‹ La Vie parisienneChapitre 95 sur 662 · M. ET M™ FERNEL AU VAUDEVILLE · texte numérisé non relu

M. ET M™ FERNEL AU VAUDEVILLE

Je suis l'ennemi systématique des comédies tirées des romans. Je dis comédies et non drames — la Closerie des Genêts, ce drame par excellence, suffirait seule à me donner un éclatant démenti, — mais lorsqu'il s'agit' d'un roman tout psyculogique, tout analytique de ce qu'on appelle le roman intime, comme celui de M. Louis Ulbach, je crois qu'il n'a qu'à perdre à être transporté sur la scène. La scène demande des caractères entiers, dessinés tout d'une pièce, ne se démentant pas, et c'est de leur intégrité même que doivent découler naturellement les péripéties de l'action.—C'est à ce point de vue que j'ai entendu blâmer le dénouement de Montjoye. - Le roman, au contraire, se plaît aux longues analyses et permet de montrer les transformations de caractères opérées parles événements, et surtout par les sentiments, et c'est de ces transformations et de la vérité dans les transitions qu'il tire son véritable intérêt.

M. Louis Ulbach est un véritable romancier du cœur ; nul ne sait mieux que lui intéresser aux douces joies du bonheur domestique et rendre la vertu attrayante, c'est le vrai poète du foyer conjugal. Je me rappellela douce et salutaire impression que m'a causée la lecture de son roman M. et Mme Fernel, et celle de son frère jumeau Le mari d'Antoinette. Voilà de la belle et bonne idylle comme il en faut dans notre siècle pratique ; voilà la lecture que je recommanderai toujours aux jeunes et aux vieux mariés — aux vieux surtout, qui éprouvent des défaillances, — et non ces idylles de convention, comme Paul et Virginie, qu'on s'obstine à donner en prix aux pensionnaires du Sacré-Cœur, à mon avis l'ouvrage le plus dangereux pour elles.

Qu'on donne à l'eau le goût du vin et j'en boirai, disait un ivrogne. C'est ce qu'a su faire M. Ulbach dans son roman, et il a paré Mme Fernel de toutes les vertus les plus attrayantes. Aussi Louis Renault l'adore-til à genoux comme une sainte; mais cet amour platonique ne suffit pas à ses vingt-cinq ans et, sans s'en rendre compte, sa passion, son besoin d'aimer, change d'objet et il en arrive à aimer réellement, d'un amour plus terrestre, mais tout aussi sincère. Bime de Soligny, et son amour vrai parvient à dompter la coquetterie de la Parisienne, qui n'est coquette qu'à la surface — une question de robe — et qui vaut mieux au fond que son étiquette, comme elle le prouve en épousant le pauvre journaliste de province.

Voilà toute l'intrigue du roman, mais rien n'est plus gracieux et plus attachant que cette étude psychologique de sentiments vrais et bons.

Pour corpser l'action, on y a ajouté la vieille rengaine de l'antagonisme de Paris et de la Province. L'antagonisme était cependant tout trouvé entre la femme aimant son mari et ses enfants, attachée à tous ses devoirs, et la coquette, sans enfants, n'ayant jamais eu que de l'estime pour défunt son époux. 11 n'était nullement besoin d'en faire une provinciale et une parisienne. C'est cependant cet antagonisme, fort peu nécessaire, qui a trompé M. Ulbach et qui lui a fait croire qu'il y avait une pièce dans son roman ; il est difficile de résister au mirage de l'antithèse ; c'est son excuse.

