LA VENTE D'EUGÈNE DELACROIX
Non omnis moriar, écrivait Horace à son éditeur en lui envoyant le bon à tirer de ses Odes. « Je ne veux pas mourir tout entier, » murmurait aussi Eugène Delacroix à son lit de mort, en confiant à ses amis le soin de classer ses tableaux et ses dessins et d'en surveiller la vente.
C'est qu'aucun maître n'a jeté avec autant de profusion qu'Eugène Delacroix dans son œuvre, ses souvenirs et ses rêves, ses lectures et sa passion, ses veilles et ses nerfs. C'est autant un œuvre de poète qu'un œuvre de peintre. Il n'est pas seulement pour les yeux un éblouissement de couleur et de lumière, il a cet arôme capiteux et fier des plantes exotiques, et comme elles il jette l'âme dans d'indescriptibles rêveries.
Je ne prétends point, qu'Eugène Delacroix ne heurte les esprits timorés et les tempéraments indécis, j'admets que l'on ait été plus d'une fois effrayé par l'ardeur de son geste, la fièvre de son regard et sa chaleurà exprimer ces secrelsmouvemenls plus fugitifs que l'éclair d'une larme ou la trace d'un baiser... Delacroix n'a été un artiste tout à fait complet, que dans les grands travaux décoratifs, et dans cinquante à peine de ses tableaux de chevalet. Dans le reste, il a presque toujours trop compté sur la bienveillance ou la supériorité du spectateur, pour compléter une improvisation qui n'indiquait de la scène ou des individus, que leurs traits principaux. Mais je ne puis me détacher de ce. maitre qui n'a jamais subi une inspiration de commande, qui n'a jamais exprimé un sentiment vulgaire, qui a toujours attendu avec une fière indépendance que l'on vint à lui.
Sa vie n'a été qu'un long combat. Une coterie implacable s'attacha sans relâche à ses défauts, et les releva avec tant d'amertume et d'insistance, que le gros du public devint son ennemi personnel. Parce qu'il ne cherchait point la pureté du contour, on affecta de méconnaître que la science du dessinateur se révèle bien moins dans la silhouette d'une figure que dans son altitude, bien plus dans l'intention d'un mouvement, que dans la correction d'un détail. Par cette raison qu'il avait lu Shakespeare et Goethe et qu'il avait plus volontiers traduit la pâleur d'Hamletou le ricanement de Mephisto, que les casque3 en carton argenté et les rotules de Romulus on l'appela, comme jadis Voltaire l'avait fait de Shakespeare « un sauvage ivr es et l'on sacra « apôtre de la laideur /> le peintre du Massacre de Sdo et de la Barque de Don Juan,
Cette vente posthume modifiera-t-elle les impressions de la foule? Pour moi qui vient de voir les admirables exquisses du plafond d'Apolloi et de tous ses travaux décoratifs, les innombrables scènes de l'Orient et les six mille dessins et études que contiennent ses cartons, j'ose répondre affirmativement.
On y verra un Delacroix préoccupé sans cesse de la recherche de la grâce et de la beauté sereine, lisant les poètes et les philosophes antiques, le crayon à la main et puisant sans relâche aux sources les plus pures. On aura enfin le secret de son inépuisable fécondité et de son habileté de main incomparable.
Un catalogue de cette vente a été rédigé par un de ses légataires, M. Philippe Burty, avec le soin le plus scrupuleux.
On y peut suivre l'histoire même des différentes phases de la vie de l'artiste, de ses tableaux et de ses études, de ses voyages au Maroc, en Angleterre, desesstalions devant les chefs-d'œuvre du Louvre, etc.
Cette vente sera un événement dont la Vie parisienne rendra un compte détaillé. Avant qu'elle se fit nous avons voulu la signaler, car l'art tend de plus en plus à entrer dans les préoccupations de la vie moderne, et il n'est point d'ami si fidèle, si consol-int et si bon conseiller qu'un beau tableau et un bon dessin.
JEAN PIEItllE.
LA SEMAINE
Les théâtres dorment ou vivent, de leur; succès! rien de nouveau donc i ce n'est :
— Que « Mireille a failli nous être enlevée au Lyrique.
