CHATTE BLANCHE
Autant Lolo est capricieuse et fantasque, autant Cliatte Blanche est douce et mignarde. Un torrent à côté d'une eau dormante. On les a vu jouer ensemble, sur le même théâtre et quelquefois dans la même pièce. L'une, brune et piquante, l'autre blonde, les yeus bleus et noyés, un petit nez droit et fin, un joli sourire relevant spirituellement ses lèvres, un teint de lis et de rose comme une Cydalise d'autrefois, des cheveux cendrés, abondants, et souples, des fils de soie; un embonpoint encore charmant et déjà respectable, les bras modelés et potelés, la main fine, blanche, hardiment cambrée, une main à fossettes avec des doigts faits pour les bijoux... indiscrets. Chatte blanche est toute jeune, quoiqu'elle ait bien (diraient-ils dans leur argot) dix ans de théâtre; on la vit débuter un beau jour encore enfant et presque tremblante dans un costume de paysanne normande, jupon court et bonnet de coton. Ce bonnet était alors posé timidement sur sa jolie tète , et se tenait droit comme un écolier en pénitence... Pauvre petit bonnet! Depuis , elle a su lui donner, d'un tour de main , l'allure assassine d'un bonnet émancipé , qui va et vient et se met sur l'oreille , comme le bonnet de Mimi Pinson.
En ce temps-là, elle baissait chastement ses cils sur ses prunelles de myosotis, elle mettait des mitaines à ses mains encore un peu rouges, et sa beauté non épanouie faisait déjà craquer son corset. Mais à bas les lorgnettes ! La mère attendait dans la loge , la mère prenait Chatte blanche sous le bras et la conduisait jusqu'au logis en lui rabattant son voile sur la figure. La mère répondait aux sourires en montrant ses dents et répliquait aux billets doux des galants par des pattes de fine mouche.
Et les pauvres dépités ne parlaient de rien moins que de se passer leurs lorgnettes au travers du corps.
Mais tout a sa fin, mémo la dureté des mères d'actrice...
Un beau soir, un grand bruit circula à travers les fauteuils d'orchestre. Chatte Blanche avait été vue au bois avec le prince H...of, Chatte Blanche avait échangé le fiacre à trente sous qu'elle louait quelquefois à la course contre la remise qu'on loue au mois et peutêtre contre le coupé non sacramental.OnracontaitlelcndemainquecelIe dont Chatte blanche avait pris la place dans le cœur du prince avait été chassée par le prince lui-même et qu'elle était partie criant, pleurant, déchirant à belles dents son mouchoir de dentelle! Eh! eh! Chatte blanche ! la veille, elle était la plus simple et la plus blonde de nos ingénues, et voilà qu'elle devient, du soir au matin , une des plus adorées et des plus courtisées des actrices de Paris.
A-t-elle du talent? Dites-le moi. Elle joue gentiment, comme joue toute jolie femme. Sa figure riante apparaît à point dans les comédies pour remplacer les bons mots absents. Elle affiche une allure gaie, sympathique, mieux que cela, bon enfant et toute séduisante. Son parler est doux. Elle dit gracieusement mamman... Elle donne à ce mot une musique que n'auront jamais les airs de M. Mermet. Mamman! Sa jolie bouche en est toute pleine, Elle appuie par coquetterie sur le mot blonde... Elle dit : De grandes boucles blônndes ! Prononcez le mot comme elle. Vous l'entendrez. On lui a fait remplir les rôles de jeunes filles rêveuses et sentimentales. Quelle, idée ! Ce gracieux Rubens s'ébatUnt dans un conte d'Hoffmann ! 11 faut le rire à ce visage rose et frais, à ces dents éclatantes, à ce corps insolent de santé, qui frémit quelquefois comme une appétissante gelée.
Un soir, pourtant, la rieuse eut, en jouant, une larme dans les yeux et un sanglot dans la voix. On se battait pour elle, et sous ses yeux, dans la salle. Ce fut une belle bagarre. Le théâtre en trembla; ah I les habits noirs déchirés, les cravates dénouées, les fronts meurtris, le tumulte, la poussière, les sergents de ville à travers les fauteuils, les petits bancs se heurtant dans leurs paraboles, les cris, les jurons, les protestations, les sifflets, les insultes, le poste voisin et le commissaire, les coups de poings de l'homme-canon et la police correctionnelle! Et Cliatte Blanche toute pàlo, toute tremblante, à demiévanouie, ses beaux yeux cernés et ses mains suppliantes, regardait cela, tout en jouant, tout en chantant, tout en dansant !..,
Chatte Blanche est, dit-on, sage, rangée, économe. Sa mère ne la quitte que rarement, comme au temps jadis. Elle s'assied à ses côtés aux répétitions ; elle lui cause dans sa loge, elle la conduit au specaclc et veille sur elle comme autrefois. Souvent Chatte Blanche et sa mère apparaissent dans une avant-scène, Chatte Blanche très simplement mise, avec l'attitude d'une jeune mariée ou d'une ménagère élégante. Elle écoute passionnément le drame et rit sans façon au vaudeville. On l'a vu pleurer à la Tour de Nesle. Sa naïveté délicieuse et sa tendresse ont fait dire à Théophile Gautier qu'elle avait de l'esprit comme une rose.
Chatte Blanche nourrit des rêves, comme tout le monde, mais sa chimère rase la terre et son Lutin familier loge dans le pot-au-feu.
Quand elle évoque Trilby, Trilby accourt. Elle lui demande alors un petit hôtel, une fortune suffisante, des domestiques attentifs et un petit mari à elle, bien à elle, un mari acheté comptant, un mari aimant et— j'en jurerais— aimé, bien aimé. Ma foi! Trilby se met à rire, il gambade par la chambre et disparait dans les flammes du foyer sans répondre.
Chatte Blanche attend.
En attendant, elle joue la comédie éternelle de la comédienne et de 1 amoureuse; elle répète, elle s'amuse en s'ennuyant, s'ennuie en s'amusant, promène son joli visage de Porchefontaine au bois de Boulogne et du Gymnase à l'Opéra, engraisse doucement et se moque de son embonpo nt — pour ne pas humilier ses rivales maigres, car Chatte Blanche est bonne fille, bonne fille comme Frétillon, mais avec un cotillon plus riche et beaucoup plus de diamants; puis elle n'écrit pas de mémoires, et, en fait d'épreuves, elle corrige à peine celle de ses photographies.
Au fait, la douce Chatte Blanche a fait peut être la fortune de trente operateurs qui exposent son portrait à leur porte et semblent promettre à toutes les femmes un portrait aussi charmant que celui-là.
Une vieille dame entre un jour chez Nadar pour se faire photographier.
— Comment voulez-vous ce portrait? dit le blond aréonaute, rival du blond Phœbus.
— Semblable à celui-ci, dit la dame, mais tout à fait semblable !... Et sa main désignait impérieusement, devinez quoi ? — Le portrait
de Chatte Blanche!. .