nue à la mort de mon oncle; elle prenait en tout une somme de mille francs pour payer sa dot aux Ursulines; la fortune du bon oncle m'était laissée en bloc, aussi bien l'usufruit que la nu-propriété. Un tel désintéressement me toucha jusqu'au fond de l'âme et mon émotion fut au comble lorsque M. Boblé ajouta : « Pour te déshériter il faudrait un petit cousin, c'est-à-dire un grand miracle. J'ai cinquantecinq ans, mes études de droit se sont faites à Paris; j'ai été plus heureux dans mes examens que dans mes distractions; le jugement du docteur, une expérience, de deux années, tout concourt à prouver que je suis du bois dont on ne fait que des oncles. »
A ce mot, je faillis l'embrasser dans la rue : ce n'est pas dans la marine royale qu'on apprend la dissimulation.
Comme nous arrivions au logis, l'oncle me prit l'avant-bras avec une familiarité paternelle, et me dit : « Ah! ça, marin, pas de mots à double sens! Pas d'histoires légères devant ta tante! Quoiqu'elle ait bientôt trente ans, c'est une petite fille pour la naïveté; elle ne soupçonne pas l'existence du mal. Les sujets de conversation ne te manquent point, que diable ! Tu as assez vu. On n'en meurt pas pour se contenir une heure ou deux. Je te 'mènerai au Casino, et là, dans un petit salon à nous, tu videras le sac aux fariboles. Nous n'avons pas encore tourné au capucin, sois tranquille. Entre Paucher, Loriage et moi, devant un joli bol de punch, tu trouveras à qui parler! Mais à la maison, avec elle, prends exemple sur moi : je me tiens. »
Je ne saurais dire pourquoi, mais cet avertissement rabattit un peu ma verve. Mon regard se porta sur la vieille maison sculptée où j'avais tant joué et quelquefois si bien ri. La façade avait laissé dans mon cœur une image charmante, qui me parut flattée en ce moment. Il me sembla que les colonnes du porche se tordaient dans les coliques, que les gargouilles pendaient lamentablement sur la rue, et que les mascarons grimaçaient de douleur. Le marteau, d'une forme équivoque et joyeuse, avait disparu, laissant un vide. L'oncle Boblé tira une chatnette de fer, on entendit le son d'une cloche aigre, la porte s'ouvrit avec le grondement sourd d'un dogue qu'on réveille.
Mais qu'il faut peu de chose pour ramener au gai le cours de nos idées! surtout quand nous avons cet âge heureux de vingt-cinq ans! La porte ouverte démasqua une fillette brune, courte, râblée comme un double poney, et vive, mutine, jolieà plaisir. L'oncle Boblé lui prit le menton, par une réminiscence du vieil homme; quant à moi je lui lançai un de ces regards puissants, concentrés, chargés d'atomes, qui résument dans une étincelle trois mois de navigation. La coquine n'en parut pas foudroyée; elle resta d'aplomb sur ses tout petits pieds, les yeux braqués contre moi, et d'un air qui disait : Une jolie fille vaut un bel homme.
Cette rencontre prit moins de temps que je n'en mets à la conter. J'étais encore tout ébloui, et déjà l'oncle me présentait à ma nouvelle tante, au milieu du grand salon.