D'abord la thèse de Paris et de la Province est vieille comme les rues , et surtout elle n'est plus vraie, la Province, n'existe plus, pas plus que l'Étranger, il n'y a pas plus d'Alpes, de Rhin, de Manche, de Vistule, de Newa même, qu'il n'y a de Pyrénées. Et puis, qu'appelez-vous Parisien, qu'appelez-vous Provincial? Suffit-il de la cérémonie de l'octroi pour conférer le baptême parisien ou bien faut-il être né dans un rayon de cinq kilomètres de la pointe Saint-Eustache? A ce dernier compte nul ne serait parisien à Paris : nos hommes d'État, nos grands écrivains sont de partout, excepté de Paris ; nos musiciens sont allemands, ainsi que les bottiers ; nos femmes élégantes sont surtout d'ailleurs. Nos modes mêmes n'ont plus rien de parisien; nous avons emprunté nos charmants toquets de femme à l'Espagne, à la Hongrie, à l'Écosse ; nos corsages et les bretelles de velours aux bergères suisses ; nos casaques soutachées aux vestes brodées de l'Albanais ; nos burnous aux Arabes ; nos pince-taille à fourrures aux Russes et aux Polonais,

etc., etc. Notre grand couturier en renom est un Anglais et ses élucubrations sont vulgarisées par une Allemande. Où prenez-vous Paris et les Parisiens dans tout cela ?

Et puis pourquoi faire toujours de la Parisienne un type de frivolité et de coquetterie? J'en connais qui rendraient des points à la Charlotte de Werther pour la confection des confitures. — Aux Italiens, à l'Opéra, au Rois, ce qu'on rencontre le moins ce sont des Parisiennes, mais bien des Étrangères de tous pays et des Provinciales, ne vous en déplaise; et en fait de frivolité et de coquetterie je crois que nous n'avons rien à leur apprendre. Mme Fernel est le type de l'honnête femme, la muse du foyer domestique, mais sa qualité de provinciale n'ajoute rien à ses mérites ; je ne lui en sais aucun gré. MI11C Bovary est aussi une provinciale.

Parlons un peu de la pièce maintenant.

Ce que je lui reproche surtout c'est de (n'avoir gâté mon roman. Au lieu de cette étude psychologique, si vraie, si attachante, si salutaire, je le répète, il ne s'agit plus dans la pièce que de savoir si le jeune homme pauvre épousera les 30,000 livres de rente de la Parisienne. On se met cinq après elle pour lui faire épouser un Provincial, pour la punir d'être Parisienne. — Drôle de manière de faire l'éloge de la province ! — On y réussit cependant on ne sait trop pourquoi ni comment. Si on ne connaissait le roman, je défie n'importe quel OEdipe d'y rien comprendre. Dans le roman on voit par quel enchaînement naturel d'idées et de sentiments Jules Renault arrive à aimer sérieusement Mme de Soligny ; dans la pièce, au contraire, la métamorphose s'opère pendant l'entr'acte et après avoir fait une déclaration des plus brûlantes à Mme Fernel, il vient tranquillement demander la main de la Parisienne tout, simplement parce qu'il a vu qu'il perdait sou temps auprès de la mère de famille. 11 ne fait à Mms de Soligny ni déclaration ni cour. — Tout cela se passe dans les entr'actes, pendant lesquels on est probablement censé lire le roman.

Il est vrai qu'ils sont cinq à lui répéter sans cesse qu'elle est trop heureuse d'épouser un pareil mari, qui n'a ni fortune ni position, mais qui a tant de courage . — A ce propos, qu'a-t-on voulu dire en parlant toujours du courage de M. Renault? Est-ce par hasard parce qu'il est Rédacteur en Chef du Journal de la Préfecture, ou simplement parce qu'il veut bien courir le risque d'épouser une Parisienne? Courageux jeune homme !

O parisiennes ! n'allez pas en province ; on vous y forcerait à épouser un journaliste pauvre, mais courageux.

En somme, ce n'est pas bon ; ce n'est surtout pas amusant. Ce n'est pas la faute de M. Ulbach, qui a son roman pour se consoler, mais celle du sujet qui ne valait rien pour la scène.

Voilà trois triomphes àe l'amour conjugal en un mois : la Maison de Pemrvan, X Infortunée Caroline et Mme Fernel! Assez !

CHRISTOPHE

OBSERVATIONS

La dernière faveur qu'accordent les femmes est justement celle à laquelle le beau sexe ne tient que par- le prix qu'y attachent les hommes, et parce qu'elle est la dernière.

La femme voudrait trouver dans celui qu'elle aime un homme capable de tous les héroismes publics, et de toutes les lâchetés en têtea-tâte.

