‹ La Vie parisienneChapitre 628 sur 662 · LES BICHES AU THEATRE · texte numérisé non relu

LES BICHES AU THEATRE

Le nom de Mlle Juliette Beau, qui est revenu si souvent, cette se- . marne et l'autre, dans les conversations parisiennes, m'a rappelé son court passage au théâtre.

C'était en avril 1860. Un bruit, venu l'on ne sait d'où, se répandit mystérieusement dans Paris qu'une grande actrice nous était née. Quelques affidés s'en allaient répétant tout bas, d'un air important, à l'oreille des gens qu'ils rencontraient : * Mars est retrouvée !.. vous verrez... je ne vous dis que cela : Mars est retrouvée. » Mars, c'était Mlle Juliette Beau, une fort jolie femme du demi-monde, très connue pour sa beauté, son grand train et son esprit, mais en qui personne ne s'était jusque-là avisé de soupçonner une actrice.

Comment l'idée lui était-elle venue de monter sur les planches ? Elle s'ennuyait sans doute. 11 faut bien que ces créatures, qui sont rassasiées de plaisirs et de luxe, qui n'ont plus même le temps de former un désir, paient la rançon de leurs bonheurs. On sait l'histoire de cette courtisane fameuse, dont la vie n'était qu'un long bâillement, et qui n'éprouvait plus de sensation qu'à baigner ses beaux bras dans des coll'res de pierreries. Le théâtre est pour elles un lieu d'émotions et de luttes; quelques-unes s'y jettent, comme d'autres prennent un amant qui les bat, comme un roi absolu fait la guerre, pour sentir encore la joie d'espérer et de craindre.

Offenbach, l'illustre imprésario des Bouffes-Parisiens, ne savait à quel saint se vouer, pour ramener à son théâtre le publié qui l'abandonnait. On lui parla de Mlle Juliette Beau; il fut ravi de l'occasion. Bonne ou mauvaise, il savait bien que tous les amis de la charmante habituée du Bois viendraient l'entendre. C'était quinze jours de salle comble. Il s'agissait surtout de montrer ses jambes, qui passaient pour être les plus belles du monde et que quelques personnes ne connaissaient pas encore. On s'occupa de remonter Daphnis et Chloé; Offenbach donna le rôle de Daphnis à la paire de jambes que lui envoyait la Providence, et les répétitions commencèrent.

Je venais d'entrer dans le journalisme et je n'avais pas grand crédit, alors Dieu sait pourtant ce qui me tomba de recommandations, de sollicitations, de prières ; et toujours : « Mars est retrouvée. . je ne vous dis que cela : c'est Mlle Mars. » J'ai le caractère tourné de façon que le plus sûr moyen de me prévenir contre les gens, est de me les recommander avec trop d insistance. Tant de bruit fait autour d'une personne équivoque, qui n'avait, après tout, donné aucune preuve de talent, m'importunait, m'agaçait. J'arrivai dans ma stalle, tourné en boule comme un gros hérisson.

Elle parut; que voulez-vous , on est homme, n'est-ce pas? c'était un charme; nous fûmes tous ensorcelés. Paul de Saint- Victor fit d'elle le lendemain, dans la Presse, un délicieux pastel : « Elle a, écrivaitil, une de ces figures qui feraient dire à Suzanne : Voulez-vous bien ne pas être jolie comme cela. Imaginez de grands yeux clairs, un sourire d'enfant timide, des traits délicatement chiffonnés, et cette tête exquise nichée dans un fouillis vaporeux de cheveux blonds-cendrés. On dirait Chérubin déguisé en berger de l'Archipel. »

Comédienne, c'était une autre affaire. Elle ne savait ni marcher, ni se tenir ; et la malheureuse enfant tenait toujours ses yeux fixés sur le chef-d'orchestre, qui d'un mouvement de son bâton semblait lui dire : c'est le moment, partez. — Et elle partait. Non, ce n'était pas précisément Mlle Mars ; il en fallait rabattre : et cependant, elle portait son costume avec une divine élégance; elle avait dans le geste je ne sais quelle grâce allongée et languissante, dont le contraste, avec • les airs enfantins et mignons de son visage, était d'un piquant irrésistible.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cette jolie statuette de boudoir eut presque du style. Elle avait su mettre, dans ce rôle de Daphnis — quel rôle et quel pièce ! — tantôt l'ardeur étonnée et profonde d'une passion qui s'ignore, et d'autres fois l'enjouement naïf d'une jeune bergère qui joue avec ses compagnes. Son succès fut un entraînement; il semblait que le public, en l'applaudissant, lui fit une déclaration.

