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LE JOUR DES ÉTRENNES

La vie est un chapelet dont les années sont les grains. Après chaque Pater on éprouve le besoin de faire ouf et de respirer un instant. Ce ouf, c'est le jour de l'an, la fête universelle; c'est un moment de halte au bord de la route, c'est le coup fie vin frais qu on boit à chaque auberge quand le sac est lourd ella route poudreuse. Que l'aube vienne de naitre,que le soleil de midi darde d'aplomb ses rayons ou que l'horizon s empourpre et que le soir s'avance, qu'on soit enfant, homme ou vieillard, on s'arrête volontiers et le vin semble bon.

On ferait des volumps en réunissant tous les anathèmes qu'on a lancés à la tête de ce pauvre jour, et chaque année je vois ce renouveler les mômes tirades contre les tambours de la garde nationale, les concierges, les cousins qui vous embrassent, les enfants qui vous récitent des fables et vous jouent de la trompette aux oreilles; contre ce pauvre père de famille qu'on rencontre dans la rue, chargé comme un baudet, traînant sa femme parée d'un manchon neuf et ses enfants écarlates, tandis que le froid rougit son nez, fait pleurer ses veux et que, arrêté sur le trottoir, il fait ps'st aux cochers de fiacre qui filent sans s'arrêter.

On a ri de la foule endimanchée, piétinant sur les boulevards et s arrêtant devant les boutiques en planches où s'étalent les mirlitons. On a ri des dîners de famille, des visites au grand-papa, des compliments sans fin, des poignées de mains banales, de ces registres épais ou une foule de gens pressés viennent griffonner leur nom et faire un gros pâté au-dessous pour attirer l'attention. On a ri des réceptions officielles où 6,000 paires d'épaulettes toutes neuves défilent avec méthode devant quoiqu'un qui doit avoir envie de bâiller. On a ri de l'homme en cravate blanche qui a loue huit jours avant la calèche de son mariage et, escorté de madame, abat, cejour-là ses vingt visites, comme M. Ricord, etc., etc.

De quoi n'a-t-on pas ri ?

Eh bien^I tout en rendant hommage à notre gaité intarissable, je trouve qu'on a tort de se moquer. Bienheureux ceux qui ont des étrennnes adonner ; plus heureux encore ceux qui en ont à recevoir. J'aime les marchands d'oranges, les boulevards encombrés, Paris grouillant, se heurtant, piétinant, jouant du mirliton et maneeant des pralines; j'aime ces milliers de faces rouges, fraîchement rasées, encadrées dans des faux-cols trop raides, épanouies pour la fête, bêtes à faire plaisir, mais heureuses et coloriées. J'aime a voir les tambours de la garde nationale festonant par les rues, tandis que leur instrument accroche les boutiques et fait boum en bousculant un monsieur. J'aime le jeune hemme économe qui, le collet relevé, caressant d'une main dégantée le papier satiné de sa livre démarrons, sautille sur ses pointes de pavés en pavés, et coquettement, sans taches, sans souillures, le sourire aux lèvres, arrive à la porte de son supérieur et tire la sonnette en remettant ses gants. J'aime les boutiques pleines, parées comme une église au jour de Pâques ; j'aime le bruit, la foule, le murmure de tout ce monde, et dans l'équipage bleu de ciel delà ville de Paris, monsieur le maire qui fait la roue à côté de son adjoint. Cent cinquante francs de broderies seulement sur cet habit splendide, qu'il a fallu, hier soir, découdre aux entournures. C'est un beau jour!

Place, place ! voici la voiture officielle de Son Excellence qui se rend au palais. Voyez-vous les bas blancs des laquais, la perruque du cocher, les chevaux qui piaffent, les roues qui lancent des éclairs, et dans l'intérieur, derrière la glace polie, la tête de Son Excellence frisée avec soin. Puis, des petits messieurs coiffés d'un tricorne qui ne tient pas, cachant sous leur paletot, dont le collet est relevé, leur habit brodé d'or ou d'argent et leur épée qui passe par-dessous, fument de trop gros cigares, malgré le froid aux pieds, et cherchent en riant dans la foule des voitures, leur petit coupé bleu dont le cocher est chez le marchand de vin.