Il faut avoir fait bien des campagnes pour être invincible en amour; la vertu même n'a pas tant de force.

Nous ne prenons guère la généreuse détermination de dire à chacun ses vérités que quand elles sont blessantes.

ALFRED B

I Sff*.

LA SEMAINE

A tout seigneur tout honneur!

Le roi de la semaine était le bœuf-gras, ce héros de trois glorieuses journées, qui se voit entouré d'honneurs aussi pailletés qu'éphémères. Modeste autant que brave, il est courageusement monté au capitole.

— Les Français ont repris samedi le Fils de Giboyer.

— Samedi les Italiens nous ont redonné le Trovalore qui n'a pas été plus avantageux pour Musiani que la première fois à ses débuts. MDie Charton Denieur était enrhumée. 11 restait fort heureusement le baryton Aldighieri.

En revanche une heureuse reprise a eu lieu au même théàlre, don Pasquale. Mlu Patlis'y est montrée toujours aus.i fine et aussi malicieuse.

Pourqiioi faul-il quVlle se hisse eutraîner si souvent à fioriturer ses i oies? Scalèse et Delle-Sedie l'ont bien secondée du reste.

— 11 y a eu samedi au Palais-Poyal d<-ux charmantes pièces au bénéfice d'Hyacinthe : Monsievr Coude! et Fallait pas qu'y aille!

— A la Gailé la Maison du baigneur a obtenu un immense succès, une richesse de mise en scène qui rappelle, (en son genre), celle de Feau-d'dne.

Mais quelle fatigue il y a à suivre l'intérêt dramatique d'une pièce aussj enchevêtrée !

— L'Empereur et l'Impératrice ont.

assisté lundi à la représentation du Palais-Royal. On y jouait les cinq vaudevilles à succès.

— Les jours gras ont élé Irès-animés. Samedi soir, il y avait grand bal chez M. Rouher ; le d'manche, c'était chez MmeDrouin de Lhuis. L'avant-veille Mme la duchesse de Bassano avait, réuni l'élite du monde, et chacun v sauvegardait respectueusement l'incognito de deux dominos vile reconnus.

Le même soir, on se pressait également dans les salons de Mrae Thomas de Colmar. Puis ce fut le lourde Mmc la duchesse de Momy. Que de noms encore je suis forcé d'omettre !

Citer les féeriques et capricieux costumes de ces brillantes réunions exigerait plus de place qu'il ne m'en est accordé. C'était une pléiade d'innovations généralement réussies.

— Le concert donné vendredi chez M. et M"» Pereire était vraiment princier. Heureux les millionnaires qui savent si noblement prodiguer leurs trésors I Qu'on en juge :

Artistes : MM»« Patti et de Méric- Lablache ; MM. Delle-Sedie et Mario.

PROGRAMME : Duo des Nozze di Figuro de Mozart; duo de don Pa quale, romance de don, Sébasliano et romance de h Faroritaàe Douizetti ! cavatine de la Traviata, canzone et quatuor du Rigolello de Verdi ; arioso du Profela de Meyerbeer; duo de S miramide de Rossini ; quatuor de Marlha de Flotiow.

Le piano était tenu par le Maestro Rubini et Sivori y a exécuté deux morceaux, dont un de sa composition.

— Chacun croyait que le duc de Br„nswick élait rentré dans la possession de ses riches diamants.

Il paraît qu'il n'en est rien, s'il f aut s'en rapporter à ce que dit la Presse

de mardi. Loin de lui avoir élé rendus, ces diamants, dépecés au greffe n'en pourraient être retirés. Ils seraient sous le séquestre par suite d'une opposition formée au nom de l'Altesse régnante actuelle du Duché (le Brnmwirk qui les réclame comme ayant élé antérieurement sonslraits aux diamants de la couronne.

— Parfois les pé ilions au Sénat, se rapprochent beaucoup des idées de M. Pii.dhomme. Un monsieur Sauvageon de Valence demande que tout enfant mineur — fût-il accompagné de ses parenls — se voie refuser l'entrée des cales concerts.

