‹ La Vie parisienneChapitre 644 sur 662 · A CIIAMBORD - SOUVENIR DE CHASSE · texte numérisé non relu

A CIIAMBORD - SOUVENIR DE CHASSE

Il y a des choses que l'on n'ose pas dire tant elles sont contraires à l'opinion commune ; quoi qu'il en soit, je me hasarde et je risque franchement une énormité.

Je ne connais rien d'aussi laid, d'écœurant, de monotone, d'aussi languissant, d'aussi fastidieux que les bords de la Loire. Ce grand bénèt de fleuve, toujours maladif et jaunâtre, ne se trouvant jamais bien à la môme place, s'étalant sur son sable avec des airs de fainéantise agaçants, me donne des crampes d'estomac, par-çi par-là une petite végétation maigrelette, qui a l'air de prendre un éternel bain de pied, et tout du long de ces rives poussiéreuses et brûlées de prétentieuses petites maisons blanches aux stores roses, flanquées sur la colline, comme un bout de craie sur un morceau de pierre ponce.

C'est un pays de paresse, d'ennui languissant, de rêvasserie stérile et molle. Les pensées coulent et s'étalent lentement comme la rivière et se noient dans des horizons immenses, seules et toujours semblables. La sensation que me fait éprouver ce pays de convalescent me rappelle les jouissances de ces balançoires immenses qui vous bercent, vous écœurent et vous endorment.

— Mais, monsieur, me dit quelqu'un à qui jesoumettais mes petites impressions sur le jardin de la France, êtes-vous bien sûr de connaître les bords de la Loire? Connaissez-vous Chenonceaux, Chaumont, Chambord ?

— Oui, monsieur, je connais tous les jolis châteaux dont vous me parlez là et je ne peux pas m'expliquer pourquoi on lésa construits dans un semblable pays. Ne trouvez-vous pas, par exemple, que Chambord, au milieu de son désert, ressemble pas mal à un bracelet d'or tombé dans le Champs-de-Mars. A la vuede ces clochetons, de cetamas de flèches, de tourelles, de cheminées travaillées comme une merveilleuse dentelle, on se croit en face d'un délicieux tableau arraché de son cadre. H y a dans ce palais, qui ressemble à un rêve, quelque chose qui sent le désastre, la ruine, la tristesse. C'est un grand tombeau vide.

J'ai pourtant connu un Anglais, répliqua mon voisin, qui l'a habité bel et bien et très-gaiement, il n'y a pas de cela fort longtemps. Malheureusement cet Anglais, qui était grand chasseur et fort original, avait pris la mauvaise habitude de ne payer personne. Du reste, hospitalier comme un Ecossais, il invitait à déjeuner et à dîner l'huissier du pays qu on lui dépêchait à chaque instant et lui cachait sous sa serviette, à chacun de ses repas, un louis de 20 francs. On ne saurait dire qu'il fût avare, non ; il aimait simplement la conversation de l'huissier et se ménageait adroitement des occasions de le voir. Il me-

Chez GlftÛCTX. - Exposition annuelle.

Tous les ans, vers la fin de récembre. vous avez dû recevoir, comme moi. une invitation à visiter ces galories. Pour ma part, c est un petit pèlerinage que j'accomplis pieusement chaque année, tant je suis sûr de rencontrer de jolies toilettes et de jolis visages ; de jolis meubles et. de jolies fantaisies, les uns si bien faits ponr les autres, que c'est plaisir de les trouver réunis dans ces salons — Le grand escalier, à lui seul, avec ses grandes glaces, ses panoplies, ses lusires est déjà une euwwité. Que aire des mille fantaisies qui s'étagent sur les tables et dans les rayons Ue ces saluas,

Étiez (MRQUX. — Exposition âiiimeiiê

CAVE AUqiJEUP3~5B3^5Wé= ^ Jgr*

surtout dans le grand salon ovale. Coiïrets florentins, coupes antiques, écrans Pompadour, '^P^nta%5ûîes-Darto9' quaires gothiques, miroirs à cadres d'argent pagodes chinoises, cabinets d ébène, caves à h ÏUSU^, TOles^anum^ c'est un entassement féeriq ie, où toutes les époques, toutes les nations, tous les arts ont etu mis a contributions pou.; le plus grand plaisir des bous Parisiens et des jolies Parisiennes.

24 décembre 1864.

naît du reste le grand 1rain que comportait sa fortune immense; son équipage de chasse était considérable, et par une bizarrerie particulière, il avait choisi la chapelle pour chenil de sa meute.

— Ce fut le dernier hôte de Chambord. Depuis, le vieux palais est rentré dans son isolement. C'est à peine si deux fois par an les vieux échos sont troublés par le son du cor.

— Je sais en effet qu'il s'y fait dans l'hiver deux chasses semi-officielles; est-ce que vous les suivez?