Assurément ma tante pouvait passer pour une belle personne. Elle avait de beaux yeux bleus qu'elle voilait en vraie madone. Et des cils d'une longueur surprenante et lia nez droit, modelé comme par un maître de dessin, et une bouche Manche, et rose qui semblait faite exprès pour grignoter des litanies et mâcher de menues prières ! La seule idée d'y fourrer du beeftepiL vous aurait para sacrilège. Ses cheveux d'un blond froid tombaient le long des joueseft rouleaux parfaitement cylindriques comme ces gaufres qu'on prend à Tortoni avec les glaces. Elle semblait avoir la taille svelte et bien prise, mais estce ma faute à moi, si la vue de son. corsage .montant jusqu'aux oreilles ne me donnait que des idées de buisc, de baleine et de cuirasse articulée ?■
Elle se tenait debout sur le tapis, un livre rouge à la main, comme un portrait de famille. Autour d'elle, le long des murs, elle avait aligné des ancêtres, les siens; je ne les ai pas comptés, mais je parie pour la douzaine. De mon temps, ce salon était tapissé de tableaux moins honorifiques, mais beaucoup plus confortables à l'œil. Eclipsés, les de Troy, les Nattier, les Vanloo, les Natoire ! Éclipsée la suave baigneuse de Prud'hon! Et par quels astres, grands dieux? Par quelques gentilhommes de pacotille, barbouillés au même prix et dans le même style que le Cygne de la Croix et le Cheval blanc des cabarets !
L'idée ne me vint pas de sauter au cou de ma tante, mais quand je l'aurais voulu, son regard m'eût arrêté à mi-chemin. Elle jetait le froid par les yeux, comme les dragons de la mythologie lancent le feu par les narines.
Peut-être songeait-elle eufin à m'offrir une chaise, quand la jolie brunette d'en bas vint lui dire qu'on avait servi. Je demandai trois minutes pour me laver les mains, l'oncle me conduisit dans ma chambre, je chavirai lestement mes malles qu'on venait de monter, et j'apparus dans le délai prescrit, avec tous mes avantages. Si vous tenez absolument à savoir pour qui j'avais endossé mon plus bel uniforme, j'avoue, dussiez-vous rire et même me mépriser, qu'il n'était pas à l'adresse de ma superbe tante. 11 n'y avait à mes yeux qu'une femme dans la maison : cette petite luronne aux sourcils rapprochés, à la lèvre estompée, au front bas, au nez retroussé, au corsage... deux pommes vertes sous une demi-aune d'indienne; voilà le corsage qu'on lui voyait.
J'étais alors, soit dit sans vanité rétrospective, un des plus jolis hommes de la marine, où il y en a tant. J'avais une taille de jonc, des cheveux à revendre et des dents pour croquer le fer. Mes longs favoris châtain clair étaient plus doux que la soie; et grâce au règlement qui m'interdisait les moustaches, j'étais forcé de laisser voir une bouche fine, sensuelle et pourtant marquée au cachet do la plus ferme volonté. Je n'ai jamais été ce qu'on appelle un fat, mais dans mon âge brillant, l'habitude d'être remarqué par les femmes m'avait appris à réclamer leur attention comme un dû. J'étais presque offensé do la conduite de ma tante : ses yeux barricadés étaient en insurrection contre la loi commune; il me. semblait que la simple politesse lui faisait un devoir de m'admirerun peu. Dans l'espace d'un quart d'heure, mon dépit monta jusqu'à la haine et retomba brusquement à la plus plate indifférence. Je Be-vis^)lus dans l'univers que cette jolie Margot qui changeait nos assiettes en ouvrant de grands yeux comme pour m'avaler de pied en cap.
Elle m'absorba si bien, la coquine, que je fis maigre- ce soir-là sans m'en apercevoir. Je l'ai su huit jours après, par une réflexion d'Aglaé... Pardon! de Mmo Boblé, ma tante.
Il fallait que le mariage eût tristement rajeuni le cher oncle, car en présence de sa femme il avait l'air d'un petit garçon. Ses beaux yeux pétillants s'éteignaient devant elle; la gaudriole mourait sur ses lèvres; il n'ouvrait ce large bec que pour manger et boire, ou pour risquer un compliment furtif, qu'elle ne prenait pas toujours bien. Il dit amen au bénédicité, amen aux grâces, amen à tout. Je pensais à part moi que la noblesse, la dévotion, les principes et les vertus sont des trésors inestimables, mais que ces dames pourraient sans se ruiner nous les vendre un peu moins cher.
