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LE MARDI-GRAS A SAINT-CYR

Depuis une huitaine de jours, l'École a pris sous cape une physionomie moins grave. Les deux dimanches qui précèdent, les officiers et adjudants, de service à la renlrée des élèves, ont fermé les yeux, et laissé passer en souriantles paquets qui violaient cette fois l'enceinte sacrée du Bahut spécial. Mémo, il a été permis aux recrues de rapporter quelque chose sous leurs bras; ce quelque chose, ce sont des lanternes vénitiennes, tribut qu'ilssont trop heureux d'offrir pour.... contribuer à l'amusement de Messieurs les officiers de seconde année : car, un recrue, se masquer! ah ! par exemple ! 11 a le droit de jouir du coup d'œil du bal, pas en loges encore, et d'apporter sa part à la collecte pour les frais d'installation; voilà tout. L'ancien seul met un faux nez, et prend ses ébals. C'est la règle; et, franchement, c'est bien juste.

Dans la cour Wagram, existe un quinconce, majestueuse réunion d'arbres deui fois centenaires, où Mrao de Mainlenon vint tant de fois respirer à l'ombre. Aujourd'huilequinconec est l'apanage desanciens.

L'été, sous son feuillage touffu, couchés sur les bancs ou à terre, ils semblent dire aux recrues brûlés par le soleil, « Frigus captemus opacum; et vous, repassez l'an prochain . » Le quinconce, pour les recrues, c'est le supplice de Tantale!

Là est l'arbre de la Galette, pauvre épauleite de laine, suspendue pour un an à la plus grosse branche, où elle s'effrange aux injures du temps, jusqu'à ce qu'une nouvelle promotion la fasse remplacer : la Galette, l'emblème du Saint-Cyrien ! Les anciens chantent autour les chansons du Bahut ;les recrues la vénèrent... del oin. Pour eux, c'est le gui druidique.

Pour le mardi-gras, le quinconce a pris un air de fête; c'est dans son enceinte sacrée, sous ses branches, hélas ! sans feuilles, qu'est établie la salle de bal; des guirlandes de lanternes vénitiennes, de verres de couleur entourent ses quatre faces; à l'intérieur, le long de la grande allée du milieu, c'est une profusion de lanternes, attachées aux branches dans un désordre qui ne manque pas de charmes ; l'ordonnateur a fait bon marché de la symétrie; mais l'effet n'en est que meilleur.

Autour du quinconce, sur la façade principale, règne une grille d'acier; les fusils et baïonnettes des élèves en ont fait les frais; quelque temps qu'il fasse, c'est de fondation. Au milieu de cette façade, deux canons, amenés là, du parc de l'École, par les élèves, à grand renfort de bras et de cordes, gardent l'entrée de la grande allée; la grille de fusils devient un hémicycle en cet endroit, qui forme aussi un vestibule plein de lumières; sur les côtés de l'entrée, au milieu des verres de couleurs, resplendissent des soleils de cuivre el d'acier, faits par le tambour-maitre avec les Coupe-Choux, qui jamais ne se trouvent à plus belle fête ; enfin au-dessus, un énorme transparent porte le nom que s'est donné la promotion des anciens.

A l'intérieur, l'arbre de la Galette , l'espace voisin qui sert de salle de bal sont illuminés à giorno. L'orchestre (il y en a un, s'il vous plaît), est établi sur des tréteaux, faisant face à la Galette; des bougies l'éclairent. La musique de l'École, en grande tenue, se tient là, attentive au signal ; plusieurs rangées de bouteilles sont alignées sous les pupitres.

Derrière enfin fument de modestes lampions sur des planches à hauteur d'appui ; là, le canlinicr de l'École a étalé tous les produits de son industrie : pâtés de gibier, poulardes truffées, vieux vins sans date, Champagne qui ne s'émeut pas quand on le débouche, malaga au caramel, qui mériterait un brevet d'invention au canlinicr, etc. C'est le buffet avec ses mille tentations, et dans les prix les moins doux; du reste les Saint-Cyriens n'y regardent pas de si .près, pourvu qu'ils soupent après le bal, pas tout à fait aussi à l'aise qu'a.u café Riche; mais qu'importe !

