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LE BARON

Si fait.

LA MAHQOISE.

Et tenez, regardez, prenez un peu ma tasse. Deux de trop, nous fait observer M. L. P. lui-même, l'auteur des vers. Il a parfaitement raison. Retirons nos pieds.

Le PiopiiùUiie gérant, MARCELlis

Pariis.— Imp. KUGELMANN, 13, rue Grange-Batelière.

décembre 1864. LÀ VIE PARISIENNE

Ce n'est point une princesse de conte de fées , c'est la Bonne Princesse. — "Voix, démarche et sourire , tout en elle révèle la bonté et elle en connaît toutes les nuances.

On la comprend vite, elle est claire, limpide et sans détours; elle n'entend rien aux artifices du langage, et la diplomatie proverbiale des cours n'a pu altérer en elle une absolue sincérité qui est un de ses plus grands charmes. On la sent vivre, on lui sait gré d'oublier son nuage, son char vert et or, et de combler les distances avec sa bonté.

Les hommes disent d'elle, avec une rudesse qui doit être chère à son sexe, — c'est une vraie femme! — et c'est sa meilleure gloire, elle en a les élans et les spontanéités, les audaces heureuses et les exquises délicatesses. Excessive, enthousiaste, d'un cœur ardent et passionné, elle aime ou elle n'aime pas et le dit avec franchise; elle n'a pas de demi-tendresse, et, à toutes ses prédilections artistiques, il se mêle une nuance de sensualisme italien qui les colore comme

une goutte de sang vient colorer une vaste coupe d'eau limpide. — C'est le sentiment qui fait des héroïnes du Titien et du Giorgione des femmes désirables en même temps que des reines et des divinités.

Le portrait monumental a été peint par un maître, il peut affronter le jour des galeries d'apparat; en ce léger croquis cherchons la femme sous la princesse. A défaut de dextérité de touche, une main loyale n'a pas de plus sûrs guides que sa sincérité et son profond respect.

Si elle a pu vous éprouver ou vous deviner seulement, comptez sur elle à demi-mot, elle a la logique du cœur, elle aime ceux qui l'aiment, et, ni le temps ni l'absence ne peuvent altérer sa confiance qu'elle ne place qu'à bon escient. — Ses amis sont donc sûrs d'elle, — et ses ennemis aussi; ne craignez rien, chacun son compte, et comme son amitié est franche et loyale, elle saurait au besoin pressentir une belle haine, bien franche et bien loyale aussi.

Je ne crois pas que la Bonne Princesse soit femme à chercher la lutte, d'ailleurs elle aime le calme et la tranquillité, mais je pense qu'aucune (d'elles ne l'accepterait avec plus de cœur si on la lui offrait. — Vous êtes oiseau ! — Voyons vos ailes?

Fatalisme ou superstition, elle croit à ses pressentiments, à ses instincts, et se laisse guider par ses sympathies qui lui épargnent une longue et difficile étude. Aussi son regard clair et franc va-t-il droit au cœur. Elle possède une parfaite sérénité qui naît de la droiture de son caractère et d'un grand calme intérieur. Je cherche vainement sur ce visage, plus empreint d'affabilité que de grandeur, le signe de

24 décembre 1864.

cette agitation fiévreuse qui est la maladie de notre temps.— La beauté passe, les trônes s'écroulent, mais la bonté est éternelle.

Il me semble que la Bonne Princesse était née pour un cercle d'habitudes paisibles, un petit nombre d'amis délicals, épris des choses de l'intelligence, des dilettantes, des artistes, des lettrés dont elle aurait su la vie, qu'elle aurait vus souvent. Elle aurait vécu sous un ciel bleu, — à Florence, — à quelques pas de la Tribune, — dans un palais entouré de grands jardins,— beaucoup de fleurs, des marbres, des grandes peintures, du repos, de l'ombre, du travail et de longues heures passées ensemble. On se serait beaucoup vu, tous les jours, et le moindre événement heureux ou malheureux arrivé à l'un de ses familiers eût été une émotion pour chacun d'eux. — En un mot, l'imagination crée à son usage, cette société raffinée que Sthendal nous fait entrevoir.

A défaut de Florence, la Bonne Princesse a su bien organiser sa princière existence, son charmant petit palais, le milieu dans lequel elle vit, ceux qui l'entourent, tout rappelle les réunions de la cour de Ferrare.— C'est un petit coin de la Renaissance italienne égarée dans notre siècle, avec une nuance de tendresse et d'affabilité qui nous reporte à notre bonne cour de Madrid, où nos princes nous demandent des nouvelles de nos mères et de nos sœurs, s'inquiètent avec bonté de nos travaux, de nos joies et de nos chagrins pour en prendre leur part. — Doux souvenir! — Charmant milieu où les rois savent trouver la ligne idéale qui sépare la splendeur du trône de la familiarité, où le savant, l'artiste et l'écrivain marchent toujours les pairs des grands de Castille, sans embarras et sans onéreuse concession.

