‹ La Vie parisienneChapitre 62 sur 662 · LA VALSE · texte numérisé non relu

LA VALSE

Salut, valse, danse immatérielle, réalisation d'un rêve entrevu la nuit, sur les bords du Rhin, à travers les brumes des forêts de la blonde Teutonia. — Tu n'as pas lerhythme saccadé et monotone de la polka ; tu ne ressembles pas à un exercice de frotteurs comme la mazourka; tu n'es pas tourmentée et prétentieuse comme la varsoviana, pour aboutir au gesle de deux personnes écrasant une araignée ; tu dispenses de 1 esprit que devrait demander le quadrille ; tu laisses à l'homme l'allure crâne, à la femme le mouvement gracieux ; tu es bien la vraie fille de l'Alsace, la terre des rêves et des légendes, des Elfes et des AYalkyries.

Lorsque 1on prélude se fait entendre, on croit sentir passer sur tout son corps le souffle aimé de la patrie ; quel que soit le lieu où ils se trouvenl, tous ceux que tes airs ont endormi dans le berceau répondent à cet appel. Ils pourront oublier la famille, le vieux Rhin, la Sauerkraut, la bière, les Vuisardent de Wolksheim et de Molsheim, les âpres senteurs de la llartz profonde, ils pourront perdre même l'accenl de la langue maternelle, accent mâle et sonore comme le bruit du fleuve roulant ses pierres aux mille couleurs; — jamais, jamais ils n'oublieront ta danse adorée.

Sur la terre sacrée qui a produit les Maurice de Saxe, les Kléber, les Rapp, les Kellermann, tout homme naît héros : riche ou pauvre, il doit porter le hausse-toi sur la poitrine ou le sac sur le dos ; la jeune fille élégante et la simple paysanne, veulent toutes les deux dans leur corbeille do mariage l une des épaulettes de capitaine, l'autre des épouletles de grenadier. — Ainsi ont fait leurs pères, ainsi feront leurs fils.

Aussi avant de quitter pour sept ans la charrue, le jeune homme met son beau gilet rouge aux brillants boutons de cuivre et court dire adieu à la blonde bien-aimée; tout le monde est réuni sur le pré, les plus anciens à la médaille de bronze, les plus jeunes aux médailles d'argent; et l'orchestre au fond fait entendre la danse nationale La promenade commence; après quelques pas on tourne doucement sur un rhythme doux phrasé comme une déclaration ; la valseuse se fait encore un peu sentir au bras, tout en suivant l'impulsion qu'on lui imprime. Puis la mélodie devient plus intime ; le bras enserre toute la taille et la compagne cornmence à s'abandonner davantage.

Enfin la mesure arrive pressante; l'harmonie se passionne, les corps se pressent, les pieds s'enchevêtrent sans se toucher et se jettent dans un tournoiement vertigineux; tous les objets environnants disparaissent; lesjambes, la tète, le cœur, tout se grise; on voudrait s'arrêter qu'on ne le pourrait et le mouvement semble si naturel qu'on croit que c'est la terre qui valse ; les .créatures demeurent tellement adéquales que le regard même pénètre le regard, et cela par une sorte de magnétisme innocent, qui fait que la plus chaste enfant peut regarder le plus grand vaurien sans baisser l'œil, ni rougir — la musique a dématérialisé les êtres.

De même que la vague capricieuse roule à son gré le nageur intrépide, de même l'harmonie saisit le valseur, l'englobe, le conduit, le berce et le roule dans ses flots amoureux; tourne, tourne, valse chérie, mère de l'amour et de la foi : le vieil Erwin de Steinbach, le saint cvêque à la barbe d'argent, avait obtenu du ciel que les séraphins vinssent jouer des valses pendant le travail de ses sculpteurs; et les marteaux et les ciseaux valsaient tout seuls et couvraient d'une dentelle de pierre le Miinster de Strasbourg.

Mais tout finit en ce monde, même la valse. Alors la jeune fille aux cheveux de chanvre embrasse son valseur, lui donne une pipe de porcelaine et un sac à tabac fait avec sa plus belle coiffe de velours toute émaillô de paillettes brillantes cl elle lui dit : « Va, et pendant ces sept années, ne désapprends ni à aimer, ni à valser. »

Il jure et tient parole. Pendant tout le temps qu'il passe à servir sa patrie il se perfectionne et dans l'art d'aimer et dans l'art de valser ; dans l'art d'aimer en retrouvant la payse dans toutes lesfemmes qu'il rencontre, tant son souvenir lui tient au cœur; dans l'art de valser en apprenant à tourner pendant toute .une demi-heure sur un banc de corps de garde en se sifflant à lui-même un des airs nationaux.

Edouard Siebecker.

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