GUERRE D'AMÉRIQUE- — SUR LE POTOMAC
La vapeur s'échappant avec force de ses tuyaux fait entendre des beuglements lamentables, la cloche sonne à toute volée; déjà les passerelles sont retirées, ce qui n'empêche pas une foule de retardataires de bondir, de se hisser d'une manière ou d'une autre sur la Jeune République qui, d'Acquia-Creek, doit nous transporter à Washington.
Bientôt un frémissement du colosse indique qu'il se met en route; plusieurs coups de marteau frappés sur un timbre sonore, ordonnent d'accélérer la marche ; les roues immenses qui tournent au flanc du navire frappent bruyamment l'eau verdâtredu Potomac , dont l'écume bouillonnante trace derrière nous un large sillage. Nous sommes enfin partis; examinons le navire.
(1) Voir les livraisons parues depuis le 17 février.
22 octobre 1864.
Presqu'à fleur d'eau sont les machines, le charbon, les bagages, les marchandises, les cordages ; au premier étage, les cabines, et au troisième une vaste terrasse. Là se dressent deux cheminées, entre lesquelles de puissantes colonnes de fer supportent un balancier gigantesque, dont alternativement une extrémité s'abaisse jusqu'au fond de la cale du navire, tandis que l'autre menace le ciel. Devant ce balancier, se trouve une petite tourelle vitrée d'où le pilote peut voir tout ce qui se passe autour do lui, et sur le navire et sur le fleuve; d'une main il manœuvre la roue du gouvernail, de l'autre il lâche la vapeur pour faire des signaux, ou bien il fait résonner le timbre qui règle la machine.
Une foule grouillante est entassée au rez-de-chaussée; au milieu de ballots de toutes sortes, marins, soldats, nègres, vont, viennent, s'agitent, parlent, gesticulent, remuent des sacs et des tonneaux, liaient des cordes, virent des cabestans; dans ce tohu-bohu, tout le monde presse, bouscule, heurte, piétine tout le monde, tant pis pour qui s'y trouve. Parmi les balles de coton, les tonnes de lard salés, les piles de jambons , l'œil découvre des caisses longues soigneusement étiquetées, qui renferment des corps de soldats, morts de mitraille ou de fièvre sur le Rappabannock, que leurs camarades expédient aux familles en guise de consolation.
Aux Etats-Unis du reste, il faut qu'un champ de bataille n'en vaille guère la peine, pour que dans quelque pli de terrain, à l'abri des balles et des boulets, ne s'établissent pas deux échoppes. Dans la première on scie, rabote, cloue des planches; c'est celle du débitant de cercueils et dans la seconde on opère l'embaumement. Ces deux laboratoires flanquent presque toujours les ambulances et signalent ordinairement leur présence par quelque affiche aussi séduisante que celle-ci, collée sur un arbre :