L'oncle me mit sur un chapitre qui ne pouvait scandaliser personne; il demanda l'histoire de notre dernier débarquement à la côte de Zanzibar. Je ne me le fis pas dire deux fois; l'occasion était trop bonne ; non-seulement je rappelai mes souvenirs personnels, mais j'ornai mon récit de mille fictions héroïques, empruntées à tous les romanciers de la mer. Ma^cousine écoutait d'un airindolent, contrôlant mon récit par les archives des missions catholiques, qu'elle paraissait posséder à fond. A peine si, ;deux fois, au détail de je ne sais quelle fusillade, son œil morne, s'échauffa d'un éclair. Mais Margot! Ah! Margot ! quel admirable public elle me composait à elle seule ! Elle écoutait avec
22 octobre 1864.
les yeux, la bouche, les mains, les bras; sa petite personne était toute en oreilles, comme cette statue du Louvre (au diable les noms païens !) qui est toute en mamelles. Mes fameux vins coulaient à flots ; l'oncle et moi, nous faisions honneur à la cave, lui saluant d'un geste timide son auguste buveuse d'eau, moi lorgnant la Margot à travers les topazes du Cap. Le dessert nous trouva, je ne dirai pas dans les vignes, mais dans les nuages. Ce cher Boblé jasait effrontément sous l'œil réfrigérant de madame; quant à moi, j'étais entre deux incendies : un véritable grog au vin flambait dans ma tête, et le sourire de Margot me bombardait au dehors !
Jadis, dans le bon temps, nous prenions le café à table, les coudes sur la nape, et ce quart d'heure, le plus charmant du repas, se prolongeait souvent jusqu'au matin. Hélas ! toujours hélas! Madame n'eut pas plutôt vidé son rince-bouche qu'elle se leva toute grande . et j'arrivai bien juste pour lui offrir le bras. Mes jambes n'avaient point faibli; je puis même affirmer que ma tête n'était pas encore à l'envers et pourtant sur le seuil du grand salon bardé d'ancêtres, j'éprouvai comme une hallucination. lime sembla que ma trop noble tante serrait énergiquement mon bras dans sa main, et mémo (ne riez pas), qu'elle l'appuyait contre sa poitrine. Je la regardai avec une sorte d'effroi ; son visage était impassible, et ses deux grands yeux bleus semblaient comme deux étoiles dans leur glaciale sérénité. J'avais rêvé debout, phénomène assez rare, mais non sans précédents. Tout arrive, tout est possible, il n'y a pas de miracle invraisemblable à la suite d'un bon dîner.
Le café, plus que médiocre, fut servi dans trois dés à coudre. Triste, triste, et d'autant plus triste que la cave à liqueurs paraît décidément exilée du salon. Par bonheur, ma cousine était commandée de service à je ne sais quelle paroisse : elle demanda son châle et son chapeau. L'oncle Boblé lui baisa la main sur le gant et me conduisit au cercle.
Rennes est peut-être la ville de France et d'Europe où l'on cuisine le meilleur punch. L'oncle était lier de mon épaulette, de ma croix neuve et de ma bonne mine; il me présenta, non sans emphase à tous ses vieux amis. Le piquet fut oublié pour la première fois depuis bien des années; on le remplaça par des histoires, des chansons de table et de bord, et surtout par des rasades à noyer un cachalot. Minuit sonnait à peine, et déjà je m'étais fait huit ou neuf intimes. Je tutoyais un président, un îilateur, un conseiller dejpréfecture, deux notaires, deux avoués, unnégocianten vins, et même. Dieu me pardonne! un huissier. Tout ce monde nous ramena chez nous avec mille démonstrations cordiales. La province est ainsi laite, et je ne suppose pas qu'elle se réforme de longtemps; c'est à prendre, ou à laisser Le respectable président de la deuxième chambre voulaitabsolumentcouper un cordon de sonnette pour me le donner en souvenir.
