PARIS, DIMANCHE DERNIER
FLANEBIE.
Les boutiques sont fermées, les voilures rares, les sergents de ville ont des gants blancs, et le long des quais un flot de gens étranges se répand niaisement sur les trottoirs crottés.
D'où viennent ces gens trop bien mis , ces femmes en cachemire français et en chapeau rose? D'où sortent ces bonnets à rubans blancs et à fleurs rouges ? Pourquoi ces photographies encadrées dans de3 broches, ces mains apoplectiques emprisonnées dans des gants verts, ces pommes de canne en bouchon de carafe, ces trognes de ferblantier sous des chapeaux trop brillants, ces redingotes trop neuves qui conservent dans le dos la trace du tiroir; ces pantalons noisette qui sentent la confection, ces robes à falbalas bleu de ciel , relevées en plein macadam par des mains gantées de jaune-citron ; — ces plumes vertes, ces cache-nez bordés de duvet de cygnes ces pieds trop grands, ces épaules trop larges qui appellent le crochet, ces nez rouges et ces bouches de serrurier — garçons d'honneur, — soutenant un cigare de deux sous dans le coin d'une lèvre jaunie par. la pipe ?
Tous les Auvergnats de France , tous les coiffeurs de l'Europe se sont-ils donné le mot pour visiter Paris?
Cette foule bigarrée vient là pour tuer le temps — qui lui rendra la pareille, espérons-le — et suit les trottoirs d'un pas lourd et désœuvré, regardant sans voir, parlant sans rien dire, souffrant dans ses bottes, traînant une femme endimanchée qui craint de se salir et un benêt d'enfant attaché par un cuir à un sabre en fer-blanc, qui traîne derrière lui.
Comme on trouve tout naturel que ces gens-là soient pour quelque chose dans la création du vaudeville !
11 y a dans l'air un miasme de désœuvrement et de nonchalante bêtise qui porte au cœur.
Les cloches de leur voix monotone chantent un Alléluia qui demain sera un Di profundis. Devant le Pont-Royal un étalagiste est resté ouvert, et Jules Sindeau , le parapluie sous le bras, contemple des gravures comme un simple -mortel. Son œil fin me réchauffe. Mais pourquoi Jules Sandeau se compromet-il ainsi dans ce troupeau après les paroles de M. Viennet?
Je suis la foule et j'entre aux Tuileries.
Le petit homme à barbe blanche dans la bouche duquel les ramiers du quinconce viennent becqueter du pain est là , et travaille avec calme devant 5 ou 600 endimanchés qui le regardent bouche béante ravis de ne pas payer.
Sur le bassin, un vaisseau à trois ponts avec un bouchon de paille au grand mât. Autour de ce bouchon de paille 1200 Français vaccinés contemplent — ils voudraient manger cette paille?
1200, pourquoi pas 20,000? — Un hasard!
Cependant le jet d'eau en belle humeur, s'élançant de sa vasque jetait au vent ses diamants humides. Et tout en coudoyant les nourrices, je vins m'étaler sur deux chaises au pied du mur de la tertasse des Feuillants. L'air était liùde, et le soleil qui me donnait dans l'œil me fit baisser mon chapeau.
Le jardin était noyé dans une vapeur bleuâtre. Sur le ciel azuré les arbres sans feuilles détachaient leur branchage confus et embrouillé. Les maisons du quai d'Orsay apparaissaient à l'horizon indécises et grisâtres comme un nuage découpé. Le vieux palais, massif et solide comme un gros homme assis, s'étalait à gauche avec ses hautes fenêtres, ses cheminées à grosse tête; ses grands toits et ses petites lucarnes et son vieux drapeau fané flottant au-dessus du dôme.
Devant moi, dans cette harmonie discrète, effacée, délicieuse, noyée dans le soleil, des nuées d'enfants et de nourrices, des ma-
mans empanachées et des promeneurs le nez au vent s'agitent en tous sens.
C'est la confusion radieuse d'une palette bien éclairée, c'est uu écriu de pierreries sans nombre renversées sur un satin grisâtre.
Dans un sentiment d'égoïste jouissance, je me dis tout bas : N'est-ce pas pour moi seul que se donne cette fête, pour moi seul que brillent ces rayons d'or, que s'agite it ces tons harmonieux, que ce jet d'eau qui murmure là- bas fend l'horizon comme une lame d'argent.
