‹ La Vie parisienneChapitre 80 sur 662 · LE SOUPER DU FIGARO · texte numérisé non relu

LE SOUPER DU FIGARO

C'était jeudi dernier, à minuit et demie, ou vendredi , à une demiheure chez le restaurateur Péters, que commençait le festin.

Le Figaro avait eu la galanterie de mettre une stalle aux Bouffes à la disposition de chaque invité pour passer le temps de huit heures à tninuil, et la présence de ce public choisi avait donné un coup de

fouet à l'amour-propre des acteurs, qui avaient fait assaut de talent et d'entrain. — En sorte que le passage Mirés était rempli de figures rayonnantes de gaieté. — Raconter les merveilles gastronomiques de ce repas est complètement impossible. Que le lecteur se figure une immense salle d'un style mauresque, — deux longues tables parallèles dans le milieu, et, sur les côtés, entre les arcades, des petites tables perpendiculaires aux grandes et contenant six à huit personnes. Au fond, à droite, un petit théâtre dans le genre du Guignol des Tuileries, au fond, à gauche, un jet d'eau s'élançant d'une vasque en marbre blanc. — Sur les tables un riche service et de grandes pièces montées.

Chacun se plaçait à sa guise, se rapprochant de ceux qu'il connaissait. Au reste, par un raffinement de délicatesse qui n'a peut-être jas été compris par tout le monde, M. de Villemessant avait fixé une rétribution de dix francs par personne ; cet écot fantastique était une façon adroite de vous mettre à l'aise en faisant croire à un pique-nique! Mais il est bien entendu qu'avec une pareille somme les hors-d'œuvre n'eussent même pas été payés.

Qu'ai-je mangé? Je l'ignore. Au milieu de ce combat entre les yeux et l'estomac, je crois que l'estomac a été vaincu. De temps à autre des applaudissements ébranlaient la salle, — je levais la tête : — c'était le rosbeef qui passait sur une table roulante, un bœuf entier ! c'était un poisson monstrueux! c'était des poulardes accompagnées de truffes comme un morceau de veau de charpentier peut l'être de pommes de terre! Tout à coup un hourra retentit, une lueur bleuâtre envahit tout ! sur un charriot roule un plum-pudding haut de dix pieds, tout entouré de flammes sortant d'un bain de rhum.

Voilà pour les grosses machines; pour les petites, on n'en finirait plus.

Et des vins! Oh! Mahomet, si tu avais été là, tu aurais joliment modifié ta loi !

Après le dessert on entendit un prélude; tout se précipita vers le théâtre: C'était les Puppazi de M. Lemercier de Neuville, dont le propre Fantoccino apparaît tout d'abord faire profession de foi; je n'ai pas trouvé de journal pour m 'imprimer , je n'ai pas trouvé de directeur pour me jouer — je suis moi-même mon journal, mon théâtre, mes acteurs. J'ai l'honneur de commencer la représentation. Et tous les contemporains défilent tour à tour. Ils parlent avec leur propre voix et disaient les choses les plus drôles du monde. Au reste le lecteur n'a qu'à tourner la page pour se faire une idée de ces personnages. M. Lemercier de Neuville se propose, dit-on, de faire une campagne cet hiver dans les salons et cet été dans les châteaux : nous lui prédisons les plus grands succès.

La représentation des Puppazi se termine par le personnage de i.otre hôte qui prie Mme Ugalde, assistant au banquet de vouloir bien chanter quelque chose, et la célèbre cantatrice, après une représentation fatigante retrouva toute sa verve endiablée. Après elle c'est M|ls Lasseny, puis Berthelier, pendant qu'on va, qu'on vient, qu'on prend le café, des liqueurs, des cigares et de l'esprit à. ..indiscrétion. Mais l'aube vient frapper aux carreaux et les gens sages, et nous en sommes, se retirent pendant que d'autres ébauchent des liaisons dangereuses avec la dame de pique.

A l'année prochaine donc et que MM. du Figaro veuillent bien accepter notre carte de digestion :

Oui c'est une bonne chose, Après un an de combat, Que la plume se repose; Qu'on sente son cœur qui bat ; Qu"on festoie, on rit, on cause, Que l'on dèsanglo son bat, Qu'on oublie un peu sa pose,

Qu'on mette son masque à bas!

La rancune de la veille

Meurt au cou de la bouteille

'Où la main touciic la main.

Et l'on combattra sans haine Quand de reprendre sa chaîne, L'heure sonnera demain.

Edouard S.

lis ■

Il faut les avoir vu remuer et surtout entendu parler pour se faire une idée de la perfection de ces marionnettes. L'emphase héroïque de Frédérick, le vibrement nasal de Blessant, le grassayement p'rècieux de Banville, le fjasset bon enfant de Léo Lespôs, que de choses perdues ici ! Néanmoins, la tirade de Frédéric, celle de Hugo, les deux pastiches de Banville et de Monselet, l'artic e de Trim, restent à la lecture des chefs-d'œuvre de poésie bouffonne et vraie. Nous croyons donc être agréables à nos lecteurs eu essayant de leur donner une idée de celte amusante fanla s e dont on commence à parler beaucoup. M,

Page 1