Le luxe des palais a sa banalité comme celui des hôtels garnis, et si la grandeur sauve souvent du mauvais goût, plus rarement elle évite ce je ne sais quoi d'impersonnel qui est le cachet de quelques demeures souveraines. Chez la Bonne Princesse le luxe est tout intime, l'art veille à la porte, et se mêlant partout au sentiment intime de la femme, imprime un cachet à chaque meuble, à chaque joli rien, aux fleurs, aux tableaux, aux torchères, aux paravents sculptés par des fées ou des Chinois ivres d'opium, aux vases repoussés, aux majoliques, aux splendides étoffes.

Ecco Fiori! — Le palais en est plein depuis les salles d'attente jusqu'à ce joli jardin sur lequel s'ouvre le mystérieux atelier que franchissent les intimes seuls, vaste salle qui respire le calme et le recueillement. Ces bananiers, ces lentisques, ces lianes, à deux pas des figures héroïques des maîtres et des Vierges des vieux coloristes, c'est une aspiration constante vers une nature plus ardente que la nôtre.— L'Italie, toujours l'Italie! Ce souvenir est au fond de sa pensée, il l'obsède et se fait jour malgré elle, elle en aime l'idiôme et s'entoure de tout ce qui rappelle le ciel implacable, la mer bleue, les grands types. C'est la dominante de cette nature. — Parcourez le palais, jetez un regard au hasard sur les toiles qui le décorent. — Ici, une Intrigue à Venise, des chatoiements d'étolfe, des portiques, des masques, de l'éclat et de la lumière; — une Pasqua maria,— des transtéverines, la campagne de Rome; — une Procession à Naples; — des Séminaristes sur le Monte-Pincio; — un Moine qui chemine.— Vous le voyez, c'est encore l'Italie, et l'Italie des patriciennes, avec de vagues influences des Médicis.

L'atelier n'est point arrangé à souhait pour le plaisir des yeux, le chevalet est là, là les pinceaux et la palette aux tons vifs, toute la jolie mise en scène de l'art professé par une femme. Ici on travaille,' ici on aime l'art, et l'œuvre commencée tyrannise la pensée de celle qui l'exécute, aussi impérieusement que les œuvres militantes des artistes les obsèdent et s'imposent à eux. — Il s'agit bien de grandeurs et de préséances, de réceptions et de protocoles, — c'est un ton fin qu'on ne peut saisir, un fond dont on cherche le rapport et la nuance, une expression qu'il faut rendre et des gris qu'on va mettre dans une étoffe pour l'assouplir. — C'est beau la grandeur, mais il faut modeler sa tête dans sa séance et faire tourner cette épaule avant que le jour baisse !— Et l'artiste a sa coquetterie, elle a son petit atelier de prédilection et ne veut montrer son ébauche que bien encadrée d'un chaste papier blanc qui fait éclater l'aquarelle, commencée. Et, le soir, après avoir bien travaillé, la Bonne Princesse rayonne, et la causerie s'en ressent.

Ici, le goût n'a rien de nébuleux et de mélancolique, c'est un esprit viril et franc, en elle l'artiste domine et c'est la note sur laquelle il faut insister. 11 y a là un tond de naïveté qui intéresse au plus haut degré les chercheurs de types, ceux qui sont fous de tout ce qui a la vie, l'exhubérance et la race. La forme, le ton, la couleur, le son, que ce soit fleurs ou fruits, étoffe ou rayon, harmonie ou parfum, c'est la grande voix qui|parle le mieux à son cœur et à ses sens, et je soupçonne au fond de ces efforts artistiques, réels et sérieux, quel que soit le résultat qu'il ne faut pas exagérer, un désir fixe d'être une personnalité artistique comme elle est une personnalité officielle et une figure féminine bien accentuée. Car la Bonne Princesse apprécie le

mérite personnel plus que les écussons et professe ce libéralisme des grandes natures qui repose sur la justice et la raison.

On rencontre autour d'elle tous ceux qui se sont fait un nom à force de travail et de talent, grande aristocratie qui ne le cède à aucune autre. Ce salon est, depuis les beaux temps de l'esprit français, la restauration et l'immortelle Renaissance de 1828, celui où l'on suit le mieux le mouvement des idées, on y coudoie l'homme célèbre depuis hier, celui qui le sera demain. Il y a là de charmantes causeries, et malgré, le fatal officiel, un entrain de grand ton que doivent envier ceux que leur grandeur attache au rivage.