Le marchand de vin ! sa boutique est pleine : on boit ! on boit 1 on rit, 1 on chante, et le charbonnier du coin qui s'est débarbouillé, exhibe un visage nouveau qu'on ne lui connaissait pas. Cependant un gros banquier sedemeriedans la foule qui envahit la boutique du confiseur a la mode, une liste à la main, il joue des coudes comme à la Bourse un jour de hausse. A son gant blanc qui s'agite en l'air au-dessus des chapeaux, la demoiselle de comptoir, trop serrée dans son corset coifftée, lustrée, polie et les mains rouges, a reconnu monsieur le baron' Une veut monsieur le baron? Ces corbeilles japonaises, ces paniers chinois, ces pralines duchesse, ces chocolats à la crème, ces Portez clans la voiture de monsieur le baron ! A grand'peine ou se faufile vers la caisse, et par centaines les pièces d'or pleuvent et résonnent au milieu du bruit. Monsieur le baron remonte en voiture et va chez Siraudin pour acheter des fondants.

Durant ce temps, sa maîtresse avale une douzaine d'huitres en tète a tête avec un petit jeune homme. Un tas d'écrins en velours de toutes couleurs est étalé sur la table du salon. Dans un "rand olat d'argent pleuvent les cartes de visite et des sacs de bonbons se dressent en montagnes dans tous les coins de l'appartement.

Chez madame la présidente, la sonnette teinte depuis deux heures

jusqu'à minuit. Avant que la nuit vienne, cent cinquante personnes y seront venues dire un mot, saluer, sourire et déposer sur la console un sac signé Siraudin, empli chez l'épicier. Partout ce ne sont que paquets qu'on porte, meubles qu'on déballe, diamants, parures, uros sous.— Paris s'est fait prodigue et perce ses poches en souriant. On sourit à ceux qu'on aime, on sourit à ceux qu'on n'aime pas on . embrasses» femme de ce bon baiser, d'autrefois on souhaite une sœur à son enfant et l'on se promet d'y repenser. Le travail cesse, la vie s'arrête.— Voyez les choses en beau et faites-vous joyeux. Sur cent poignées de mains que vous donnerez demain, il y en aura bien deux qui seront douces à donner. - N'y aura't il q >e cela, c'est la [ eine de mettre une ciavate blanche et n'enfiler ses bottes vernies.

Je ne m'en ca-he pas : j'ador3 ces jours de fèt*, je, suis comme les Italiens qui ne comprennent pas le bon Dieu sans pétards et sans feux cl'ariifice. J'aime les trompettes, les mirlitons et je ns vois pas arriver sans une sorte d'émotion ces jours excep'ionnels où l'on se rappelle les amis oubliés ou perdus, et où l'on frappe à la porte de ceux qui restent avec un bon soulnit sur les lèvres, cù l'on fait transporter aux quatre coins de Paris, des chevaux mécaniques et des poupées à ressort à l'adresse de ses petits amis, où le bébé en chemise vi-nt vous réveiller en grimpant sur le lit, et vous lance dans l'oreille de sa petite voix guillerette : Petit père, je te souhaite une bonne année; et à toi aussi, mon cher petit homme, je souhaite une bonne année, des tartes in'erminables, des macarons divins, des gâteaux ruisselants de crème et un bon estomac pour digérer tout cela.

Et maintenant, chère lectrice, qui, demain, trouverez ce journal caché sur votre table au milieu des bonbons, ayez un bon mouvemeni, pardonnez-moi mes fautes de l'année et permettez, tandis qu'il n'y a personne, que je baise les doigts roses de votre charmante main.

OBSERVATIONS

11 est bon que l'esprit d'économie ne commence pas trop tôt, pour n'avoir pas le temps de nous rendre avare.

Nous nous cententons de nos raisons; mais les autres, de notre exemple.

L'ingratitude est fille de la présomption.

Si l'on se lasse plus vite de la beauté que de l'esprit, c'est qu'on voit bientôt ou finit celle-là, et qu'on ne sait jamais où s'arrêtera l'autre.

Il faut savourer l'amour comme les vins fins, à petites gorgées et dans des coupes choisies.

Le plus lourd des fardeaux c'est la conscience de son infériorité.

Un pou de justice tient lieu de beaucoud de bonté.

Quand, d'un commun accord, un homme est reconnu pour sot, on lni octroie la bonté par compensation; et il est bien sûr de ne pas rencontrer d'envieux.

Consentez à faire d'un homme un dieu, et il consentira volontiers à être un bon dieu.

Si pure et si sage que soit la jéune fille on l'épouse, soyez convaincu qu'elle s'est fait de l'amour un idéal, rival éternel de l'amant ou du mari, et qu'elle cherchera sans cesse.

Ije uom d'ami appartient à quiconque a foi dans quelqu'une de nos reliques.

31 décembre 1864.

LA. YIE PARISIENNE

SOUVENIRS DE COURLÀ.NDE

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