Donc, il y a bal à Saint-Cyr... Et les danseuses? chut! n'anticipons

pas ; sachons seulement qu'on y a pourvu, sans que les mamans s'en doutent; c'est trop gênant, les mamans

Ores, tout est prêt : à sept heures, les commissaires sont venus donner la dernière main; quand il plaira au maître de la maison, les :alons seront ouverts! Le mai Ire de la maison, c'est, pour le quart d'heure, le Père Système, le plus ancien élève de l'École; il règne jusqu'à... minuit !

Ce soir-là, l'étude finit plus tôt que de coutume; on prend du bout des doigts le souper habituel, le veau froid et la salade de classique mémoire, auxquels l'administration a joint l'addition des jours de féle.uno bouteille devin bouché, pour quatre élèves.

Puis, on sort prestement du réfectoire; les recrues, qui ne doivent être qu'à l'état de spectateurs, sont d'abord parqués dans la cour d'Aus'crlilz, où ils attendront que l'accès dans la cour Wagram leur soit permis à eux et au public : car, les portes de l'Ecole sont ouvertes à qui veut entrer ce soir. Les anciens montent au dortoir pour s'habiller, leurscostumes les attendent; ceux qui ne se travestissent pas, servent, au besoin et selon le cas, dcvalcts ou de femmes de chambre, ou vont prosaïquement fumer une pipe.

Enfin, à huit heures la toile se lève; la cour Wagram est ouverte; recrues, cavaliers de remonte, personnel inférieur de l'École, habitants du village do Saint-Cyr, soldats, femmes, paysans, tout entre; mais le quinconce seul reste intordit aux profanes; une forte corde sert de barrière, autour de laquelle veillent en armes, sac au dos, quelques sentinelles, choisies parmi les anciens, les plus rigides observateurs des lois de l'Ecole. 11 y a même des personnes venues de Versailles; quelques officiers, anciens élèves de Saint-Cyr, se promènent sous le quinconce; ils en ont le droit, eux. Aux fenêtres du corps de bâtiment qui fait face à la cour, est l'état-major, général en tête, le haut personnel et les dames de ces messieurs.

Les masques descendent au fur et à mesure de leur prestesse à s'habiller, et courent se grouper au fond de la cour, près du manège, au point où est marqué le 240memètre. Pendant ce temps, lesspectateurs de la cour vont se ranger le long des murs pour mieux voir le défilé des masques ; la musique s'est aussi dirigée vers le coin obscur, où l'on distingue bientôt des torches qui s'allument, et jettent un éclat fantastique sur la cohue des masques.

Tout d un coup, le Père système, donne le signal ; la musique joue une marche de l'Ecole, l'air de la Galette, qu'accompagnent à pleins poumons tous les anciens; les recrues s'empressent de faire chorus; puis le cortège se met en marche, musique en tête, à la lueur des torches; et le défilé commence, aux chansons du Bahut. Le Père Système , ouvre la marche; (t'est un vieillard encore vert, sa longue barbe, ses regards formidables qu'il lance sur l'assislance, sa couronne de papier doré, d'où s'échappe, une forêt inculte de cheveux blancs, sa figure grimée au carmin et au charbon, sa longue robe noire sur laquelle sont peints en blanc, sur la poitrine, deux balais en croix pour la plus grande terreur des recrues, tout cela lui donne un air de majesté farouche; deux gardes du corps l'escortent; ils ont le casque et la cuirasse en papier couleur d'acier; par contraste, un inexpressible collant (c'est un caleçon d'ordonnance) leur serre les jambes, et entre dans leurs grandes boites ornées de longs éperons; pour arme, ils ont le bouclier de carton, une immense épée do bois, et le balais sur l'épaule; le balais, toujours l'épouvantail du recrue! Enfin, le Père Système porte triomphalement au bout d'une perche, la Galette vénérée, qu'il a pour un instant détachée de son arme; autour de lu est une garde d'honneur, composée de quatre élèves, en uniforme avec le plumet, et... le fusil (un vrai, cette fois) dans le bras gauche. Ceux-là marchent d'un pas calme, d'un pas de cérémonie.