Ce monsieur Sauvage prétend-il que l'on doive établir un vestiaire piur y déposer la canne et les marmots.

— L'Académie a heureusement choisi le temps du carnaval pour la réception de M. Carné. I a réponse de M. Viennet a été des mieux appliquées.

— Le souper de Figaro a sa bonne place à tenir dans la chronique de tout semainier et je n'y faudrai pas. Les convives ont fait autant honneur aux dons des volontaires qu'aux culinaires préparations de la maison Peters.

— D'après le journal du Lot on connaîtrait enfin l'auteur du Maudit.

Un ancien curé du diocèse de Grenoble, Pebbé Déléon s'en serait attribué l'honneur assez contesté, aidé en cela, aurait-il ajouté, par la collaboration confidentielle de plusieurs de ses confrères.

— Le 27 de re mois aura lieu dans la salle de rOpéra-Comiiue , sous le patronage de leurs Majestés l'Empereur et 1 Impératrice, un bal au profit d'une, socié é de secours mutuels qui vient annuellement en aide à plus de trois eents comédiens malades, vieux ou infirmes, ainsi qu'à leurs veuves ou orphelins.

N'est-ce pas là potr les gens du monde l'occasion d'une belle aumône!

— Le Marco Pola , ce vaisseau prêté en Autriche pour un train de p'aisir autour du monde, doit: partir le cinq mars de Trieste. Le voyage s'i ffectuera en deux cents jours ; il n'y aura que cinquante stations.

— La civilisation vient de faire en Turquie un pas immense. Non content d'avoir sacrifié aux théâtres français, le sultan (en dépit de la coutume

mahomélane qui proclame sacrilège toule reproduction humaine, chaque homme ainsi reproduit, devant au dernier jugement reclamer une âme à son auteur) le sultan vient de faire placer son portrait dans les trois casernes de Medjidié, de Galalo-Séraï et de Couleli, tandis qu'un photographe, autorisé, met en vente dans Péra les porlraits en pied des jeunes princes Youssouf Jzzed-din Efen'i et Moured-din Efendi.

— Va journal de Londres prétend qne l'on vient de découvrir en pleine Chine, une ville de un million d'habitants, tous israéiites. On prétendait pourtant que 'a Chine élail fermée aux étrangers avant la prise de Pékin..

Pascal D...

Une jeune personne, présentant d'excellentes garanties de famille et d;honorabilité, possédant ses diplômes, parlant parfaitement l'anglais et bonne musicienne, désire trouver soit des leçons, soit une éducation à faire dans une bonne famille, à Paris. — S'adresser aux bureaux du Journal, 9 Place de la Bourse.

le Propriétaire -gérant, MARCELIN

Paris. — Imp. VALLÉE. 15, rue Breda.

Nu comme le discours d'tn académicien.

(A'fred de Musset, de l'Académie française.)

C'est plus fort que nous ; il nous est impossible de commencer cet arlicle autrement que par la phrase consacrée : « Une foule élégante et choisie se pressait de bonne heure sous la coupole de l'Institut. » Nous ne trouverions pas mieux que cet honnête cliché. Nous ajouterons, en nous servant de notre propre style, que les dames y étaient en majorité, et surtout les dames sur le front desquelles les pensées graves ont remplacé l'éclat d'une beauté périssable. Cela d'ailleurs n'empêchait pas les roses de s'épanouir audacieusement dans leurs coiffures. 11 y avait même un turbon posé sur les cheveux d'une Corinne, — la dernière Corinne et le dernier turban. Le reste de l'auditoire se composait de fonctionnaires publics, ayant presque tous sur la conscience quelques bouquets à Chloris, et d'anciens lauréats ayant tous concouru pour l'éloge de Colbert.

On recevait ce jour-là M. Dufour ; — et c'était M, Tapin qui devait répondre au discours du nouvel élu. La curiosité publique était vivement excitée depuis un mois par l'annonce de celte solennité (autre cliché).

