‹ La Vie parisienneChapitre 590 sur 662 · CAUSERIE · texte numérisé non relu

CAUSERIE

j|mc A — Tenez, tranchons le mot... Voulez-vous me, permettre do le trancher?

Mme B. Comment donc, chère amie, vous êtes chez vous. Mmo A — £h bien ! les toilettes de Mme Plessy sont absolument ridicules.

Mme b. — Vous êtes sévère, mignonne. Le biais en velours violet qui accompagne le volant brisé de la première jupe n'est pas du tout désagréable. Et la coiffure! Si on osait! Tout cela est bien un pou. . . rêvé, si vous voulez, mais enfin, moi qui vous prale, j'ai rêvé de ces choses-là. D'ailleurs, elle joue un rôle de coquette, de femme fort élégante.

M™" a. — Vous appelez cela de l'élégance ? Mais c'est de l'aliénation, pas davantage. Elle a l'air d'une annonce de marchande de mode, et rien de plus, votre M1"" Plessy. Ce n'est plus une femme, c'est une devanture, une vitrine, — et du plus mauvais goût. — Alors faites la chose franchement, et distribuez au contrôle les prospectus de la couturière. On saurait à quoi s'en tenir. Et notez que, pour exhiber plus complètement ses merveilles, elle se croit obligée de se tourner à droite, de se tourner à gauche, de se poser de face, de so retourner de dos.

Mme b. — C'est un peu vrai. Avez-vous remarqué cotte espèce de plastron rouge qu'elle a au milieu du dos? Pourquoi est-ce faire, cet objet ?

Mme a. — Si j'ai remarqué! J'ai tellement remarqué tous les détails de ces différents déguisements, que j'ai perdu les trois quarts du dialogue. "Non, en vérité, je ne sais pas à quoi cela sert. M"10 Plessy aurait le dos rond que ce plastron pourrait avoir pour but d'en dissimuler la rotondité, mais ce n'est pas le cas, je crois. . Je vous le dis, en vérité, c'est de la pure et bonne folie. Se coiffer en peau rouge, se pendre des lustres de restaurant aux oreilles, promener des queues de trois mètres cinquante de long devant cinq cents personnes, se décolleter comme cet homme du Cirque qui s'envolait de trapèze en trapèze; comment Pappelez-vous, un grand nez avec des bosses plein le corps ?

m. n . — Ces bosses, chère madame, sont tout simplement des muscles développés par l'exercice.

m"10 a . — Bonté ttivine! est-il possible qu'un homme bien portant puisse être affligé de ses horreurs-là !... Et il s'amuse à les développer par-dessus le marché! eh bien ! je lui en fais mon compliment. C'est une chose unique : lorsque j'ai aperçu Mme Plessy en uniforme, j'ai pensé, malgré moi, à ce garçon qui voltige dans les trapèzes. Je trouve qu'ils ont tous deux lo même genre de coquetterie. Je ne pourrais pas expliquer plus complètement ma pensée; vous savez, c'est une affaire do sentiment. — Ce jeune homme poudré, frisé, blanchi, fardé, couvert de paillettes, avec son grand nez, me fit, je m'en souviens, un singulier effet. Je me dis : voilà vraiment un luxe bien exagéré; à quoi bon tout cela pour se casser le cou? Eh bien! je me demande aussi dans quel but Mm« Plessy revêt tous ces travestissements; pourquoi se déguise-t-elie en reine Pomaré, lorsque son rôle ne l'exige pas absolument? Si Mme Plessy n'était pas une des plus jolies femmes de Paris.. .

m. c. — Du vieux Paris.

m 111(1 a. — Vous dites?

m. c. — Je ne dis rien, j'approuve.

m»»' a. — Eh bien! donc, on comprendrait qu'elle voulût attirer l'attention par l'étrangeté de son enveloppe, mais avec son talent, sa beauté, sa grâce...