Vous connaissez ces personnages de Shakespeare qui non-seulement ont de l'esprit, mais encore en donnent aux autres. — La Princesse a ce don là et quelquefois par un heureux hasard, une bDiine disposition, elle rayonne, semble heureuse de vivre et de voir groupés autour d'elle ceux qu'elle aime le mieux. Alors les plus réservés s'enhardissent, tout ce qu'on dit est heureux, tout se groupe et se compose bien; le guéridon, la lampe et les jolies femmes feuilletant les keepsakes, le dernier des ambassadeurs, qui semble un beau portrait de Lawrence, tient bien sa place à la cheminée; les profils perdus s'agencent bien avec les lignes des fauteuils, et les robes blanches font valoir les habits noirs, les cordons rouges et les plaques. — Et l'air qu'on respire, là est empreint de confiance et de bonté, on a à tâche de plaire et on a le bonheur de réussir.

On a vu des princesses, — il y en a encore, — qui redoutaient le voisinage des jolies femmes et les proscrivaient impitoyablement de leurs salons sous le fallacieux prétexte d'ennui; ici, on leur fait bon accueil et on les recherche. Bu reste, je vous assure que les grandes coquettes se sentiraient désarmées par cette fière franchise qui reçoit en pleine lumière, sous le jour implacable d'un atelier au nord. — Et c'est un charme de voir de jolies épaules irrisées par un rayon de lumière, des boucles de cheveux retenus par des camélias, et des silhouettes élégantes qui se détachent en demi-teinte sur les fonds lumineux. — Toutes ces jolies choses-là sont la vie des artistes.

La Bonne Princesse a, pour tous ceux dont elle aime la personne et le talent, des attentions délicates et charmantes.— Une entre mille. — Un jour, un jeune écrivain, un des grand littérateurs de ce tempsci, disait éloquemment devant elle toute son admiration pour les grandes compositions de Rubens ; il évoquaitles chasses héroïques, l'Epique Thermodon , les gigantesques cohues de cavaliers sur des ponts qui s'écroulent. — A quelque temps de là, il reçoit la collection complète de l'œuvre gravée du grand maître — En soi , c'est peu de chose, mais si vous saviez comme un tel souvenir et une telle attention touchent ces âmes vibrantes à tous les vents qu'on appelle des artistes !

Aussi y a-t-il, groupés autour de la Bonne Princesse, des dévouements inouïs, dévouements discrets, ignorés, à l'état latent, qui ne seront peut-être jamais mis à l'épreuve, mais qu'elle doit deviner, ce me semble, à la seule clarté du regard.

Je voudrais que vous eussiez l'heureuse fortune de rencontrer la Bonne Princesse visitant un atelier d'artiste. — Voilà bien son vrai milieu, elle aime le pittoresque de l'atelier, ce calme à la fois monastique et mondain des hautes salles, où les armures luisent dans la pénombre où les torses antiques et les Niobés accusent leurs modelés sous l'estompe de la poussière, où les vieilles tapisseries s'harmonisent sous la patine du temps. — Là éclate une copie de Velasquez. Les Lances ou les Borrachos. — Elle court droit à Don Diégo comme à un ami. — Ici, c'est une ébauche furibonde, rapide, emporte-pièce, pleine de nerf et d'accent; elle cherche sous l'ombre, les fraîcheurs et les demi-tons et la voilà qui frotte la toile de son gant.

Elle, veut tout voir et elle voit tout, car tout l'intéresse, la toile ébauchée, les conceptions dégagées à peine des mille tâtonnements de la pensée, les croquis légers, les notes, la palette, le panneau, les procédés, le modèle vêtu de sa grande robe rouge.

Son œil d'artiste, exercé et sûr, va chercher sous un pli d'étoffe, au mur gris de l'atelier, le cadre dans lequel rit- une tète blonde.

Ceci est joli! — Franchement , spontanément! — J'aime moins ce mouvement !— Et vive, rapide, elle revient à ce qu'elle aime le mieux, le commente et le dissèque en artiste, elle veut se rendre compte des glacis et des repentirs, des effets et des causes. — Ceci lui rappelle cela, la Princesse n'est plus là, c'est l'artiste qui prend le panneau et qui se met à genoux pour regarder une toile ébauchée et oubliée dans un coin. — Voilà bien son élément. — Elle ôte son gant , frotte le bois de cette jolie main célèbre, blanche et potelée, sans ibague et sans bracelet. — Elle vous prend à témoin et requiert voire impression. — Le mouchoir tombe, elle s'interrompt pour vous remercier comme d'un grand service rendu.

C'est la haute personnification de cette indéfinissable qualité que possèdent les Italiennes — 'è simpatka.

Je ne sais point faire à la Bonne Princesse un mérite de sa charité,

24 décembre 1864,

- il y a un mot célèbre : - Le Ministère des Grâces. - Mais la charité est femme — passons !

Quelques hautes et puissantes daines aussi bien douées que celle que j'ai essayé de peindre, et la Renaissance recommencerait,

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