Le principal défaut de ces vieilles maisons est que toutes les chambres s'y commandent. Pour arriver à la mienne, il fallut en traverser une autre où l'on voyait un lit découvert, signe à peu près certain pour moi qu'elle n'était pas inhabitée. Mon cher oncle s'assura alors que rien ne manquait, ni le sucre, ni l'eau, ni la fleur d'oranger, ni le briquet phosphorique de Fumade , ni la vaisselle. Sa revue faite, il m'embrassa, ouvrit une porte sous tenture, poussa le verrou, passa d'un pied léger devant le lit de ma tante et gagna son appartement, qui était au bout de l'étage, par delà le grand et le petit salon. Il avait deux entrées à son service, ma tante on avait trois, moi je n'en avais qu'une et des plus incommodes, puisqu'il fallait passer sur le corps d'un voisin.
Mais que! voisin ma tante et la divine Providence m'avaient-ellos donné? Peut-être le vieux Florent, peut-être la divine Margot; entre les deux, il y avait de la marge. Ce doute m'agitait. J'avais l'esprit
plein de Margot; mes trois mois de navigation, mes quatre heures de punch éveillaient dans mon cerveau les fantaisies les plus folles. Je finis par me persuader que mon voisin no pouvait être qu'une voisine et que cette voisine, grâce aux bontés de l'oncle et à la candeur de la tante, ne pouvait être que Margot. Que Margot fût éprise de moi, c'était chose trop évidente pour qu'on en put douter sans blasphème. Je me mis à danser par la chambre; mon séjour dans cette aimable ville commençait sous des auspices charmants !
Quand je pense à cette nuit, il me semble que je rentrai parfaitement ivre. Mais un homme qui sait boire peut perdre la raison sans perdre le raisonnement. J'ouvris la porte dema voisineetjelarefermai subitement aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes : elle paraissait close sans l'être; il suffisait de la pousser. J'éteignis ma bougie, je me glissai entre mes draps et je fis le mort. L'attente qui suivit ne fut pas longue. On ouvrit le loquet sonore de l'office ; un bruit de voix et de rires monta jusqu'à mes oreilles et se rapprocha sensiblement. Quatre ou cinq personnes s'arrêtent sur le palier, on échange le bonsoir; un pas léger se fait entendre dans la chambre tandis que les gros pieds montent plus haut. C'est Margot qui est ma voisine! Décidément le cher oncle avait bien dit: sa femme ignore l'existence du mal.
Margot passe et repasse en trottinant devant ma porte. Elle ne l'a pas fermée, c'est bon signe. Elle se déshabille, elle fredonne un air, elle fait un bout do toilette. Pour qui, sinon pour moi? Celui qui viendrait dire qu'elle ne m'aime pas après tous ces coups-d'œil et ces agaceries! Elle éteint sa chandelle : c'est qu'elle ne veut pas perdre
un moment de plus. La voilà dans son lit, mais elle ne dort pas, car je l'entends qui tousse avec affectation, peut-être même avec impatience. Que doit-elle penser de moi? Un jeune homme de vingt-cinq ans, un officier de la marine royale, dormir comme une souche en si belle occasion! Mais si je m'étais mépris? Si les avances qui m'ont encouragé n'étaient que des coquetteries innocentes, des badinages d'enfant,? Elle a seize ans au plus, cette petite. Ce chiffre de seize ans me jeta brusquement dans un autre ordre d'idées. Ma mémoire se mit à rabâcher des fabliaux, des contes, des vieilleries gauloises; je sentis fourmiller dans ma tète une myriade, de vers de dix pieds, qui tous sans exception parlaient de bachelettes, de nonnains, de pastourelles et autres tendrons dont les plus respectables ont seize ans et quelques mois. 0 respectable poésie de nos pères !