A deux heures, les immortels se trouvaient réunis presque au complet. Les lorgnons et même les lorgnettes se promenaient sur eux avec une avidité flatteuse. On se montrait cet Ésope-papillon, qui ne peut tenir en place, et dont les gestes trahissent une si spirituelle impétuosité. On demandait à voir ces deux ex-ministres, l'un si raide. l'autre si frétillant, qui ont fait l'histoire de France pendant près d'un quart de siècle. On cherchait à distinguer, dans un groupe de crânes d'ivoire, celui de l'auteur sentimental de MademtAselle de la Seiglièie. On voulait deviner, à son attitude penchée, l'amoureux de M",e de Longueville, et, à son sourire sceptique, le conteur de Colomba. — Où donc est ce parapluie qu'on attribue k Joseph Delorme? — Serait-il possible que ce petit homme sanglé, busqué, cambré, boutonné, eût cent-huit ans, et fût encore un Legouvé? 0 conservation miraculeuse par les procédés académiques! — Et ce fils à côté

de ce père, et ce père serré contre son fils? Tes doctrinaires, n'est-ce pas? Allons, tant mieux ; on ne sait plus ce que c'est, si tant est qu'on l'ait jamais su. — J'aperçois, le cou serré dans une cravate haute, le plus intolérant des fabulistes, qui rime des tragédies entre ses repas, et qui ronfle des poèmes épiques. C'est ce qu'on appelle un aimable vieillard. — Celui qui a traduit Lucrèce remercie celui qui a écrit le traité de la Longévité humaine de lui avoir appris qu'il touchait à peine à sa huitième jeunesse. — Voici le clan des membres à peu près chevelus : les poètes révoltés et les rimeurs du bon sens. — Le rochet d'un évêque manque à cette cérémonie; mais le motif en est facile à concevoir : nous sommes en carême, et Monseigneur se doit à ses ouailles.

Enfin, la sonnette du président annonce l'ouverture de la séance. M. Dufour, revêtu d'un habit aux fines herbes, déroule un cahier, et lit le discours suivant :

« Messieurs,

» J'en suis encore à me demander pourquoi je me trouve au milieu de vous. Des esprits maussades et qui prétendent tout expliquer me répondront que c'est peut-être le résultat des trente-neuf visites qu'on m'a poussé à vous faire. Dans tous les cas, je ne me serai pas ruiné en frais de commissionnaires pour le transport de mes œuvres ; aucun de vous n'aura à me reprocher la moindre insomnie causée parla lecture de mes livres. Je n'ai jamais rien écrit, messieurs. C'est ce qui me porte à vous adresser cette question : — Ne vous êtes-vous pas trompés en me choisissant ? Êtes-vous bien sûrs de ne pas m'avoir pris pour un autre ?

a Ce que je vous dis là n'est, vous le devinez avec votre sagacité habituelle, que pour me conformer aux traditions d'humilité léguées par mes prédécesseurs. C'est un artifice oratoire, pas autre chose. Au fond, je me suis donné beaucoup de mal pour arriver au fauteuil que j'occupe maintenant. Moins on le mérite, plus on le souhaite; je ne vous apprends rien de nouveau. En vain quelques amis chari-

tables me conseillaient de retirer ma candidature, en présence des hommes éminents, mes rivaux, qui avaient écrit, ceux-là. J'ai jugé à propos de. faire la sourde oreille. L'événement a prouvé que j'avais eu raison.

» Me voilà donc académicien; il n'y a pas à s'en dédire. Pour l'être entièrement, c'est-à-dire autant que vous, messieurs, il ne me reste plus qu'à prononcer l'éloge du poëte inspiré, du romancier savant et émouvant, de l'auteur dramatique que vous pleurez chaque jour, — et que je pleurerais autant que vous, si vous ne m'aviez admis à l'honneur insigne de lui succéder. Au risque de me compromettre à vos yeux, je vous avouerai que je ne le connaissais pas du tout et que je n'a.i jamais lu une ligne de lui. Il n'y a point absolument de ma faute , vous allez en juger. Lorsque j'appris le nom du personnage illustre qui me cédait forcément sa place, je m'en informai immédiatement auprès de mes connaissances, et j'envoyai mon secrétaire quérir ses œuvres complètes chez les libraires. Trompé par une même consonnance de nom, ce secrétaire, au lieu des œuvres complètes de M. Alfred de Vigny, me rapporta celles de M. Alfred de Bougy, autre homme de lettres fort distingué, mais absolument vivant.

