‹ La Vie parisienneChapitre 589 sur 662 · CHARDEVEL, LE DUC, MICHAUD, ANDRIEUX · texte numérisé non relu

CHARDEVEL, LE DUC, MICHAUD, ANDRIEUX

le duc — Monsieur, je suis touché de Votre visite et je me félicite de votre voisinage.

michaud — Tout l'avantage est pour moi, Monsieur le duc. J'ai pris ma retraite en 1862 sur une terre limitrophe de la vôtre . après avoir cédé mon établissement à mes fils, et depuis un an j'attends avec impatience votre retour de Rome pour vous être présenté par M. Andrieux; les vertus , le savoir, la piété qui s'unissent chez vous à l'illustration d'une vieille noblesse...

lu duc. — De grands manufacturiers tels que vous 'sont les barons do notre temps.

michaud. — Monsieur le duc, je sais priser les éléments historiques du pays à leur valeur, j'ai le respect de toutes les traditions, et, quoique protestant de conviction et d'origine, à Dieu ne plaise que je sois un ennemi de l'Eglise !

chardevel, — Rome cl Genève en sont au baiser de paix. ^Saluanl.) Monsieur Michaud ne me remet pas? Avant 1851, lorsque vous n'aviez, pas encore déposé votre mandat législatif, je vous ai rencontré quelquefois chez vos amis politiques , ces illustres vétérans du régime parlementaire , que j'ai toujours côtoyés en admirateur de leurs talents...

michaud. —Monsieur Chardevel'.' veuillez m'excuser; mais j'hésitais, je l'avoue ..

chardevel. — A reconnaître un libre penseur sous le loit d'un fils des croisés?

le duc. — Allez, Chardevel ne fait que côtoyer les gens.

chardevel. — Distinguons, Monsieur le duc. Les parlementaires et moi , nous avons les mêmes principes sans avoir la même logique ] cela éloigne ; mais entre vous et moi il y a un abime , cela rapproche. Vous êtes l'homme de la foi , je suis l'homme de la raison. Vous déplorez la révolution; moi, j'aurais été de la Convention, et, faute d'être né à propos, je fus après le 24 février commissaire du Gouvernement provisoire dans ce département. Or, un jour que le proconsul, voulant se montrer l'ami des châteaux autant que des chaumières , déjeuna chez vous , au lieu de nous repousser nous nous attirâmes. Tout d'abord le pair de France , démissionnaire en 1830 , et le républicain de 1848 s'entendirent aux dépens de la bourgeoisie ; mais il y eut mieux entre nous, qu'une intelligence des extrêmes contre les moyens; vous daignâtes employer un peu de la coquetterie de vos races raffinées à séduire un ennemi ; de mon coté , j'eus la fatuité de faire agréer le démocrate par le patricien , le philosophe par M. de Maistre , et quand je vous vis tout naturellement vous mettre de plain pied avec la roture et toucher à l'homme en homme , mon cœur vous

20 novembre 1864

fut gagné. Malgré mon penchant aux affections impersonnelles , je

me pris à vous aimer comme un plébéien davantage peut-être

je ne me défendis pas d'être sensible à ce je ne sais quoi de grâce aristocratique et d'onction chrétienne qui accompagne votre large fonds de bonté; faut-il tout avouer, j'attachai un prix singulier à vos émotions religieuses, phénomène qu'il m'est interdit d'observer chez moi-même, et notre liaison s'est entretenue par une contradiction perpétuelle dont nous adoucissons les chocs, vousî-fen gentilhomme courtois , moi en prolétaire se piquant d'atticisme.Que de batailles de Sorbonne nous nous sommes livrées devant cette image du fils de. sainte Monique, notre saint de prédilection, ou sous les ombrages de ce parc séculaire! Nous discutons toujours, nous ne disputons jamais, c est un charme.