Les bourgeois vinrent après, qui eurent l'enthousiasme moins prompt, il faut bien le dire. Mais le coup était porté; tout le monde voulut avoir deviné Mlle Juliette Beau. — Je vous l'avais bien dit. . qu'est-ce que. je vous disais... êtes-vous assez convaincu? — On ne l'eût pas été absolument, qu'il eût bien fallu se rendre. Que faire contre un engouement pareil, surtout quand on le partage.

Celle qui l'excitait y fut prise toute la première. Ce succès et les espérances qu'elle en conçut lui inspirèrent une résolution héroïque Elle rompit avec le monde, s'enferma chez elle et se mit à travailler' On lui a.vait assuré qu'elle était merveilleusement douée par la nature

pour jouer les grandes coquettes ; la voilà qui apprend le rôle de Célimene et de Sylvie et qui les répète en chambre.

Son professeur était Boudeville. Encore une. figure curieuse du monde dramatique, ce Boudeville si parfaitement inconnu du reste de la terre, mais dont le nom n'est prononcé qu'avec admiration et respect, dans les hauteurs cythériennes de la Tour-d'Auvergne. Bicourt et lui se sont partagé l'empire : à Bicourt les fureurs et les plaintes de la Tragédie, les Rachel, les Agar. Boudeville est plus léger ; c'est lui qui gouverne Molière et Marivaux ; il module les soupirs de la passion heureuse ; les dépits et les colères de l'amour trahi. Il connaît les inflexions de la coquetterie féminine, il les a recueillies de la bouche même de mademoiselle Mars ; quand il dit : . Mademoiselle Mars faisait trois pas ainsi» tout le monde s'incline ; bon enfant d'ailleurs, grand faiseur de calembours, et disant volontiers « mes petites chattes .. à ses élèves, quand il en est content. Il en est toujours content.

Il m'emmena un jour de leçon chez mademoiselle Juliette Beau, qui me joua avec toutes sortes de petites mines effarouchées, une scène du Misanthrope et un acte du Jeu de l'Amour et du Hasard Qu'elle était belle, avec ses grands yeux clairs, qui semblaient demander un conseil, ses coquettes façons de s'asseoir près de vous; et de murmurer à votre oreille, avec des mignardises d'émotion : Ah ! que vous me laites peur ! Je ne pourrais pas trop dire ce qu'elle fit de la scène de Marivaux ; mais celle qu'elle prit la peine de jouer, pour moi, devant l'impassible Boudeville, fut jouée par la comédienne la plus consommée dans l'art de séduire ses juges.

Il y a des gens qui vous offrent à dîner et vous lisent ensuite quelque poème de leur façon ; si le diner était bon, vous trouvez bien malaisément le poème mauvais. Les strophes vous semblent délicieusement rissolées et les vers, cuits à point, avec un léger parfum de truffes. Un juge qui digère est un soldat désarmé. Je sortis de la rue Caumartin, dûment convaincu que je venais d'entendr mademoiselle Mars. Que le premier qui est sans péché me jette la pierre.

^ Elle s'essayait de temps en temps au tout petit théâtre de la Tourd'Auvergne. C'était des solennités clandestines, de mystérieuses agapes ; on y voyait des gens de lettres, des gandins, des biches, des artistes et Delaage qui courait, affairé pai les couloirs. Tout ce monde communiait là. dans la môme admiration. C'étaient des cris, des ravissements, des extases! Elle disait le Marivaux avec une si aimable gaucherie ; naïve et rouée tout ensemble, une coquetterie raffinée, avec toutes sortes de jolis petits enfantillages. Nous sortions de là enchantés ; tout Paris, le tout Paris des premières représentations, apprenait le lendemain ce triomphe et nè parlait d'autre chose toute la journée.

11 advint, à quelque temps de là, que l'Opéra eut l'idée d'organiser une représentation extraordinaire au bénéfice de mademoiselle Rameau. Les membres de la commission songèrent à profiter dn bruit qui se faisait autour de mademoiselle Juliette Beau. Us la prièrent de jouer ; elle promit et le public, deux jours après, put'lire sur des affiches monstres, en lettres énormes, que mademoiselle Beau jouerait Sylvie dans le Jeu de l'Amour et du Hasard et que les comédiens du Théâtre-Français lui donneraient la réplique. Il faut bien convenir que l'affiche avait été rédigée par de maladroits amis. M. Thierry se piqua, il répondit d'un ton assez aigre que la Comédie-Française se suffisait à elle-même et ne prêtait son concours à personne.

