AU BOULEVARD DES ITALIENS
Eh ! mon Dieu, monsieur, tout est dit sur Eugène Delacroix. On a chanté sa gloire sur tous les tons et modes imaginables.— Il est jugé définitivement. C'est un grand homme ! N'en parlons plus.
— Mais, monsieur, répondis-je, convenez avec moi qu'il s'est élevé au niveau 'des maîtres de Venise et d'Anvers, que ce fut un glorieux lutteur, un esprit audacieux et superbe.
Il m'interrompit : — H fallait dire tout cela il y a quarante ans ;
vous arrivez trop tard. En vérité, j'admire ces enthousiastes de sa dernière heure avec leur zèle de nouveaux convertis. Seulement, ils sont trop nombreux. Je demanderais un détracteur, un seul! pour faire repoussoir. Mais on n'en trouve pas ; ils ont disparu avec le o-rand artiste. Il ne reste que des adorateurs plus ou moins désintéressés. Et vous-même, en ce moment, n'en avez" fait l'éloge que pour lier conversation et me demander quelques renseignements ou quelques avis. . A„ ,
(Je diable d'homme, au teint pale et verdatre, semblait lire dans mon âme en clignant des yeux noirs et perçants, qui faisaient l'effet de deux charbons dans une omelette. Il avait été peintre, administrateur écrivain, et maintenant il se reposait. — Voulant profiter de sa bieii've.llance, je vous avoue, lui dis-je, que j'ai un fils; il est rempli de moyens. Je veux le mettre dans la partie des beaux-arts. Je suis un bon bourgeois, mais, j'ose le dire, je suis sans préjugés, et comme aujourd'hui tous les rangs se confondent, je fais autant de cas d'un artiste, quand il a du génie, que du premier venu. Leur jour est arrivé, et tout les favorise : éducation gratuite, existence indépendante, école rajeunie, juges impartiaux, association fraternelle, appui de la littérature, enthousiasme du public qui les honore et les enrichit.
— Autant d'erreurs que de mots. Dans quel feuilleton avez vous vu cela? D'abord, au xix° siècle, nous n'avons pas plus la dévotion au beau que la dévotion aux saints.
On achète encore les chefs-d'œuvre des grandes époques, mais ils sont devenus les objets d'un luxe orgueilleux, plutôt qu'une nourriture de l'âme ou un besoin de l'esprit. On va au Louvre pourvoir non pas un Murillo, mais quelque chose qui a coûté 600,000 fr. On paye 2,500 fr. un croquis dont Delacroix n'aurait pas trouvé 250 fr. la veille de sa mort et dont un jeune homme n'aurait rien obtenu, du tout. Tel est le sort des artistes, tour à tour exaltés ou dépréciés outre mesure au gré du caprice de la foule.
— Mais les critiques, les lettrés, développent le goût de cette foule ; ils éclairent l'opinion.
— Dites qu'ils sui > ent le courant : c'est plus facile que de le diriger. Ça été la mode s'égayer aux dépens de Delacroix. On disait que, dédaignant d'imiter la nature, il en peignait une de son invention. Les écrivains les plus spirituels, Alphonse Karren tète, se plaignaient de voir la barque de Don Juan flotter sur une mer perpendiculaire. Ils assuraient judicieusement avoir toujours vu la Méditerranée horizontale, et jamais les chevaux roses et lilas ! Aujourd'hui, les plus ignorants et les plus insensibles n'oseraient répéter ces critiques amères, qui semblaient si justes à des écrivains de mérite. En savaient-ils plus ? Non. Alors il était de bon goût de les dénigrer. La mode en a passé ; elle reviendra peut-être. Qu'est-ce donc que ce vrai beau; ce beau immuable qui change tous les vingt ou trente ans, — et qui est toujours révéré avec ses variations et sous toutes ses formes? Comme le couteau de Jeannot, dont on renouvela cent fois le manche et la lame, — et c'était toujours le même couteau 1
— Il est certain, monsieur, que je serais fort embarrassé pour définir le beau. Je crois cependant qu'on peut toujours dire que c'est la splendeur du vrai. Cela n'engage à rien et ne peut jamais nuire. Mais convenez du moins qu'on sait aujourd'hui le reconnaître partout. On est plus équitable, plus compréhensif.
