‹ La Vie parisienneChapitre 643 sur 662 · LE NÈGRE SALEM · texte numérisé non relu

LE NÈGRE SALEM

Guerre d'Afrique.

Nous partions on expédition. Notre colonne volante se composait de deux escadrons de chasseurs d'Afrique, d'un escadron de spahis et de cinq cents cavaliers du Goum. Cavalerie essentiellement irrégulière, le Goum se compose des cavaliers des tribus requis par l'autorité française pour marcher à l'ennemi ; montés, équipés, armés à leurs frais, et Dieu sait comment! Ces miliciens sauvages, sous les ordres d'un chef indigène , ne reçoivent de la France que des cartouches et n'ont pour solde que le pillage. Apres à la curée, mous au combat, toujours prêts à trahir, embarras ou danger, ils campent et marchent en dehors des troupes régulières, faisant bande à part, et ne sont guère bons qu'à battre l'estrade. Les derniers événements ont prouvé quel fonds il fallait faire sur leur bravoure et surtout leur fidélité.

Après quatre jours de marche, nous arrivâmes vers les trois heures du soir dans une petite vallée fraîche et ombreuse. Le camp fut bientôt installé et gens et bôtes s'ébaudissaient à l'idée de la bonne nuit que l'on allait passer dans cet Éden. Hélas ! nous comptions non sans l'hôte, mais sans notre infatigable commandant, un chef d'escadrons de chasseurs d'Afrique, noir comme une taupe et dur comme un cheval.

La lurluline était mangée, le frichtik savouré, le café absorbé , et , la pipe aux dents , nous nous livrions à un kief plein de charmes , quand le capitaine d'un air tout aimable vint nous dire qu'il nous donnait une demi-heure pour lever le camp et monter à cheval; mais la forme ne pouvait emporter le fond et le commandant de la colonne ne fut pas précisément populaire au bivouac , pendant cette demiheure-là. La nuit était noire et nous marchions en file indienne, gravissant par des chemins diaboliques une chaîne de montagnes âpres et nues. Le commandant fit appeler notre capitaine.

— Avez-vous, lui dit-il, dans vos spahis indigènes, un homme solide et résolu?

— Je n'en ai pas un , mon commandant, riposta le capitaine, j'en ai cent, deux cents, si vous voulez!

— Je ne doute pas, mon cher capitaine, de la bravoure de votre escadron, surtout mené par vous; mais j'ai besoin, pour mon dessein, d'un homme à part et vous allez voir que sa mission n'est pas facile : Nous allons cette nuit raser la Smala de Si-Lagdar et les Douars de ses adhérents. Le succès n'est pas douteux , mais vous connaissez comme moi les ressources et les ruses de ce bandit. Voilà cinq ans que nous le poursuivons et cinq ans qu'il nous échappe. Nous n'aurons pas cerné la Smala qu'il aura disparu dans la nuit. J'ai des ordres formels. Il me le faut mort ou vif et je l'aimerais mieux mort , cela m'éviterait la peine de le faire fusiller. J'ai chez lui un espion sûr. Le voilà, me dit-il, en me montrant du doigt un Arabe , qui , enveloppé dans ses burnous, était à cheval à côté de lui. Si-Lagdar est en ce moment dans la plus grande sécurité, car je l'ai trompé sur notre marche. Il est couché dans sa tente avec ses femmes. Avez-vous un homme qui aille le tuer là?

— J'en ai un, dit le capitaine.

Il appela Salem.

Salem était le seul spahis nègre de notre escadron; brave et dévoué corps et âme aux Français.

Le commandant expliqua sa mission en quelques mots.

Le nègre, impassible, écoutait :

— Tu as bien compris ?

— Parfaitement.

— Penses-tu réussir?

— Oui, si l'espion n'est pas un traître.

— H y a ses serviteurs?

Salem lit un geste de dédain.

— Il y a les chiens?

— Seigneur commandant, dit Salem, les serviteurs ni les chiens ne sont un obstacle et, si l'espion dit vrai, Si-Lagdar est un homme mort.

— Ton coup de feu sera le signal de la razzia! dit le commandant .. Mais, si tu le manquais ?

— On ne manque pas son homme à bout portant, dit Salem, et, le cas échéant, celui-ci, dit-il, en montrant son couteau kabyle passé à sa ceinture, celui-là ne me tromperait pas !

Une heure après, le douar était cerné. Salem était resté auprès du commandant.

— L'heure est venue! dit celui-ci.

Le nègre se déshabilla à l'instant, mit pied à terre, et , nu , le couteau aux dents, le pistolet pendu au cou , disparut en rampant dans les broussailles. La tente de Si-Lagdar était facile à reconnaître, placée qu'elle était sur une élévation au milieu des tentes de la Smala disposées en rond. Comme un serpent noir, Salem rampait vers elle. En arrivant près des tentes, une nuée de chiens s'était abattue sur lui. mais il connaissait les paroles magiques avec lesquelles les voleurs de nuit les apaisent : il avait passé au travers des chiens. Arrivé près de la tente de Si-Lagdar, il fit d'un coup de couteau une large fente dans la toile, et, retenant son haleine, il attendit.

Rien ne bougea. Tout dormait. Il se glissa silencieusement.

— Si-Lagdar! dit-il d'une voix forte.

A quelques pas de lui, un homme bondit sur sa couche.

— Lève-toi ! dit la voix, les Roumis approchent ! L'homme se trouva debout à toucher Salem. Celui-ci lui mit la main sur l'épaule :

— Tu es bien Si-Lagdar? dit-il.

— Oui, dit l'autre, où sont les maudits?

— Ici ! dit Salem en lui déchargeant son pistolet en pleine poitrine. Et bondissant hors de la tente, il disparut dans la nuit.

Le coup de pistolet de Salem fût le signal de notre attaque. La smala de Si-Lagdar eut le sort du maître, et, le soir du môme jour, nous campions à sa place.

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