Monsieur Michaud, vous voilà au courant; en résumé, nous causons. - Le duc, depuis le mariage de ses filles, les dignes tilles de feu madame k duchesse, vit seul dans son manoir; il n'y reeoit leur visite que l'été, il éprouve le besoin d'avoir un interlocuteur au printemps et à l'automne, je fais sa partie. C'est que notre nobic ami est du passé sans l'effroi du présent, avec la curiosité de l'avenir; l'Kvangilc 1 a converti à la démocratie et le rend indulgent à la pensée moderne. Tel il était à son départ, toi il est au retour. Après deux ans de séjour a Uome, il m'a appelé de Paris, et, en arrivant ce matin, je me suis réjoui de ce que la ville pontificale n'avait altéré ni son humeur ni sa santé robuste. Il n'a pas d'âge. Voyez si soixante et dix ans ont courbé le corps, s'ils ont émoussé le regard de ces grands veux bleus qui embrassent tout l'horizon, et l'esprit n'a perdu en chaleur que pour gagner en lumière; il pénètre ce qu'il savait, il devine ce qu'il ignore à m'éionner moi-même; il a atteint à un degré d'élévation où il domine ses aigreurs et celles d'autrui en aspirant à la paix dans la vérité ; cette sérénité divine de l'intelligence est un [privilège des années, mêmejChez les meilleurs, et c'est ici que j'ai appris ce que la vieillesse a d'enviable lorsqu'elle unit à la fermeté de l'âge mûr la fraîcheur retrouvée de la jeunesse.

le nue. — Vous me flattez à ce point que me voila bien empêché de vous louer.

michaud. — Ma foi, M. Andrieux en dit autant.

le duc. — Lui aussi ? Que voulez-vous? jo l'ai vu naitre. Il est l'ami de la maison... comme l'était feu mon père, un volontaire de 1792, chirurgien des armées de la république et de l'empire, qui s'établit ici en quittant le service.

— Tarbleu! vous êtes son digne fils... un maître dans l'art de la culture. .. possédant aujourd'hui de grands biens au soleil, mais tellement agronome que je ne sais si vous êtes croyant ou philosophe. Je reviens donc à Chardevel, incrédule de profession, que je suis obligé de vous présenter selon les règles, Monsieur Michaud, puisqu'en se présentant lui-même il a moins parlé de lui que de moi. Notre connaissance s'est faite un peu autrement qu'il ne l'a dit. Soit modestie, soit répugnance aux vanités vulgaires, il ne vous a pas conté que nos relations se nouèrent à la suite d'une émeute, dans laquelle il avait exposé sa popularité et sa personne; l'ordre fut rétabli sans effusion de sang, grâce à son courage. . . et à son éloquence. Le reste du récit est exact. L'occasion lui parut bonne â tâter le pouls d'un duc catholique; moi, je fus aise de voir un révolutionnaire de près. Je ne pouvais mieux rencontrer. Chardevel tient de ses pères, Gaulois issus de uaulois, cinquante mille francs de rente, et a suivi sa vocation ; il n'est rien, il lit, il pense, il cause; plutôt que de su concentrer dans un ouvrage, il préfère su disperser en conversations, suit avec du jeunes écrivains qu'il approvisionne d'idées, soit dans nos salons de Paris, où il a ses entrées en prolétaire qui n'a point d'antipathie contre le capital, en socialiste qui se gante. Ce n'est pas sans terreur, vous le pensez bien, que je fus initié à ce rationalisme absolu qui est la doctrine de son radicalisme démocratique, au programme de ces libres penseurs, sorte de dévots retournés, dont l'homme sans Dieu est toute la religion, de môme qu'il est des croyants dont toute la religion est Dieu sans l'homme ; mais lorsque la foi et la raison s'offensent si violemment, il me plut que ce débat fût domicilié chez moi pour me contraindre à mieux connaître les armes de nos adversaires, à les aimer eux-mêmes en les combattant. J'ai beaucoup ap-

pris de Chardevel qui, malgré sa naturalisation philosophique en Allemagne, parle toujours en français; c'est un riche d'esprit qui n'est pas dur aux pauvres gens, il raille les opinions plus que les personnes.