— Dites plus indifférent — il n'y a plus de culte pour telle école ou tel style. Naguère on se disputait sur le mérite relatif de la forme ou de la couleur. — Alors on se passionnait; à présent on est raisonnable, on admet tout parce qu'on se soucie de 1 en autant que de l'autre, c'est-à-dire aussi peu. La mode commande, l'art obéit. 11 n'y a plus de principes, — mais des intérêts — auxquels il ne faut pas nuire. On croit être impartial en couronnant des mêmes lauriers les Raphaël et les Vanloo! et l'ou peut ajouter les Cresson de Fougères. On les enfume tous avec le même encens.
— Mais, monsieur, la facilité des études, comptez-vous cela pour rien : L'enseignement gratuit et la réforme des écoles ?
— Quel reproche adresse-t-on aux arts de ce temps ? La stérélité de conception, l'originalité rare. Ignorez-vous combien les qualités intellectuelles l'emportent sur celles qui sont purement d'exécution ? L'éducation de l'homme doit précéder celle de l'artiste. Il y a de tels dont le talent se sent d'habitudes élégantes et du commerce de l'aristocratie ; c'est en passant leur jeunesse dans la société de personnes distinguées qu'ils ont acquis l'élévation et le goût du bien. Ils ne se bornaient pas à la partie matérielle de leur art, ils étaient poussés par le besoin d'exprimer les sentiments dont ils étaient pénétrés, les idées dont ils étaient remplis. Nos artistes, pour la plupart, ont du temps de reste pour ce qu'ils ont à tirer de leur cerveau. Ce n'est pas la pratique qui leur manque, et d'ailleurs on ne possède bien dans les arts que ce qu'on a trouvé soi-même. Malheur à ceux qui vont chercher le beau dans les écoles où on l'enseigne comme on enseigne l'algèbre. L'art est bien déchu quand on en est réduit à le soutenir par des moyens factices. Un jour on met ses produits en loterie, proclamant ainsi qu'on ne peut pas les vendre. Une autre fois on en rend l'enseignement gratuit, et le public, logicien impitoyable, ne croit pas que ses produits vaillent beaucoup plus qu'il n'en coûte pour apprendre à les fabriquer.
— Mais les récompenses, monsieur, le prix de 100,000 francs?
— Oui, c'est un remède héroïque qui montre la grandeur du mal. Il n'en faut que la moitié pour la science. Mais l'argent ne suffit pas aux arts plus qu'aux lettres. C'est l'estime, c'est la considération qui est seule nécessaire à un homme de cœur. Quand le génie existe, il est assez heureux de se produire; mais ce produit là ne s'obtient pas à volonté. La société d'acclimatation fait sagement de ne pas se livrer à l'élève des aigles, et l'on n'a jamais eu l'art d'engraisser le Phénix .
A certaines époques, l'art est un besoin pour la société, et les artistes abondent comme les généraux dans nos grandes guerres.
En d'autres temps, l'art n'est qu'un luxe et n'a plus qu'une place secondaire dans la pensée de tous. Il est subordonné aux sciences, aux lettres. Heureux encore s'il peut s'égaler à l'industrie.
Voulez-vous connaître dans quel rapport l'art est à l'industrie : Celle-ci expose ses produits et verse ses recettes dans une caisse de secours; celui-là expose à son profit les œuvres payées par l'État, qui les montrait gratis. Chacun a le droit de faire ses affaires ; mais la boutique est substituée au sanctuaire. Delacroix a fermé la porte; M. Ingres emportera la clef.