LE CHASSEUR BRETON
Vous me demandez, mon cher ami, quelques lignes sur la chasse ici. Avec grand plaisir.
Un mot donc de cette pauvre Bretagne, où, Dieu me pardonne, on chasse du moins pour chasser, et non pour se faire voir.
Il est vrai que nous autres nous ne portons ni habits brodés, ni chapeaux galonnés, ni tout cet attirail fantaisiste qui fait que la plupart de nos ge?illemen ressemblent à une gravure de modes.
L'uniforme du Breton est simple comme lui, et parfaitement en rapport avec ses mœurs et son caractère.
Une casquette àite melon couvre son chef. Cette casquette est quelquefois remplacée parmi feutre, dont il est le plus souvent impossible de reconnaître la forme et la couleur.
Une blouse do toile blanche ou bleue, serrée à la taille par un ceinturon de cuir, recouvre son torse.
Le ceinturon est destiné à supporter le couteau de chasse, dont la forme antique et solennelle remonte sinon aux croisades, du moins au règne de Louis XIV.
J'ai l'air de plaisanter en disant que le couteau de chasse date du grand règne, et cependant rien n'est plus vrai, et si laid qu'il soit en apparence, je vous jure qu'il connaît le défaut de l'épaule et no se trompe jamais de chemin.
Le comte de Kerl... ne chassait jamais qu'avec une sorte de tranchelard, ancien sabre d'abordage, je crois, dont la forme étrange et fantastique faisait le bonheur de tous les gamins du voisinage.
Son père, le marquis... aussi original que lui, chassait armé d'un épieu, en vrai châtelain du moyen-âge.
Des culottes de velours ou de peau de daim, retenues dans de grandes guêtres ou do fortes bottes à l'écuyèrc, complètent ce costume.
En disant complètent, je me trompe, car il y a deux objets que je dois mentionner encore, c'est la fameuse peau de bique qui couvre nos épaules et les cuissards de même provenance, destinés àpréserver nos jambes de l'humidité et des épines. '
Vous voyez que notre tenue n'est pas des plus élégantes ; mais comme elle est commode, et comme elle laisse à nos moindres mouvements toute leur liberté d'action !
Dans do pareils vêtements on est chez soi, tandis que dans ces beaux habits tout dorés et reluisant neuf ', on se trouve... fort mal à son aise.
Après avoir passé l'inspection des maîtres, passons à celle de leur monture.
Le cheval breton est le seul dont nous nous servions, parce que, seul, il est apte à supporter les fatigues que nécessitent la chasse dans en pays comme le nôtre.
Le cheval breton pur est généralement petit de taille, râblé, légèrement ensellé, assez bien campé sur ses jambes, et forgeant beaucoup en marchant. Il trotte mal, et galope comme un ange.
29 ociobrc 1864.
La fatigue est chose inconnue pour lui ; il fait trente lieues dans une journée, et le lendemain se trouve prêt à recommencer ; il est sobre et demande peu d'entretien. Il ne tient nullement au confort, et dort tout aussi bien à la lande que dans son écurie.
Ses mœurs sont douces et paisibles; aussi préfère-t-il la paix à la guerre ; il est peut-être un peu paresseux de sa nature, mais une fois échauffé, c'est un foudre de guerre.
En thèse générale, il préfère le moulin à la chasse, et cependant ne refuse ni l'un ni l'autre.
Une fois sur la piste du gibier, le cheval s'anime peu à peu au son du cor, il galope, galope toujours plus rapide, et c'est à peine si l'on entend le bruit de son sabot frappant sur le sol. C'est le coursier fendant la nue de la ballade allemande.
Tayau ! tayàu! coûte à conte ! s'écrie le cavalier, elle cheval répond â cet appel par un hennissement sonore.
Il court ainsi tout une journée, et c'est à peine si, lorsqu'il rentre au logis, ses membres trahissent la fatigue qu'il ressent.
Mettez donc un cheval anglais à ses côtés, et vous verrez s'il sera capable de soutenir la lutte avec notre breton.
Il sera plus beau, plus leste et plus pimpant; il dévorera l'espace au départ ; mais si l'on a oublié de disposer des relais, ce qui arrive toujours chez nous, lorsque viendra le soir, il rentrera à l'écurie la tète basse, heureux encore s'il n'est pas poussif et fourbu.
LES ALMANACIIS