Mjbs n.— Oh I ma toute belle, je vous arrête : ne me parlez pas de la grâce de Mme Plessy. Je ne connais rien de plus souverainement écœurant que cette grâce. Cette femme-là me fait l'effet d'une grosse chatte en bonne fortune, et, au bout de, dix minutes de minauderies, de ,ses roorons et de ses soupirs, de ses silences prétencieusement étudiés, de ses regards de carpe en couche, de ses gestes de, confiseur à confesse, de sa voix d'académicien racontant une Muette. — En vérité, au bout de dix minutes de tout cela .. je la battrais, si j'avais le bras assez long.

m. c. — Oh! chère madame, voilà qui est bien un pou fort. — jjme Plessy a, ne vous en déplaise, énormément de talent, et, en

somme, elle contribue pour une bonne part au succès de Maître Guérin. Et d'ailleurs, ces toilettes que vous blâmez si fort dans une pièce toute littéraire, obtiennent, quoi qu'il en soit, un succès fou. Les photographes s'arrachent l'autorisation de reproduire la célèbre comédienne sous ces différents aspects, et de livrer au public ces portraits désirés. — Au contrôle du théâtre on ne demande plus une place où on entende bien, on demande une place où l'on puisse analyser la coupe de la sous-jupe du premier acte, etc. Enfin, un marchand de baromètres russe aurait écrit à l'administration pourlui soumettre un projet d'instrument, où Mmo Plessy remplacerait l'éternelle figure du moine déchaussé, dont le capuchon levé ou baissé indique le soleil ou la pluie. Niez donc le succès?

Mn,0 Ai — Vous êtes un mauvais plaisant, mais il n'en est pas moins vrai qu'à la place d'Emile Augier, il me serait désagréable de partager mon succès avec M. V., coiffeur, M™ X., couturière, M. Y. fabricant de boucles d'oreilles, etc. Oui, cela me serait désagréable' et j'hésiterais, étant un auteur de grand talent et de grande^ntelligence, étant de plus académicien, et, le méritant, j'hésiterais, dis-je, à me faire par-dessus le marché montreur de femmes excentriques.'

m. n. — Mais soyez persuadé que M. Augier n'est pour rien làdedans. 11 enrage, au contraire, què ces exhibitions se fassent sous le patronage de son nom. Mais allez donc empêcher une femme, qui a pour elle 1 autorité du talent et de l'expérience, de s'orner outre' mesure si l'envie lui en prend ! J'ai eu une tante qui est morte victime de l'affreuse maladie dont M™ Plessy me paraît atteinte. Cette tante fut littéralement rongée par une coquetterie furieuse et darriôresaison qui nous l'enleva. Pendant les dix dernières années de son existence elle déjeunait en toilette de bal avec des fleurs dans les cheveux. Elle mourut entre les bras de son parfumeur, munie des consolations de sa couturière, qui pleurait à fendre l'âme.

Mme n — oh ! c'est affreux, cette pauvre Mme Plessy!

m. c. — Elle n'en est point encore là, mais son état m'inquiète. Lorsqu'en automne une femme sort du sens commun en fait de toilette, et cela en public, avec préméditation, il y a de grandes chances pour qu'elle ne s'en relève pas. Voilà ce qu'on a dit lorsque ma

pauvre tante!., .. et on avait raison! Je suis convaincu que

M""' Plessy considère Emile Augier comme son obligé et attribue à ses hallucinations d'élégance le succès de Maître Guérin.

(Entre le docteur.)

>ime a. — Bonsoir, vieil ami, bonsoir, mon docteur. — Comme vous avez l'air transi, — vous avez le nez tout rouge, vieil ami?

i.e docteur. — Ne m'en parlez pas, impossible de fermer la glace de ma voiture. Bonsoir, mesdames; bonsoir, monsieur de C. Je suis sûr que vous allez prendre le thé... Que je ne vous dérange pas.

>imc a. — Vous avez raison, j'oubliais le thé. Dites-moi, docteur, avez-vous vu Maître Guérin ? — Qu'en dites-vous? — Nous étions en train de batailler à propos de Mmc Plessy.

le docteur. — Eh bien! mais Mme Plessy joue bien son rôle. Si elle consentait à se moins maniérer, elle serait parfaite.