L'affaire en resta là ; mais le scandale qu'excita ce petit démêlé ne fit qu'irriter l'impatience du public. — Quand donc la verrons-nous enfin? — Un très-bel esprit, qui avait eu déjà de grands succès au théâtre, se hâtait d'achever une grande pièce en cinq actes, dont il lui destinait le principal rôle. C'était l 'Attaché d'Ambassade, dont la première représentation fut annoncée vers octobre 1861.

Vous avez sans doute vu plus d'une fois ces solennités dramatiques, Elles se ressemblent toutes : celle-là eut pourtant comme un ragoût particulier, ennemis, enthousiastes, ou indifférents, ilyavait chez tous une attente, une inquiétude, et comme une sorte de frémissement. L'auteur avait voulu tirer parti de cette fièvre d'impatience. Au lieu de montrer tout de suite l'héroïne de la tête, il l'avait longtemps fait désirer La toile s'était levée sur un beau salon de bal ; et durant la première scène, on n'avait parlé que de la baronne Palmer* — « Avez-vous vu la baronne Palmer ? — Regardez donc comme tout le monde s'empresse autour de la baronne Palmer. — La baronne Palmer est la reine du bal ! — Quel est le fortuné mortel qui épousera la baronne Palmer ! » Si bien que le public commençait d'en être agacé : qu'elle vienne donc enfin ! — ah ! elle arrive, la "voilà !

17 décembre 1864.

C'était elle. Il y eut un frisson de curiosité qui courut de l'orchestre aux loges. Elle s'avança lentement sur la scène, tendant son joli visage, comme une biche' effarée. Elle était en toilette de bal, traînant à petits pas une ample jupe blanche, et son corsage s'élançait de cette jupe, qui bouillonnait autour d'elle :

Comme autrefois Vénus dans l'écume des flots.

Jamais on ne vit buste d'une maigreur plus fine et plus élégante; jamais plus délicieuses lèvres ne sourirent à un public, et ne semblèrent lui demander grâce. Elle tremblait de tout son cœur, et c'est à peine si elle put trouver assez de voix pour dire les premières paroles, qui se séchaient dans sa gorge. Elle avait les bras étroitement collés au corps, et l'on sentait bien, à les voir se serrer ainsi contre elle, qu'elle était prise d'une horrible peur.

Le public resta froid ; on lui avait promis une comédienne, il voulait une comédienne. On eut dit l'ogre de Perrault flairant une réputation fraîche, et tout prêt à la dévorer. Veux-tu bien rentrer^ tes dents, grand vilain ogre ! mais non, acteurs et pièce ne lui semblaient pas meilleurs l'un que l'autre. 11 n'y eut qu'une scène, où il s'attendrit pour de bon : c'est quand Mlle Juliette Beau, priée de chanter une romance, s'assit au piano, et se mita chanter Ay Chiquila, dont la vogue singulière date de ce jour. Elle dit ses couplets sans beaucoup d'art, mais d'une voix si harmonieuse, si pénétrante, si fraîche en même temps, que la salle éclata tout entière en applaudissements.

Il y eut encore quelques moments où les amateurs purent reconnaître les intonations d'une vraie comédienne. Elle a, dans la pièce de M. Henri Meilhac, affaire à un jeune homme qui n'ose pas lui déclarer qu'il l'aime, et qui s'y décide enfin, après bien des tergiversations : « Croyez-vous que je ne le savais pas depuis longtemps ? répond-elle. » Cela fut dit avec l'accent tendre et fin d'une vraie comédienne : Mlle Mars, puisqu'on y revient toujours, n'eût pas mieux fait.

- Eh ! oui, je n'en démords pas encore à présent; il y avait dans cette étrange créature l'étoffe d'une artiste remarquable. Mais elle n'avait pas réussi la première fois ; le coup était porté. Elle s'abandonna ellemême . En vain Boudeville lui prodiguait-il les consolations de l'espérance; elle languit quelque temps au Vaudeville, essaya d'un travesti, dans une vieille comédie de Lokcroy, qu'on reprit pour elle; ne ramena pas le public, qui ayant cassé son joujou, n'en voulait plus entendre parler, se dégoûta de la scène, et finit par rentrer dans la vie privée.

Je la voyais encore de loin en loin, aux premières représentations :

« C'est donc fini! lui disais-je. — Qui sait? répondait-elle Nous

verrons ! » — Mais elle avait fait son deuil de la comédie. C'est

vraiment dommage.

Page 1