CHASSE AU COQ DE BRUYERE
Vous autres Parisiens vous no connaissez guère le tétras, ou coq de bruyère, que pour l'avoir aperçu à l'étalage des marchands rte comestibles, et cependant vous le proclamez le roi des gibiers. Je consens à partager cette opinion et à déclarer ce citoyen de la geni emplumée, gibier de haute et puissante lignée, mais à la condition que je le verrai apparaître tout rôti sur ma table, sans avoir ete oDlige de lui courir sus.
Cette chasse est en effet l'une des plus fatigantes que l'on puisse faire, par la raison bien simple que le coq de bruyère habite les lieux les moins accessibles à l'homme. D'une nature essentiellement tarouche, il préfère le sommet des montagnes, et encore faut-il que ces montagnes soient environnées de bois épais ; de plus, non content de se tenir éloigné de toute habitation, il semble autant que possible éviter de sortir pendant le jour, de peur d'être rencontre. Le déboisement presque complet de la France a rendu le coq de bruyère tort rare dans notre pavs, et ce n'est guère que dans les Pyrénées, les Alpes et les Cévennes qu'on peut, de temps à autre, espérer en tirer quelques-uns.
Dans un voyage qu'il v a quelques années je fis en Courlande, je fus invité à prendre part à une grande chasse aux tétras, fort abondants dans tous les bois qui s'étendent aux environs de Mitau.
Nous partîmes de très grand matin, montés sur ces rapides petits chevaux de l'Ukraine, et, en fort peu de temps, nous lûmes rendus dans une vaste plaine entourée de tous côtés d'immenses forets de sapins et de chêne. Nous mîmes pied à terre à quelque distance de la forêt, laissant aux valets le soin de veiller sur les chevaux ; nous nous dirigeâmes, guidés par le prince Kin, notre amphytrion, vers Us bois.
Pendant que les rabatteurs, armés de bâtons, pénétrèrent d'un côté sous le couvert, nous entrions de l'autre armés de eanardieres et de balvanes, appeaux dont on se sert pour attirer le gibier. G était, il m'en souvient, à la fin de décembre, il faisait un de ces froids brumeux qui pénètrent jusqu'à la moelle des os, et la terre était couverte d'un léger givre qui crépitait sous nos pas. Habitué à nos chasses françaises où l'on poursuit bravement le gibier en le mitraillant chaque fois qu'il daigne se laisser apercevoir, je croyais bonnement que nous allions entreprendre une course au clocher, qui promettait d'être d'autant plus rude que la forêt s'adossait de tous cotes a des montagnes très escarpées, et déjà je m'adressais à mm-meme un très éloquent speach pour m'eneourager à soutenir dignement 1 honneur du nom français, quand soudain je vis mon hôte s arrêter, et, me montrant du doigt une hutte en feuillage, m'engager a m y blottir et à veiller fort attentivement pour ne pas laisser perdre 1 occasion de tirer le gibier.
Un valet, armé d'une balvane, reçut en même temps l'ordre de m'accompagner et de préparer l'appeau. J'avoue que cette perspective de passer de longues heures dans une attente qui pouvait être vaine, me fit faire une horrible grimace, et que je fus sur le point d'oublier les serments que je m'étais fait d'être brave quand même. Faisant néanmoins un violent effort, je me dirigeai d un pas rapide vers la hutte, et je m'y installai lo plus commodément possible.
Le valet, pendant ce temps, attachait la balvane à l'extrémité d'une branche de sapin, puis venait à son tour prendre place dans la hutte.
— Attention 1 monsieur, me dit il, nos rabatteurs sont à l'ouvrage, et bientôt paraîtra le gibier.
J'entendais en effet un bruit sourd, dont je cherchais vainement à me rendre compte.
— Je vais rappeler, continua le valet en tirant de sa poche un petit sifflet en os, un coq ne tardera sans doute pas à se montrer; ne tirez pas, attendez pour cela que les poules soient arrivées.
Approchant alors le sifflet de ses lèvres, il en tira, à plusieurs reprises, un son aigre et criard, et, bientôt après, je vis un superbe coq venir se percher au sommet d'un sapin. Son premier soin tut d examiner tous les environs ; puis, battant des ailes, il poussa un cri perçant, et qui se prolongea quelques instants.
— Cela signifie garde à vous, me souffla le valet.
Le coq, en effet, venait de se retourner et de recommencer l'examen de tout ce qui l'entourait, et, satisfait sans doute du résultat de ses investigations, il poussa un second cri, assez doux d'abord, et qui se termina par une sorte de roulement cadencé fort perçant. A cet appel répondirent plusieurs cris modulés de la même façon.
— Attention ! me glissa encore mon compagnon.
J'armai sans bruit ma canardière. Un grand nombre de tétras
voltigeaient en ce moment autour du coq ; mon ^WW»"™ sifflet et modula une sorte de plainte. A cet appel ^attendu tous ^les oiseaux s'empressèrent de se poser sur les branches, et pendant que nues secondes, parurent se consulter du regard. Lun d eux aperçut la ZZm et vint voltiger autour d'elle; le sifflet je ta dans ^ airs une nouvelle note plus plaintive, et le coq. croyant sans Joute atoir b faire à une femelle, vint se placer auprès de 1 appeau e n battan violemment des ailes. Ses compagnons, jaloux sans doute de ses succès, ™ ssèrent .l'accourir à leur tour; le tétras poussa un cri ~ et se précipita sur eux pour les repousser Alors commença une lutte increvable à laquelle les femelles ne tardèrent pas a prendre , paît et dont nous profitâmes pour mitrailler, sans distinction de sexe m âge tous les combattants, dont l'acharnement était tel que les coups de fusil ne parvenaient pas à les effrayer.
Les morts et les blessés jonchaient le sol; nous n'eûmes que la peine de les ramasser et de les remettre aux quenards.