Mme b. — Et ses toilettes ?

le docteur. — Je n'ai pas remarqué ses toilettes; à vous dire vrai j'étais très suffisamment occupé par la pièce elle-même, que je trouve' extrêmement remarquable.

m. c. — Laquelle des trois pièces trouvez-vous extrêmement remarquable? car il y en a trois dans Maître Guérin. Il y a la pièce Lècoutellier, la pièce Guérin, la pièce Desroneelet, — voire même la pièce du Colonel, ou le triomphe de l'uniforme, pièce militaire.

le docteur. — Ta, la, ta... Ah! que voilà bien des gens qui ont lu leur journal avec attention. Qu'il y ait trois pièces en une, qu'il y en ait quinze... peu m'importe, cela prouve que l'auteur est riche. Peu m'importe si cet ensemble me charme, et si, dans ce tableau confus si vous voulez, j'aperçois un personnage tellement réel et puissant' que sa personnalité suffit à emplir le cadre, que l'éclat qu'il projetti

suffit à mettre dans la demi-teinte les gens qui l'entourent. Voyez

donc si dans votre souvenir l'image du notaire Guérin ne reste pas intacte, complète, saisissante, typique. Comment ! on vous sert une pièce assez puissante pour vous laisser une impression franche ineffaçable pour vous émouvoir jusqu'au frisson, et vous vous plaignez... Diable!

26 novembre 1864.

vous êtes difficile, cher ami. Petit métier que d'aller chercher les petites fautes d'une belle œuvre, que d'aller numéroter les erreurs d'un dessin de maître. Il y a des lacunes dans la pièce d'Emile Augier... Eh bien! et puis après? Elles sont volontaires, là, êtes-vous content? et ne me gâtez pas mon impression. Mmo Plessy se déguise? Eh bien ! c'est un malheur, ne la regardez pas. Voyez-vous, quand un auteur fouille le cœur humain d'une main aussi sûre, et campe sur ses d?ux pieds un bonhomme comme le notaire Guérin, on n'a plus qu'à ôter son chapeau devant cet auteur-là. 11 est de force à endosser toutes les responsabilités, même celles de ses faiblesses.

Mmo a. — Allons, voilà le docteur parti. — Voulez-vous beaucoup de sucre, mon Esculape?

le docteur. — Oui, comtesse, et un nuage de lait... Sac à papier, sac ù papier! créer un type, rebâtir un homme, un homme logique, ' vrai, dont on entend les battements du cœur et le mouvement des poumons, c'est l'art, c'est le grand art dramatique, et à côté d'une création pareille, je me soucie des habiletés de mise en scène, des minuties de dialogue, comme d'une écorchure au doigt d'un pulmonique au dernier degré, (avec brusquerie) Beaucoup plus de sucre, beaucoup plus de lait et beaucoup plus de thé, s'il vous plaît.

Mme a. — Voulez-vous que je fasse demander un saladier? Calmez vos esprits, cher ami, et convenez avec nous que le savant Desroncelet, par exemple, est un persounage confus, effacé, impossible... Cet homme, qui se. mine pour apprendre à lire aux enfants, vit en compagnie de machines à vapeur et demande cent mille francs à ses amis comme on demande une prise de. tabac!

le docteur. — Certes non, je n'en conviens pas. Desroncelet n'est ni confus, ni effacé. 11 est incomplet, pas davantage. On ne lui voit que la moitié du corps, il a ses jambes coupées dans le cadre.

m. C. — En un mot, il est estropié,

le docteur. — Un estropié qui, à lui seul, suffirait à une pièce. M. Augier conçoit ses personnages avec une telle puissance, que" même au second plan, i's paraissent trop modelés — pour employer une expression d'atelier. — C'est le défaut de toute œuvre peinte ou écrite d'après nature. En écoutant la pièce de Maître Guérin, il me semble que je suis à une fenêtre donnant sur l'humanité.

Mm0 b. — Comme il est clair, ce bon docteur !

le docteur. — Les défauts d'Augier, je les retrouve dans la nature. — Ses enfantillages, ses brusqueries, ses boutades, ses négligences, qu'il laisse échapper avec l'aisance d'un homme qui cherche plus haut, je retrouve tout cela lorsque je regarde un coin de la société.

m. o. — Mais enfin, docteur, et le colonel?

le docteur, regardant à sa montre et. toussant. — Ah ! dame, il y a le colonel!... Il est certain que le colonel... c'est le pâté d'encre. M. c. — Enfin! vous en convenez?