michaud. — Notre siècle no compte que trop do ces fils de Voltaire, au rire terrible.

le duc. — Non, c'est autre chose. Ces messieurs ont le rire précieux, ils raffinent l'ironie, ils n'immolent nos croyances qu'avec les politesses de l'oraison funèbre, et ils leur font si bien les honneurs de la tombe que je me prends quelquefois à les en détester. Mais comment haïr longtemps Chardevel? Je suis furcé d'honorer la gravité do ses mœurs; j'ai même senti en lui des tendresses inattendues chez un stoïcien, touchantes comme une libéralité d'avare; tout persifleur qu'il est, je l'ai toujours trouvé bonhomme avec notre curé, et quoiqu'il se pique de n'être pour moi qu'un interlocuteur utile, je le tiens pour un ami ; et, ne pouvant ni le damner ni le convertir, je prie pour lui.

michaud.— Dus entretiens tels que les vôtres sont la plus noble des récréations, messieurs... Et moi aussi j'ai repris ces études qui passionnaient la forte et sérieuse jeunesse de la Restauration; c'est la joie de mes loisirs, et, malgré mes cheveux gris, je me suis remis à l'hébreu pour lire l'Ancien-Teslament dans le texte môme.

le duc. — Monsieur, nous causions bien à deux, nous causerons mieux à trois. Quant à Andrieux, il a le rôle ingrat dans nos conversations, il est l'auditoire... attentif par complaisance, muet par indifférence à ces matières.

chardevel. — Ah ! il en parlait autrefois avec transport, je l'ai entendu, je le répète. Andrieux, n'avouerez-vous donc jamais qu'en 1832, un jour où je visitais Ménilmontant, vous essayâtes de me convertir à la religion nouvelle? Oui, vous-même... je vous vois encore, parbleu! Vous étiez l'un des plus jeunes de cette troupe sacrée, mais déjà, grave; votre parole était biblique et vous aviez une barbe à peindre. Seize ans après, quand je vous revis au château, l'apotre était rasé, chef de famille; il causait drainage, irrigation, machines agricoles, élève du bétail surtout; il engraissait admirablement les bœufs et s'arrondissait lui-même ; mais il refusait de reconnaître ceux qu'il prêchait naguère, et de ses vieilles opinions saint-simoniennes il ne soufflait mot... Pourquoi? il s'y trouvait du bon.

michaud.— Du bon? J'ai vu le saint-simonisme à l'œuvre, moi, et je sais ce qu'en vaut l'aune. . Vous accusez M. Andrieux à tort, j'ensuis sur; je ne le connais que depuis un an, mais nous avons fait amitié à première vue.

le duc. — Andrieux, auriez-vous été do tout cela sans m'en parler?

andrieux. — Monsieur le duc, j'avais pris avec moi-même l'engagement de ne point rappeler ces souvenirs.

chardevel. — Knlin! llabemus confUenlem.

michaud. — La pudeur avec laquelle M. Andrieux a voilé ses folies' me désarme... Errare humanum csl.

le duc. — Toujours discret, Andrieux. Allons, il est de ces romans de jeunesse dont l'homme mûr ne parle pas.

chardevel. — Messieurs, il est de ces premières amours dont on no guérit jamais... Quoiqu'il en soit, son silence nous est acquis, nous ne causerons qu'à trois. 11 nous tarde à tous sans doute d'écouter ce que M. le duc nous dira de Rome; mais avant tout il me parait convenable de l'aire honneur au dernier venu, à vous, monsieur Michaud. Votre théologie protestante manquait à l'harmonie de nos entretiens, et si vous voulez nous en expliquer les rapports a\ec votre ferveur pour le catholicisme, ce sera l'entrée un matière.

Page 1