» Le hasard voulut que je ne m'aperçusse qu'au dernier moment de cette substitution de personne. Je lus religieusement les livres de M. Alfred de Bougy, et j'écrivis mon discours sur M. Alfred de Bougy.

» 11 est trop tard aujourd'hui pour le recommencer ; je sollicite donc toute votre indulgence, messieurs, et je vous prie de vouloir bien accepter l'éloge de M. Altred de Bougy à la place de l'éloge de M. Alfred de Vigny, — sur lequel j'aurai plusieurs fois, je l'espère, l'occasion de revenir, dans la longue carrière d'académicien à laquelle je suis préparé.

» M. Alfred de Bougy naquit à Paris, ce sol fécond en talents vivaces et subtils, à l'heure où un officier de fortune jetait avec son épée les fondements d'une ère nouvelle. Trop jeune pour se mêler a ce grand mouvement des enthousiasmes et des forces, il dut, non sans un violent effort sur lui-même, se recueillir à l'ombre dos murs d'un collège. Ce fut là, sans doute, qu'il puisa cette certitude alliée à cette réserve, qu'on sera plus tard conduit à remarquer dans ses travaux philologiques. Alfred de Bougy, en effet, évita constamment de se livrer tout entier; vous avez apprécié, comme moi, ses précautions, et ce que je qualifierai volontiers de sa pudeur dans l'acte de la production littéraire. Semblable à l'éléphant blanc, qui cache ses amours, il apporta autant de soin à restreindre dans un petit cercle d'intimes les fruits de sa plume, que d'autres en apportent aujourd'hui à les étendre et à les ébruiter. Faut-il attribuer celle discrétion à un blâme inavoué de la politique d'alors? Je sais que je touche, messieurs, à un point délicat, et vous me saurez peut-être gré d'épaissir sur cette période de la carrière de mon prédécesseur les gazes d'une convenance, commandée d'ailleurs par les restrictions de la vie actuelle.

» Ses Quatre-vingt-six départements mis en distiques, par à peu près, attirèrent d'abord l'attention sur lui; et, quoiqu'il en souffrit, après avoir permis qu'ils fussent colportés de ruelles en ruelles, il dut tolérer qu'un éditeur trop zélé s'en emparât pour les livrer en pâture à un public toujours friand de ces jeux d'esprit. C'était préluder d'une façon assez légère à ses profondes études sur Samuel Pufi'endorf ; mais le véritable talent est d'ordinaire insouciant de ces nuances, el, semblable à l'abeille industrieuse, qui compose sa ruche de tous les sucs... des sucs précieux qui. . . des sucs qui découlent... — Messieurs, je ne puis déchiffrer ici les mots de mon manuscrit; permettez-moi de passer au paragraphe suivant. — (A part.) Diable de secrétaire, va I

» Je ne vous entretiendrai pas des autres ouvrages d'Alfred de Bougy; vous les connaissez, et vous avez su les apprécier. J arriverai tout de suite au programme que vous attendez de moi; il sera celui qjf? doivent arborer tous ceux que vous daignez accueillir dans votre

sein : — regretter le passé, nier le présent, douter de l'avenir. Cette profession de foi vous suffira, si j'en juge par les sympathies que j'ai déjà rencontrées dans cette enceinte, el par la voix de ma conscience qui me dit que je suis dans le juste et dans le vrai. »

Ce discours, débité d'une voix ferme par M. Dufour et fréquemment interrompu par les applaudissements de l'auditoire, a été suivi de la réponse de M. Tapin, que nous regrettons de ne pouvoir donner in extemo (Iroisième cliché), mais dont nous délachons les passages les plus remarquables :

« Monsieur,

:i Nous ne comprenons guère plus que vous votre présence dans mtre assemblée. Mais nous nous y ferons.