Après suivent les masques : les uns, c'est le petit nombre, en costumes dignes de l'Opéra : mousquetaires, seigneurs de la cour de Louis XV, incroyables, et des danseuses, dominos noirs et roses, bergères Watteau, grandes dames avec des robes à queue; vous voyez qu'on a bien su en trouver à l'usage de Messieurs les Saint-Cyriens, et qui

font fort bieD, ma foi..., sous le loup. Puis, vient le commun des martyrs, titis, débardeurs, arlequins, pierrots enfarinés, diables de toutes couleurs, et des deux sexes. Pour d'autres, un faux nez, et un accoutrement façonné à la dernière étude, et tout est dit. Malheur aux officiers de l'École ou aux adjudants, qui ont su trop bien faire leur service; c'est aujourd'hui, les saturnales de Saint-Cyr ; quelque élève a toujours l'idée de se faire son Sosie, et d'en subir les conséquences, à la barbe du véritable.

Quand la tête du cortège passe devant le général et l'état-major, le Père Système salue avec majesté, de puissance à puissance, d'égal à égal : le général rend le salut avec la gravité naturelle entre hauts personnages, aux rires des spectateurs.

Voilà le cortège sous le quinconce; il s'arrête sous l'arbre de la Galette, où celle-ci est de nouveau suspendue, avec tous les honneurs qui lui sont dus; la musique joue un air de l'Ecole, que tous accompagnent en chœur. Puis, le Père Système a la parole ; il adresse à ses administrés un speech des mieux sentis, où il leur déclare, qu'il est content d'eux, et que pour leur en donner la preuve, il leur accorde une sortie générale, une sortie Galette pour le dimanche prochain. Le général qui est descendu avec l'état-major et est entré sous le quinconce, sourit et comprend l'apologue ; et les cris de : Vive le Père Système remplissent tes airs. Les recrues font écho dans l'ombre ; car cela les regarde aussi, une sortie Galette !

Alors, le bal commence ; l'orchestre est à son poste. D'abord ce sont des danses sérieuses, polkas, valses, quadrilles, où même quelques dames d'officiers prennent part en riant... Mais, vite, elles :e mettent hors de cause; et la place est libre aux élucubrations de la chorégraphie la plus excentrique et la plus fantaisiste. Comme il n'y a pas de municipal, ni sergent de ville, le cancan et autres danses de caractère ont beau jeu.... Par bonheur, les danseuses sont de bonnes personnes, qui ne s'étonnent de rien.

Les spectateurs, recrues, adjudants, étrangers, se pressent, pour le coup d'œil qui en vaut certes la peine, autour du quinconce, où les privilégiés se promènent; ceux-là sont des officiers, ou des pèkins chics à qui le népotisme a donné le droit de franchir le seuil sacré!

11 y a force intrigues aussi; mais la plupart du temps, les plus intrigués ne sont pas des dames; c'est bien plutôt les officiers ou les adjudants chitm, qui reçoivent ce jour-là leur paquet! tout est permis sous le masque !

Le bal dure jusqu'à minuit. Pendant ce temps, le cantinier fais ses frais. De petits groupes de soupeurs s'installent sur les bancs; et... le Champagne coule à flots. Quant arrive la fin, bon nombre de bouteilles ont succombé; mais aussi que de dominos sont déjà montés cacher leur défaite dans leurs lits!... Quant aux musiciens, à la troisième contredanse, ils sont gris comme.... des tambours ; c'est aux frais des élèves.

A minuit, trois coups de baguette se font entendre. Encore cinq minutes, et puis... plus rien. Alors les forces se raniment, celles du moins qui ne sont pas tout à fait hors de service ; un dernier effort de jambes, un der:,:ervcrre de Champagne pour se remettre d'aplomb; c'est le quadrille final. Les musiciens se rattrapent à leurs instruments, et soufflent, et soufflent.... tout ce qui leur passe par la fête; le tambour s'en mêle; les danses ont atteint un degré d'échevelé inénarrable... quand soudain, la trompette du jugement dernier se fait entendre, en sonnant la retraite !

«.Adieu -panier ; Vendanges sont faites! » En voilà pour un an; une dernière promenade aux flambeaux, pour ceux qui en sont capables; et l'on remonte au dortoir en grommelant. Défense aux adjudants de troubler jusqu'au lendemain les joies et les douleurs de la soirée; mais demain, gare au réveil; c'est leur revanche.

Les lanternes sont tombées une à une; les étrangers sont partis; les quelques élèves qui avaient profilé de la porte ouverte et du paletot d'un ami du dehors, sont revenus aussi subrepticement qu'ils étaient sortis I.. . Et tout, dans Saint-Cyr, est rentré dans l'ombre et le silence ! F. d'à...

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