Mmp a. — Dès le second acte je me doutais que le colonel endosserait son uniforme à la fin; je l'avais parié avec Louise. J'ai déjà remarqué cela au théâtre, tous les colonels finissent par aller s'habiller.

m. c. — Ne trouvez-vous pas d'une naïveté comique l'émotion du vieux loup lorsqu'il se trouve en présence du plumet de son rejeton ? Si Me Guérin est susceptible d'attendrissement, peut-on supposer que la vue du pantalon garance soit la seule cause qui puisse l'émouvoir ?

m™' a. — Vous savez qu'on avait ménagé, pour compléter cette scène, un adorable éclairage de feux de Bengale. — Une musique militaire douce eût éclaté dans la coulisse au moment où le colonel caresse son plumet. C'eût été magique, et Me Guérin eût été terrassé bien plus naturellement encore. D'autant mieux que, par une fenêtre du fond, on eût aperçu le régiment en marche avec le drapeau et une belle rangée de sapeurs en tablier. A cette vue, vous comprenez, docteur...

le docteur. — Allez, allez, je n'écoute pas.

Mme a. — A cette vue donc, Mc Guérin se trouble— un coup de tamtam se fait entendre, les vêtements du notaire disparaissent, et Got, transformé en troupier, s'écrie : Ah ! mon colonel, mon fils! je recommence ma vie et je m'engage dans les soldats du train. Voilà comment on voulait utiliser d'abord le colonel. Malheureusement...

nmc b. — Mais je croyais que, primitivement, le colonel entrait en scène à cheval.

nm? a. — Sans doute, mais Mmc Plessy s'y est opposée tout net. Si Lafontaine entre à cheval, a-t-elle dit, je veux jouer l'acle du jardin en amazone jonquille et les cheveux poudrés — mon cheval sera attaché à un arbre, on choisira un cheval doux; voilà.

le docteur. — 11 n'y a rien de sérieux pour vous, chères dames. ^ oyons, prenez le colonel, je vous l'abandonne, et qu'il n'en soit plus question. Cette pièce-là n'en reste pas moins une grande, belle et bonne étude, et Dieu sait que ces œuvres ne sont pas communes par le temps qui court. Mais les efforts de M. Augier ne seraient-ils pas couronnés de succès, ses pièces seraient-elles ennuyeuses à l'excès, ce qui n'est pas, Dieu merci! qu'il faudrait encore le remercier et le bénir de l'influence salutaire qu'il exerce sur le théâtre moderne. 11 y a des auteurs habi'es, il yen a d'étincelants, d'étourdissants; mais il n'y a que lui qui cherche a fond l'étude d'une passion, qui ose fouiller jusqu'aux entrailles...

m™1' a. — Mais, docteur, vous nous dites des horreurs!

le docteur. — Oui, qui fouille jusqu'aux entrailles le personnage qu'il met en scène;, et, en vérité, si Molière a laissé un descendant, je ne vois que lui qui ait des droits à cette parenté.

m. c. — A propos, avez-vous vu les Curieuses, docteur? On en dit grand bien.

le docteur. — Oui, certes; et j'allais vous cit^r cette pièce, précisément, pour vous prouver l'influence. qu'Emile Augier exerce sur la nouvelle génération.

M,n" a. — Seigneur! exl-ce qu'il y aurait encore un colonel dansées

Curieuses ?

^ le docteur. — Pas l'ombre; mais il y a dans ce petit acte des types d'une franchise et d'une vérité telle qu'on serait tenté de croire à des - portraits.

m. c. — C'est à qui fera de la photographie, maintenant.

le docteur. — Elle est moins folle que vous ne croyez, votre plaisanterie. ,1e crois à toutes les influences dans les arts, et peut-être bien en effet ces procédés mécaniques qui vous font toucher la nature du doigt et nous la mettent à tout bout de champ sous les yeux, contribuent-ils à développer dans notre génération le goût de l'analyse et de la recherche du vrai ?