» Le cas n'est pas nouveau ; nous avons été plusieurs ici commovous. Une erreur singulièrement répandue et accréditée consiste à croire que nous sommes une compagnie exclusivement littéraire. 11 n'en est rien, et ce n'est pas vous, monsieur, qui vous inscrirez en faux conlro cette affirimiion. Nous sommes des gens distingués, se choisissant les uns les autres dans les classes les plus diverses. 11 nous importe peu de froisser l'opinion publique ; nous ne la consultons jamais, et s'il nous arrive quelquefois d'être d'accord avec elle, ce n'est que par hasard et à notre insu. Aussi devrait-on bien nous laisser tranquilles une fois pour toutes; nous ne comprenons vraiment pas quelle rage ont les auteurs de profession, et particulièrement les journalistes, de vouloir toujours fourrer leur nez dans nos petites affaires.

» Avec un tour d'esprit charmant, qui est lui-même une contradiction ingénieuse, vous vous accusez de n'avoir rien écrit. Rassurezvous, monsieur ; c'est précisément cette abstention de bon goût, cette mesure dans le silence, qui vous ont signalé à notre choix. Et pourquoi auriez-vous écrit, en effet ? pourquoi auiicz-vous dépensé vos précieuses qualités dans une société en proie à une décadence visible? En vous repliant sur vous-même, en ne faisant pas fléchir le sens moral devant l'appât d'une périlleuse célébrité, vous avez donné un de ces exemples qu'il est fâcheux de ne pas voir plus universellement suivi.

» Vous n'avez rien écrit; et cependant vous auriez pu comme un autre, ci mieux qu'un autre, conquérir un rang supérieur dans la grande mêlée des intelligences militantes. Tous les genres vous étaient accessibles '; ils vous seraient devenus familiers. Doué comme vous l'êtes, il est hors de doute que si vous vous fussiez adonné aux études historiques, vous y eussiez apporté cetterectitudeet cette élévation de jugement qu'on devine en vous. Vous ne vous seriez pas moins fait remarquer dans le roman et la critique, si ces deux manifestations de la pensée ne vous eussent justement paru secondaires. Enfin, quel resplendissement se serait attaché à votre nom si vous aviez pu vous décider à cultiver ces riches trésors de poésie que votre tact sévère et peut-être trop avare condamne à rester enfouis au dedans de vous, comme ces riches filons qui n'attendent qu'un coup de pioche pour éblouir tout à coup et rivaliser avec la lumière d'en haut !

» Vous n'avez pas voulu, tout est là. Peut-être eût-il mieux valu pour la gloire de l'homme éminent à l'héritage duquel nous vous avons appelé, qu'il eût plus souvent pris modèle sur vous. Je ne recommencerai pas, après votre brillant résumé, l'histoire de celte existence uniformément vouée au culte des lettres. Une analogie de nom, qu'il vous plaît de metlre sur le compte du hasard, vous a fourni de piquants rapprochements, et une fine appréciation des événements et des personnages d'une époque qu'il vous a étédonné d'étudier de plus près que personne. Placé par vos relations dans des postes élevés, et dont votre mérite personnel a su doubler l'importance, vous avez pu recueillir des observations et élablir des comparaisons dont vous ferez, je l'espère, bénéficier notre compagnie. Vous avez surtout, aidé de voire rare pénétration, reconnu l'infériorité du temps actuel et constaté les tristes symptômes d'un appauvrissement moral, auquel malheureusement on chercherait en vain un rïmôde.

s En quelques mots d' une amère précision, vous avez admirablement défini le rôle que nous imposait cette désorganisation générale. Si nos efforts sont impuissant pour la reconstitution d'un état de choses qui vit notre influence atteindre à son apogée, sachons dn moins protester par notre atlitude. 11 est des résignations qui équivalent à des leçons. L'éloquence n'est pas toujours faite de bruit Sur ce terrain, monshur, nous étions assurés de voire concours. N'aurions-nous eu que celle certitude, c'était assez pour vous offrir une place parmi nous, »

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