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A LA CONSOLATION DES FAMILLES I

— Faites-vous embaumer!

— Pria; réduit !

— On 'paye d'avance !

— Pas de crédit I

Tout soldat alors, en marchant au feu, peut, si le cœur et la bourse lui en disent, se faire prendre mesure de son dernier paletot.

On voit aussi des colis non moins singuliers que les caisses longues : ce, sont des corps simplement roulés dans des couvertures, et ficelés comme des saucissons ; le marchand de cercueil chômait sans doute le jour ou ces gens-là sont devenus cadavres et l'embaumeur aussi certes.

La cabine du premier étage est divisée en deux : l'avant pour les hommes et l'arrière pour les femmes; mais comme il n'y en a pas une à bord, l'un et l'autre côté est envahi par la gent masculine. Au milieu de chaque salon, un énorme poêle chauffé à rouge est entouré par une foule de frileux, de gens qui, debout, assis, couchés ou accroupis, lisent, chiquent ou parlent politique. Autour de ce groupe central beaucoup de passagers, pèle-môle, sont étendus à terre; les uns jouent des mâchoires ou arrosent leurs gosiers ; d'autres dorment ou rêvent; des Allemands ici, des Irlandais là, plus loin des hommes malades se dirigeant vers l'hôpital, ou des soldats bien portants allant en congé; partout l'on parle, l'on crie, l'on chante chacun dans le langage qui lui est propre; c'est un tapage, une confusion à rendre fou.

Tout à coup, un homme vêtu de noir de la tête aux pieds et tenant un gros livre monte sur une table.

— Silence ! crie-t-il, au lieu de perdre notre temps, nous ferions bien mieux de louer le Seigneur, voici une jolie occasion de faire notre salut!

Sans faire attention à l'explosion de murmures que soulève son discours, le prédicant entonne un cantique.

— Malédiction! hurlent les Irlandais, ce païen va nous' porter malheur!

— A la porte les perturbateurs ! répondent les fervents, qui entourent le ministre et qui unissent leurs voix à la sienne.

— Liberté pour tous ! disent philosophiquement quelques Yankees. Ces gens-là sont libres de chanter, comme nous de ne pas les entendre!

La foule impie laisse la place aux chanteurs dont les voix nous poursuivent jusque sur le pont.

De là on jouit d'un coup d'œil splendide. Par instants, les rives s'abaissent jusqu'au niveau du fleuve et permettent aux regards de planer sur d'immenses nappes de verdure, constellées çà et là de nombreuses habitations. Brusquement, parfois, les terrains s'élèvent à pic à une hauteur prodigieuse, et forment de véritables murailles de roches sombres et nues; souvent, des pins gigantesques, serrés étroitement les uns contre les autres, viennent mouiller leurs racines dans l'onde, pêle-mêle avec les extrémités flexibles des lianes et des saules.

De temps à autre, des villas plttoresquement assises sur le bord du Potomac, projètent clans ses flots la teinte cuite de leurs briques ou la blancheur de leurs murailles en bois, passées au lait de chaux. Puis d'innombrables canards sauvages et des cygnes en troupes, effarouchés par le bruit des navires, s'enfouissent dans les profondeurs des forêts de joncs géants qui tapissent les petites baies marécageuses taillées capricieusement dans les deux rives. Pour fond de ces paysages variés à l'infini, on a de grandes montagnes bleuâtres se fondant dans l'azur du ciel, plus ou moins sèchement, selon leur éloignement.

Nous aperçûmes un navire qui cheminait dans la même direction que nous; mais fort lentement, car nous l'eûmes bientôt rattrapé. Le pont, les cabines, les galeries, les tambours, les mâts mêmes de cet étrange bâtiment, étaient encombrés de passagers; il n'y avait pas un sabord, un hauban, une fenêtre, qui no regorgeât d'êtres humains, et, chose singulière, tous ces gens étaient habillés à peu près de même façon, c'est-à-dire que tous étaient recouverts de guenilles d'un "■ris roussâtre, sordide, infectant la misère. Leurs têtes étaient tournées vers nous, et sous les coiffures les plus bizarres, les plus imprévues, apparaissaient des visages fatigués, blêmis, flétris, fiévreux, souffrants, dont l'aspect seul navrait. Nous reconnûmes bientôt que nous avions devant les yeux un navire chargé de prisonniers confédérés que l'on menait dans le Nord. Nous passâmes fort près de ce transport; aucun cri ne fut proféré ni d'un côté ni de l'autre ; seulement, parmi cette lugubre foule, quelques figures grimacèrent de colère; par-ci, par-là, des étincelles chargées de haine jaillirent de prunelles ardentes ; plusieurs poings crispés par la soif de la vengeance se tendirent même menaçants vers nous ; mais ce fut tout.

Peu après, nous rejoignîmes un autre vapeur qui marchait nonchalamment, afin, sans doute, de nous donner la facilité de le rejoindre; en effet, à peine fûmes-nous à sa hauteur, que sa course devint aussi rapide que la nôtre; ses deux cheminées vomissaient des torrents d'épaisse fumée.

— Plus vite ! plus vite! crièrent quelques voix, impatientées de notre allure lente.

— Chauffez! chauffez ! répondirent plusieurs passagers qui prirent goût à cette lutte. Les cheminées de notre vapeur, à leur tour, s'ornèrent d'un panache dont les spirales noirâtres se tordirent au loin derrière nous. Notre adversaire ne cédait pas d'une ligne, au contraire.

— Plus vite! pardieu! plus vite, chauffez à rouge! Tels furent les cris qui devinrent alors unanimes.

— Plus vite encore! plus vite toujours! sautons plutôt que de ne pas être les premiers ! Voilà ce que les passagers de notre concurrent nous répondaient comme un écho.

Alors, les deux masses, bord à bord, commencèrent une. course échevelé'e, insensée; les mécaniciens, les chauffeurs, les passagers grands et petits, noirs ou blancs, s'animèrent à tel point qu'ils semblaient en démence; les cris, les hourrahs, les encouragements, les malédictions s'entrechoquaient dans les airs; dans les enlrailles du navire, c'était un bruit infernal de fourneaux, de pelles, de fourgons, de ringards, de ferrailles de toutes sortes. Du pont, on se passait de main en main les sacs de charbon que l'on engloutissait tout entiers dans les foyers; notre adversaire nous dépassait toujours.

En ce moment, le combustible manquant , on commença à jeter par les panneaux des caisses et des ballots, je m'attendais même à voir disparaître dans la fournaise les Consolations des Familles; après, on eût même, sans aucun doute, démoli pièce à pièce le navire pour alimenter le feu; lorsque, tout-à-coup, cette furie se calma comme par enchantement. Tout le monde se porta sur un bord, et les mains se tendirent dans la direction d'une villa d'apparence assez simple, située à mi-côte d'une colline à moitié enfouie dans un groupe d'arbres.

— C'est là! c'est là! et toutes les lorgnettes se braquaient obstinément sur ce point. Bientôt, les têtes se découvrirent respectueusement, et sur ces deux navires, lancés à toute vapeur, le plus profond silence succéda au tapage assourdissant, qui, un instant auparavant, régnait à leur bord.

— Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?

— Vous êtes donc étranger?

— Oui!

Oh! alors, cela se comprend, chapeau bas!

— Pourquoi?

Saluez ! c'est le mont Vernon, c'est la tombe de Washington !

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