Ume a.— Dites-moi donc, docteur? est-ce qu'il n'y a pas, dans cette pièce-là, une petite toilette rose passé, assez originale aussi?

le docteur— C'est parfaitement vrai; mais, du moins, cette toilette est en circonstance, elle joue un rôle et complète le type. Voyez cela, chère madame C'est un petit bijou, un petit chef-d'œuvre d'observa' tion fine, délicate et simple, qui restera comme une étu-le saisissante de nos mœurs actuelles. Cet an-là est le vrai, et toutes les considérations de mode et de, détail doivent s'effacer devant lui.

m° a. — Mais enfin, mon cher ami, il n'y a pas au théâtre que, cette voie, et à ce compte-là M. Sardou et M. Ponsard seraient de bien petites gens.

le docteur. — Vous allez me faire causer encore et il se fait tard. .Te conseille à M. Sardou de se plaindre ! Il a détrôné la veuve Cliquol ; il possède un crû de Champagne unique , le meilleur et le plus à la mode; je le trouverais injuste de ne pas reconnaître que M. Augier a. le premier bourgogne de France.

m"10 a. — Eh bien ! et ce pauvre M. Ponsard?

le docteur. — M. Ponsard débite du coco.

««• a. — Au verre.

le docteur. — Oui, au verre... Adieu, mes chères dames, il est minuit, je me sauve.

BRAAM CHAOUCH

Guerre d'Afrique.

Nous étions en expédition dans la petite Kabylie; battus à plate couture , voyant brûler leurs villages et couper leurs oliviers , les Kabyles avaient demandé Vamqn. Le général qui commandait la colonne le, leur avaitaccordé, mais àde certaines conditions, exigeantentr' au très la livraison de sept cavaliers de notre goum, qui, quelques jours avant avaient passé à l'ennemi. Deux heures après ils arrivaient au camp sous bonne escorte , les mains liées derrière le dos , et s'entendaient condamner par le général à mourir sous le yatagan.

— Vous n'êtes pas dignes de la mort du soldat , leur avait-il dit" vous êtes des traîtres, et, comme des traîtres, vous mourrez sous le sabre du chaouch !

26 novembre 18G4,

Au soleil levant, on nous forma en carré; les zouaves, le bataillon d'Afrique, les tirailleurs indigènes et nous, en occupions les quatre faces. Amenés par un peloton de spahis, les sept condamnés s'accroupirent au milieu du cercle , à quatre pas de distance l'un de l'autre ; n'ayant pour tout vêtement que leur longue chemise blanche , mornes et impassibles, ils attendaient. Ils n'attendirent pas longtemps : les rangs s'ouvrirent , et un homme à cheval entra dans le carré. C'était Braam-Chaouch, maréchal-des-lûgis aux spahis et chaouchde la division.

Ce Turc un peu obèse , à la figure paterne , encadrée par une barbe blanche taillée court à l'orientale , était le meilleur père , le meilleur époux et le meilleur citoyen que l'on pût voir; aimé et considéré de ses citoyens, bon musulman, il jouissait à Gonstantino de l'estime générale" et était l'oracle du Quartier. Ex-chaouch d'Ahmed-Boy, d était entré aux spahis après la prise de Constantine et avait conservé son poste d'exécuteur des hautes-œuvres. On parlait d'une certaine nuit où soixante-dix tètes avaient roulé sous le sabre de Braam- Chaouch; on se disait cela , tout bas, au café Maure, et Braam n'en était que plus vénéré.

Le bonhomme mit pied à terre , décrocha de sa selle son lourd yatagan, et, le mettant sous son bras, comme un bourgeois y met son parapluie, il s'avança vers le condamné qui était le premier adroite et passa derrière lui :

— Ouhli dour rass ek a la. issart (mon fils tourne la tête à gauche) dit-il de sa bonne voix. Le patient obéit, le yatagan s'abattit en sifflant ; la tète roula. Braam essuya son sabre rouge à la chemise du décapité , le remit sous son bras , et, prenant dans sa ceinture sa taba tière, huma une prise avec une satisfaction visible.

Il dit encore six fois, avec la même bonne voix, la petite phrase préparatoire, essuya six fois son yatagan et prit six prises de tabac. C'était un homme d'habitudes régulières,

Que de fois, au café Maure, j'ai vu le vieux chaouch accroupi, les jambes croisées, sur sa natte! Grave comme un bonze, il fumait dans une longue pipe, ornée d'un magnifique bout d'ambre. S'il m'apercevait, il m'invitait gracieusement à prendre du café. Nous causions. Braam avait des chagrins , tantôt le thaleb (maître d'école) n'était pas content des progrès de son fils aîné : l'enfant ne mordait pas au Coran; tantôt son fils cadet avait la coqueluche; ou bien la récolte d'orge avait manqué. Braam parlait longtemps de ses petites affaires.

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