‹ La Vie parisienneChapitre 94 sur 662 · UN BAL D'ENFANTS · texte numérisé non relu

UN BAL D'ENFANTS

La porte cochère de l'hôtel est ouverte à deux battants et, dans la cour sablée, les équipages s'arrêtent avec fracas sous la marquise du grand perron. Les valets de pied enveloppés de fourrures se précipitent aux portières et des volées d'enfants déguisés s'élancent en riant vers le vestibule. Tout est en fêle et en joie dans ce bienheureux hôtel. Les chevaux piaffent sous les harnais vernis — les cochers lancent du haut de leur trône le hopp sonore en tirant sur les rênes, les valets traversent en courant et heurtent les mitrons qui se rendent a l'office. Les têtes joyeuses apparaissent aux fenêircs et le gros suisse en cravate blanche élargit sa poitrine et redresse la tête sous les regards curieux de la foule amassée.

Qu'est-ce donc que tout ce vacarme, cette file de voitures et tout ce petit monde poudré, masqué, qu'on aperçoit derrière les vitres? pourquoi celte forêt de fleurs qui garnit le vestibule et cache à moitié le grand calorifère? Pourquoi tous ces Inquais en mollets blancs?

Tu le demandes, passant blasé qui restes là sur le trottoir entortillé dans ton paletot rapé ? Le son rauque des cornes ne t'a-t-il donc point reveillé ce matin ? n'as-lu donc pas entendu crier l'ordre et la marche delà grosse bêle? n'as-lu point de calendrier ? ne sais-tu point que le dimanche gras commence et que la maîtresse de céans fait danser aujourd'hui, en plein midi, toute la marmaille du faubourg?

On a matelassé les fenêtres du grand salon et allumé le lustre de cristal. Dans les coins, les hauts candélabres qui portent sur leur têle des vieux nègres en ébène brillent au milieu des fleurs et des planles exotiques dont les feuilles pointues chatouillent de leur extrémité les amours joufflus qui sourient au plafond sous leur vieil or rougi.

L'orchestre accorde ses violons dans le salon voisin, et la foule joyeuse des pierrots et des pierrettes, des arlequins et des marquis, des bergers et des gardes françaises s'agite et s'impatiente.

Avez vous jamais vu rien de plus charmant que cette fourmilière de bambins empanachés, se poussant, se heurtant et conlenant mal leur joie bruyante? n'est-il pas vrai que la gailé vous gagne et qu'on se trouve bien sot d'avoir quarante ans?

Voyez -vous dans ce coin cette marquise de dix ans avec sa poudre et ses trois mouches; comme elle minaude sous son éventail de plumes! Déjà coquette, petite amie? déjà coquette et déjà cruelle. Vois un peu ce gros pierrot que tu viens d'éconduire, comme il s'en revient penaud, navré, honteux. Comme il est rouge sous sa farine. — Le pauvre enfant Il est donc bien charmant ce garde-Française que tu lui préfères, et qui te sourit en faisant semblant d'effiler sa moustache pour rire. Qui t'a appris ces jolis airs de tête et ces petits mouvements dédaigneux, ces regards langoureux et cette façon charmante de sourire à moitié ; dis-le, petite marquise, qui t'a appris cela ? Vois-tu comme on le regarde, comme les hommes te lorgnent en souriant?

A dix ans, se disent-ils, c'est à mourir de rire; mais j'ai idée que plus tard tu les feras pleurer.

Allons mon gros pierrot trop sensible, console-loi de ta marquise en invitant une bergère.

Au premier coup d'archet, tout est en branle, tous les petits pieds se lèvent et s'abaissent sans souci de la mesure, mais avec un vacarme si joyeux !

— Est-ce une polka? dit une bergère en passant.

— Je crois que c'est une valse, risque un mousquetaire gris.

— Je vous dis que c'est un quadrille, ajoute avec importance un pêcheur napolitain. Et tous trois rentrent dans la mêlée en disant : au fond, ça m'est bien égal; sautons toujours, nous verrons bien après; et au milieu du tumulte, quelques-uns font un faux pas et roulent sur le parquet, ils se relèvent bien vite sans que leur mésaventure ait fait autre chose que d'augmenter leur joie.