— Je les suis en amateur, comme la plupart de ceux qui en parlent. N'est pas invité qui veut, et le général de La Rochejaquelin, qui en a la jouissance suprême, n'admet pas le premier venu. 11 y a là surtout des gentilshommes vendéens et quelques-uns de la Touraine ou du Blaisois. Dans chaque chasse, et il y en a deux oar an , on courre trois cerfs; courir trois cerfs c'est l'affaire d'une dizaine de jours, car il faut le temps, vous comprenez, de laisser reposer les chevaux.

— Mais où se logent les invités durant ces dix jours, je crovais le château inhabitable à l'heure qu'il est.

— Ils se logent à l'hôtel, à l'auberge veux-je dire, qui est a droite, vous n avez pas remarqué ? Les jours où l'on ne chasse pas à courre on chasse à tir; il paraît que c'est fort gai.

— Je serais curieux de voir cela. Ces chasses doivent avoir un caractère féodal particulier, on doit y retrouver comme un reflet un souvenir des pompes de Chantilly, au temps où le dernier des Condé courrait en grand cordon, derrière ses chiens beurre frais.

— Oh ! 1 étiquette n'est point dans la tenue ; quand on s'appelle de La Rochejaquelin et qu'on a des allures princières, on peut se permettre quelques négligences de mises, et le général ne s'en prive point. Il chasse tout simplement avec un petit chapeau en toile cirée, je crois, et, lorsqu'il fait froid, il n'hésite pas à mettre par-dessus son habit une ou deux petites vestes qui ressemblent un peu de loin à des camisoles de femme, il porte une grande trompa à deux tours, la Dampierre de tradition, la trompe du grand siècle, et est monté surun cheval hongrois singulièrement harnaché. Oh ! il n'attache aucune importance aux coquetteries extérieures ; mais en dépit de ses gants décousus, de son petit chapeau et de ses vestes singulières, il a l'air de ce qu'il est, d'un des derniers gentilshommes de France. Il se fait suivre à la chasse par une voiture particulière, qui, dégagée de ses roues, devient un véritable bateau, et traverse sans peine les étangs et rivières. Cela est assez princier, qu'en dites-vous? II parait maintenant qu'en dehors de la chasse qu'il aime et qu'il connait, le général a une faiblesse. Oh I une faiblesse qui n'attaque en rien la noblesse de son caractère... Il adore faire la salade et la fait à ravir. Il faut vous dire que la chasse ayant lieu presque toujours pendant le carême, les jours maigres sont nombreux, et la salade est de tradition pour le'déjeuner de ces jours là.

— Dites-moi donc, mais ça n'est guère restaurant votre salade, un jour de chasse surtout ?

— Je puis vous affirmer cependant que pas un de ces messieurs ne transige avec sa conscience, et, sous prétexte de plaisir ou de fatigue, n'oublie ses devoirs de chrétien.

— Bravo, voilà qui est bien.

— On fait donc une monstrueuse salade dans une espèce de baquet réservé à cet usage, et c'est alors que le général déploie avec une bonhomie charmante ses talents gastronomiques ; des moutardiers entiers disparaissent, des montagnes de sel et de poivre, des flots d'huile et de vinaigre disparaissent aussi dans cette insatiable salade.

— Et est-elle bonne au moins ?

— Il parait qu'il n'est point de salade comparable à celle-là. Il est vrai qu'en manger étant déjà une faveur et en quelque sorte un titre de noblesse, il est assez naturel qu'on la trouve exquise.

— Et pas une côtelette, pas une tranche de filet ne vient accompagner ce frugal déjeuner?

— Une fois, m'a-t-on dit, une ou deux côtelettes commandées d'avance furent servies sur la table. Le général fronça le sourcil et dit simplement : portez cela aux chiens, et le respect qui entoure le vieux gentilhomme est tel que personne ne réclama.

Il y a plus qu'un capitaine des chasses dans le généré, il y a en lui un des plus nobles représentants du passé, il y a tout un monde de souvenirs 'glorieux, il est le représentant d'augustes sympathies, et sur ces terres, au pied de ce château désert dont le maître est bien loin, il est le dépositaire respecté d'une hospitalité dont on connaît le prix.

Je vous conseille de suivre une de ces chasses si vous en avez l'occasion. — Il est difficile de s'y faire inviter, mais rien n'est plus simple d'y assister en amateur. Vous verrez là réunis les plus beaux noms de la vieille France, et une collection de costumes extrêmement originale, depuis la sauvage peau de bique jusqu'à l'habit, rou<*e

depuis la cape noire jusqu'au ch ipeau gris, tous les costumes possibles s y trouvent.

— J'irai certainement, d'autant mieux que parmi les invilés je crois avoir un ou deux amis.

— Fâcheux pour vous, monsieur, car ces amis ne vous reconnaîtront pas et ne vous adresseront ni un sourire, ni une parole.

— Et à propos de quoi, s'il vous plaît ?

— Tout simplement parce qu'ils sont invités et que vous ne l'êtes pas.

BIBLIOTHÈQUE DE L'HOMME DU MONDE

Pastiches.

Page 1