Mais enfin M. Carvnlho s'est décidé à rendre à l'auteur M. Michel Carré la scène qu'il avait retranchée du livret, ce qui nous permettra, dit-on, d'entendre cet opéra dans quinze jours. »
— Que « les Diables noi'S ont eu assez d'exorcismes et ont fui la vaudeville pour laisser apparaître l'heureux couple M. et Mm» Fernet de MM. Louis Ulbach et Crisafulli. — Encore un roman mis en pièces ! »
— Que « la honne nouvelle de la Faustine de Bouilhet rendue par la censure à la Porte Saint-.Marlin, ce qui permettra d'applaudir, de ce côté de la Seine, M"e Dcgueret si fort amée sur l'antre rive, dans les déserts de l'Odéon »
— Que « le succès aux Bouffes de la reprise des Bavards et surtout pour M,ne Ugalde qui a retrouvé son ancien rôle de Roland et son fameux Brindisi. 11 est vrai qu'elle est hien secondée par Pradeau et Désiré, et que les couplets des créanciers ont rattrapé leur ancienne vogue.
— Que « on constate également un succès aux Folies-Dramatiques avec le Carnaval des canotiers. »
— Qu'ajouterai -je pour terminer cette partie réservée au théâtre !..
C'est que « nous sommes en plein temps de concerts, ce qui nous annonce la prochaine apparition de violettes. »
— L'Empereur et l'Impératrice assistaient dimanche aux Italiens à la représentation à' Il Barliere. De longtemps cette pièce n'avait été si hien' montée avec une amoureuse comme la Patti, un Aluaviva (Mario) dont h rentrée vingtenaire était surtout soutenue par la partie féminine de la salle, un Basile comme Antonnucci et aussi un Bartholo représenté par le houffon Scslèseque l'on signale comme un descendant authentique des Mezzetin et des Pascatiel de l'ancienne école italienne.
— Les chasses seront bientôt fermées : aussi chacun s'emprfsse de profiter des derniers jours. Dernièrement l'Impératrice chassait dans la forêt de Rambouillet avec MM""8 de Melternich, de Gallifet, de Pourtalès et de Lourmel Les invitations adressées aux hommes annonçaient une chasse pour dames.
Tout récemment l'Empereur et le Prince Napoléon ont battu en chasse une partie de la forêt de Fontainebleau.
— Le bal du Sénat de dimanche était resplendissant de lumières, de diamants, de (leurs et de beautés. On y reconnaissait le haut goût de Mme la présidente Troplong.
— On annonce pour le jeudi de la mi-carême, un bal costumé et surtout magnifique qui sera donné chez la princesse Clolilde.
— Aujourd'hui samedi, 6 février, un bal splendide est donné dans les salons du ministère d'État.
— Ne pleurez plus, habitués de Mabille. Ce bal ne sera pas démoli. Nouveau phénix, il va renaître de ses cendres, — grâce au bon vouloir du propriétaire qui a consenti à une prolongation de bail.
— La Compagnie na taise accapare les théâtres et les artistes et (lélruir rapidement les heur.êlix eff.ts que l'on attend de la liberté de? théâtres !. M i cela ne suffirait pas, hélas! Voi'à qu'il se moule une halle à i'espr t, — sort de débouché offert par la commandite aux produits littéraires. Ce sera vraiment là l'abatoir ce l'esprit. Chaque auteur sera tenu (s'il traite sur ce marché) à abandonner son œuvre et les droits qu'il y aura pour une somme de., qui sera d'autant plus faible que ce nouveau monopole sera plus fort.
Est-ce que la Société des gens de lettres se montrera aussi faible que la S > ciété des auteurs ir$m tiqu es?
,3 ^ Est-ce que,— au moment où la lij berte est acclamée partout, on laisser! *> ainsi se constituer de nouveaux monopoles ?
Qu'on nous rende donc alors la tyrannie (qui sera tant regrettée plus tard) de nos éditeurs actuels.
— Extrait du Nain j .une à la page des annonces •
— « MARIAGE. — Un jeune homme, « dans une belle position , désire « épouser une demoiselle d'une er.inde « beauté. L'absence de fortune ne sera « point un obstacle, mais il est indis- « pensable que la jeune fille soit « idéale— Ecrire, jusqu'au 1 5 février, « poste restante, aux initiales D. X, « 209. — Désigner l'endroit où on « pourra voir, en passant : jardin des « Tuileries, un Ihéàlre ou un maga- « sin de confiseur, avec indications « précises. »
Que signifie ce confiseur?
— Dans un autre journal on lit :