Oui, mais cet âge de seize ans est propice, entre tous à la niaiserie. Que la fillette ait peur; qu'elle pousse des cris', un seul cri! Voilà toute la ville en révolution. Quel scandale, bon Dieu! A quatre pas do la chaste, de l'imposante, de la presque sainte M™ Boblé! Dans la propre maison d'un conseiller à la Cour ! Il y a dans ce monde une infinité de peccadilles qui ne sont rien, moins que rien quand vous les racontez à table et qui grandissent tout à coup à dos proportions terribles, si la robe d'un magistrat vient à passer.
Oui, mais que dirait-on de moi à bord de l'Alger, dans le carré des officiers, si l'on apprenait que j'ai manqué par sottise, par hésitation, par poltronnerie, une aubaine d'un si grand prix? Je serais perdu d'honneur, on m'appellerait Joseph, il faudrait en découdre avec tous mes camarades!
Ce ballottage dura peut-être une heure. Je crus comprendre alors que Margot avait perdu patience : elle ne toussait plus. Je pris mon grand courage; je me mis à tousser à mon tour et j'en vins par degrés à faire un tel fracas que la maison tremblait sur sa base. Rien ne bougea dans la chambre voisine; Margot me tenait rigueur : peut-être simplement voulait-elle me voir venir.
En fin de compte, je fis un pas de clerc qui serait inexcusable si j'avais été de sang-froid comme aujourd'hui. J'allumai ma bougie, et je poussai la porte qui grinça horriblement. La donzelle qui dormait, ronflait même, la misérable! se réveilla en poussant de grands cris. Toutes mes illusions tombèrent à la fois lorsque j'entendis cette fille geindre et récriminer platement, dans un langage vulgaire : « C'estune horreur
22 octobre 1864.
une atrocité, une chose qui ne se fait pas ! Un monsieur de bonne famille! Un officier! Je n'aurais jamais cru ça de monsieur!- Pour qui monsieur m'a-t-il prise? Je ne suis pas de ces créatures-là! Ma mère était la nourrice de madame; j'ai un oncle recteur à Saint-Trigonnec ; je suis une honnête fille; je le dirai à madame! » Je vous fais grâce de trois ou quatre cuirs que l'écriture ne saurait bien rendre. Mais c'est surtout la vulgarité de cette voix rauque et criarde qui me soulevait le cœur. Oh ! la vilaine et sotte créature ! Elle guérit en un instant le caprice inexplicable qu'elle m'avait inspiré. Je lui expliquai du mieux que je pus mon entrée chez elle à pareille heure : elle avait rêvé haut, j'avais craint qu'elle ne fùtmalade; il m'avait bien semblé qu'elle
m'appelait à son secours; enfin tout ce qu'on peut inventer en si
ridicule occurrence. La peur d'un esclandre m'avait dégrisé net. A toutes mes raisons la pécore répondait invariablement : « Je suis une honnête fille; je le dirai à. madame! » Comme s'il n'y avait pas cent fois plus d'honnêteté à garder le secret !
Au moindre geste dont j'appuyais mon discours, la coquine se mettait sur la défensive. Impossible de lui faire entendre que je ne voulais plus ni bien ni mal à son imposante vertu. A chaque instant ses cris de pintade effarouchée repartaient de plus belle. Comprenez-vous qu'on fasse le tour du monde pour dénicher dans Rennes une mégère de seize ans? Rennes! la deuxième ville de France pour la facilité des femmes, si j'en crois la statistique de mon ami Léopold IL, artilleur.
Force me fut de battre en retraite et de rallier mon lit sans avoir obtenu ni acheté le silence de cette abominable Margot. Elle ferma son verrou, et je passai une nuitblanchc, moi qui dors si bien sur le punch. Me voyez-vous verrouillé entre deux femmes antipathiques, dans cette maudite chambre d'ami que j'étais presque sur de ne pas habiter longtemps? Mon esprit se démena jusqu'au jour dans une sorte de cauchemar éveillé. Je me représentais la noble indignation de ma tante, la douleur de mon oncle, l'étonnoment du cercle, les bavardages effrénés de la ville, et la sotte figure que je ferais demain, avec mes malles, en sortant de cette maison' où je venais de m'installer pour trois mois.