Il y a dans tout ce cahos un tel élan de gaieté et de bonne humeur, de franchise et de naïveté, un mélange si charmant d'affectation comique et d'enfantines maladresses, — tant de joues roses et tant de mains potelées, dos rires si convaincus, des lèvres si vermeilles et des yeux si brillants; tant d'ignorance, de confiance et de bonheur, un charme si pur dans ces cris argentins , qu'on serait tenté de saluer cette marmaille , comme on salue le printemps lorsqu'on le voit passer.

Ah! mes chers amours que vous êtes donc gentils ?

Profitez du soleil — pressez dans vos dix doigts roses ce bon fruit savoureux qu'on nomme la jeunesse.

Quand je pense que je me suis comme vous déguisé en pierrot ; que le carnaval me faisait frémir d'aise et que j'en rêvais la nuit ! Il faut dire qu'autrefois... Eh bien ! oui : autrefois le carnaval était splendide, c'était une fête incomparable et pendant trois jours Paris devenait fou. Je vois encore ces longues files de voitures qui sillonnaient les rues et les boulevards. Les milliers de masques' qui couraient en criant et les municipaux en culotte blanche qui contenaient la foule. Que je les aimais, ces bons municipaux qu'on retrouvait à chaque fête calmes et brillants sur leurs beaux grands chevaux !

Pendant trois jours uns rumeur joyeuse me bourdonnait dans les oreilles comme l'écho confus d'immenses éclats de rire, hà lourdes tapissières passaient remplies de masques, au milieu des clameurs. On criait, on courait, on se bousculait; c'était un tumulte adorable, puis tout à coup la fourmilière s'entr'ouvrait et dans ce sillon humain s'élançait comme dans un rêve, une chaise de poste encombrée de masques qui lançaient des dragées et la foule hurlante courait à perdre haleine derrière ce char de la folie. Les roues lançaient, s'il m'en souvient, des étincelles d'or qui m'aveuglaient les yeux et au milieu de ces cliquetis charivariques de couleurs étranges et disparates, au milieu de ce tumulte et de ces cris, de ces rires et de cette ivresse, je restais abasourdi, pétrifié et dans mon bonheur je jetais un œil d'envie sur le municipal si bien placé pour tout voir.

Que s'est-il donc passé depuis ces jours heureux ou la fanfare des trompes s'échappant de la boutique des marchands de vins me faisait boudir le cœur et m'arrachaientdes larmes-d'impatience? Le carnaval a-t-il donc mis de l'eau dans son champagne?pourquoi les pierrots me semblentils si tristes et les arlequins si rêveurs ; pourquoi ne fais-je plus de différence entre le mardi gras et le mercredi des cendres, qu'est devenu ce vacarme des cavalcades empanachées et des voitures pleines de grands seigneurs couverts d'or, de velours et de soie ? — Pourquoi le char du bœuf gras ne contient-il plus maintenant que de simples mortels grelottant de froid sous des maillots rapiécés? Pourquoi peu à peu s'est-il envolé et ce brillant mirage s'est-il évanoui ?

Faut-il donc que chaque année qui passe nous creuse une ride et nous arrache un cheveu ? Faut-il que chaque hiver nous enlève une parcelle de chaleur et nous laisse en partant avec un frisson de plus?

11 avaitdonc raison, mon pauvre vieux grand-père, lorsqu'en s'entortillanl dans sa douillette, il me disait : « Mon garçon, la terre se refroidit. Je » me souviens que dans ma jeunesse on mordait à pleines dents dans des » abricots succulents et dorés qui ne coûtaient qu'un sou. Je mesou- » viens que les raisins étaient gros comme des noisettes, et qu'à la fin » d'avril on sortait en culottes de nankin... Ah! tout est bien changé » mon garçon ; la terre se refroidit. »

Et le pauvre homme mourut en croyant que le soleil s'éteignait.

Il avait bien raison, le vieux grand-père; c'est la jeunesse, c'est la chaleur, c'est le soleil qui dore les abricots ; c'est la médaille sans revers ; c'est la joie sans regrets; c'est la coupe pleine de Syracuse qu'on déguste à longs traits ou à petites gorgées, mais qui se tarit vite et ne se remplit pas.

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