Lorsque Margot fut levée et habillée, je frappai doucement à sa porte et je la suppliai de m'ouvrir. Elle daigna. Foi de marin, cette fille était hideuse. Pour la dernière fois j'essayai d'attendrir cette âme basse :
« Comprenez bien, lui dis-je; vos rapports n'ajouteront rien à l'estime que ma tante peut avoir pour vous, et vous voulez me faire un tort irréparable. Je ne vous ai pas offensée; mes intentions, je le répète, étaient parfaitement innocentes. Si vous vous obstinez à vous plaindre de moi, je vais quitter cette maison à la minute, et je ne vois pas ce que vous y pouvez gagner. Gardez-moi le secret, je reste et je paye votre silence au prix que vous fixerez vous-même. »
Le diable soit de la bégueule! Elle se remit à piailler de plus belle, si bien que je finis par lui tourner le dos. La nuit porte conseil, si l'on en croit le proverbe, mais cette nuit orageuse, injuste et vexatoire, ne m'avait rien conseillé du tout. Je sortis de, la maison avant le réveil de mon oncle et j'allai prendre un bain. Rien d'honnête etde confortable comme un bain de province où l'on tiouve des visages ravis, des serviteurs empressés et du linge blanc à discrétion. Aussi je me demande encore pourquoi les provinciaux ne se baignent pas plus souvent.
Rien lavé, bien reposé et même un peu calmé, je fis une promenade autour de la ville pour tuer le temps jusqu'au déjeuner. Mais le temps se défendait; il nie sembla que je n'attraperais jamais dix heures. Je tordis le cou à un poulet froid, escorté de six côtelettes. Les côtelettes sont si petites et si tendres dans cette Rretagne de bénédiction! Le café, le cognac et les cigares abrégèrent un peu ce long jour. J'étais caché dans le petit salon du meilleur cabaret de la ville. Un garçon m'apporta l'Impartial de V llh-et-Vilaine , et je frémis en voyant que c'était le numéro du jour. Il îno'somblait que mon aventure devaitètre affichée dans les feuilles publiques, et je pensais déjà à pourfendre l'infortuné Kérangal, journaliste gagé do la préfecture. Trois ou quatre
individus pénétrèrent successivement dans ma retraite. Je sondai le regard des arrivants, pour m'assurer qu'us n'avaient pas entendu parler de cette malheureuse affaire. Grâce à Dieu, je ne surpris aucun signe alarmant. Vers trois heures, je vis passer deux officiers d'infanterie dont l'un avait été au collège avec moi. On renoua connaissance; ces messieurs m'entraînèrent à leur café; la bière et le billard nous conduisirent jusqu'à cinq heures. Je leur offrais l'absinthe et j'allais les suivre à leur pension lorsque mon oncle Boblê, hors d'haleine et le chapeau rejeté en arrière, fit invasion dans le billard : « Enfin ! dit-il en me prenant au collet, je te tiens, garnement. 11 y a sept bonnes heures que je bats le pavé de Rennes à ta poursuite. Prends congé de ces messieurs et viens avec moi : ta tante a manqué deux offices; elle veut absolument te parler. »
Je compris que l'infâme Margot avait exécuté ses menaces. Mais la colère du cher oncle était moins grosse que je n'avais pensé : je le suivis.
Lorsqu'il me tint seul à seul, dans la rue, son front se rembrunit un jieu : « Mon cher Renaud, me dit-il; je n'ai pas le droit de te gronder en mon nom. Lorsque j'avais ton âge!.... mais il ne s'agit pas de moi. Tu as fait beaucoup de peine à ta tante. C'est une femme qui n'entend pas raison sur les principes, Je t'avais prévenu, mais la jeunesse, le
punch, l'occasion Ne réponds pas! je -sais tout ce que l'on peut
dire en ta faveur, et je l'ai dit. Cette, fille est une sotte d'avoir parlé; je crois qu'elle l'a fait pour relever son crédit qui chancelle. Ma femme la soupçonne de donner des rendez-vous au garçon de notre boucher. Comprends-tu maintenant pourquoi tu l'as trouvée si farouche? Ton plus grand tort, à toi, c'est d'avoir déserté la maison sans prendre congé de ma femme. Elle t'aurait saboulé, c'est certain, mais tu n'en serais pas mort. Nous avons tous nos petits défauts, mon garçon : tu es pour le beau sexe, Aglaô en tient pour la morale. Elle prêche avec délices : pourquoi refuserais-tu de l'écouter un peu? Tu n'as pas vu souvent un sermon découler d'une si jolie bouche. Pas de façons, ftiordieu ! viens dîner. Nous avons quatre amis; tu es sûr qu'on ne te mettra, pas en affront devant le monde. Après le café, nous allons au Casino sans toi; Aglaé te garde au salon, elle monte sur ses grands chevaux; laisse-la dire! Tu ne revoiras point Margot, à moins do courir après elle. On a porté ses nippes dans une chambre du grenier et c'est Florent qui nous sert à table. En avant, marche, mauvais sujet!
Je me laissai convaincre et je revins avec lui. Mais comment vous ■dire le reste?
Le dîner fut excellent, comme toujours. Les convives étaient de vieux amis de mon oncle; on babilla tant qu'on put, et je me serais diverti comme un fou, si les yeux de ma tante ne m'avaient jeté quatre ou cinq douches.
On finit par me laisser seul avec elle, et un tremblement salutaire me saisit. Elle m'invita à la suivre dans sa chambre, craignant sans doute de scandaliser ses douze ancêtres par le récit de mes méfaits. Je la suivis, l'oreille basse. Sa chambre meparutbien; sévère, mais d'un goût exquis; satin mauve et guipure. Elle-même, pour prêcher, s'était fait une toilette demi-montante qui symbolisait assez bien la réconciliation du ciel avec la terre. Ses mains étaient belles et son pied charmant; c'est une justice à lui rendre. Je crois vous avoir dit qu'elle avait la taille noble et riche, et le plus beau visage qu'on pût rêver; tout cela gâté de temps en temps par une expression trop sévère. Rien n'était yilus séduisant que sa voix fraîche, bien timbrée, et par instants profonde.
Elle prêcha d'abord sur la colère de Dieu et les peines éternelles réservées aux jolis garçons qui se commettent avec d'ignobles servantes. Elle indiqua d'un tour de phrase à la fois sévère et gracieux que l'homme doit viser haut (sursùm corda!) et ne pas chercher à ses pieds des satisfactions indignes. Le troisième point roula tout entier sur l'ineffable miséricorde des saints et des anges qui prennent dans leurs bras le pécheur repenti et le transportent jusqu'au septième ciel.
22 octobre 1864.
Aglaé! vous étiez un ange, et le septième ciel n'était pas loin. A partir de ce sermon, je vécus trois bons mois clans la maison du cher oncle, et mon cœur s'y meubla de sentiments pieux qui n'en sortiront qu'avec la vie. Ma tante paraissait réellement heureuse ; quand au cher M. Boblé, il disait tous les soirs à ses amis du cercle que mon séjour chez lui rajeunissait jusqu'aux pierres de la maison.
Mais un ordre du ministre me dirigea vers la Vera Cruz et j'y lis une station de deux années. En mon absence, la belle tante accoucha d'un garçon, d'un superbe garçon, ma foi! qui me rafla sans y penser
vingt-cinq mille livres de. rente. Avec une centaine de francs que j'avais laissés aux domestiques, c'est tout ce que m'a coûté la chambré d'ami.
Commandant Maiileh.
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