Est-ce un rêve, est-ce une réalité? La vieille aui lourdes poches qui s'approche pour demander les deux sous de ma chaise m'apparait pleine de jeunesse et de grâce. N'es-tu pas le printemps déguisé, dis, vieille aux doigts crochus? Oui, — sous ta robe usée je devine les seins roses et la poitrine bombée' de la déesse de Mai. Sous ton vieux bonnet, je surprends les boucles emprisonnées de sa chevelure d'or et ton pas qui se fait vieux à plaisir trahit malgré toi ta jeunesse. — Tu me souris en cachant tes dents blanches...
Voilà deux sous, déesse.
Le rire et les cris des enfants, le piétinement de la foule sur le sable, le bavardage lointain des nourrices, le gazouillement de l'eau jaillissante, la voix grave de la vieille horloge qui lance du ciel son solo et la basse assourdie des voitures qui roulent semblent une rêverie de Beethoven qu'on jouerait en plein air.
Près de moi un gros dormeur à barbe rousse, à la figure enluminée, laisse aller sa têle, et sur son nez rutilant, 'un rayon qui frise son chameau vient déposer une large touche d'or. — Moi qui cherchais un premier plan ! merci, Phébus.
A droite, se dresse la forêt des grands arbres dépouillés. Solitude humide, noirâtre où pas un chat ne s'aventure. Il y a des flaques d'eau et d'énormes marais. — On dirait un autre pays. Et c'est là cependant qu'en été la foule élégante se réfugie lorsqu'il fait chaud. C'est là, sous ces voûtes verdoyantes que je soupirai si souvent à l'âge heureux où le bruissement de la soie fait battre le cœur. — Que de princesses j'y vis! de dos, rapides, détournant l'allée déserte. Que de fois je leur jetai mon amour à ces ombres adorables que j'apercevais un instant dans le lointain.et qui disparaissaient bien vite. C'était dimanche, j'étais collégien et je promenais sous les verts ombrages les premières ardeurs d'un cœur qui s'entr'ouvre. — Vous fûtes comme moi, par Dieu !
Après ces longues heures d'aspirations ardentes, d'amour vague et de tendres rêveries, après vingt tentatives audacieusement timides, vous quittiez les grands arbres et vous vous acheminiez vers le dîner paternel, le cœur altéré de désirs vagues, indécis, impossibles, mais inassouvis.
Là-bas, vers le bord de l'eau, les échafauds du pavillon de Marsan, que l'on reconstruit, menacent le ciel de leurs mâts effilés. Il s'affais • sait, le vieux colosse Louis XIV. Je me souviens que le soir du premier mai, après deux heures d'attente, une des fenêtres du premier étage s'éclairait tout à coup, et de loin, on apercevait le roi mettant le feu à la fusée volante qui donnait le signal aux artificiers. Elle était si haute au-dessus du sol, cette fenêtre, qu'on distinguait à peine le souverain; mais toutes les têtes se tournaient vers lui, et ce grand mot : Le Roi, que je ne comprenais guère, mais que toutes les bouches répétaient, me faisait frissonner. Qu'elle me semblait auguste et majestueuse, cette fenêtre du premier!
Je la revis plus tard : — des hommes en haillons, les bras nus, jetaient des meubles brisés, des papiers, des vêtements. — Partout ce n'était que baïonnettes, yeux hagards et voix hurlantes. Un magnifique album tomba à mes pieds, j'allais m'en approcher lorsqu'un individu en chemise déchirée y enfonça les clous de son talon boueux.
Tout en regardant le pillage du vieux pavillon, j'aperçus la grande Fenêtre et je songeai au roi allumant la fusée volante.
Trois heures et demie sonnaient, je me levai, je traversai la foule qui encombrait la rue de Rivoli, je pris une rue sombre, déserte, humide où le soleil ne pénètre pas, et je me trouvai devant St-Roch.
— J'entrai. Un flot d'harmonie pompeuse et un air lourd, chaud, rendu épais par les parfums de l'encens et la fumée des cierges me saisirent à la gorge. Je changeais trop brusquement de milieu. 11 faisait sombre et je n'aperçus d'abord que l'éclat jaunâtre des grands cierges qui brûlaient au-dessus des têtes découvertes ; mais mon œii s'habitua bientôt aux profondeurs de ce clair-obscur, et je distinguai les riches toilettes, les grands chandeliers d'or et l'autel étincelant.
Puis tout cessa, et au milieu du silence un monsieur fort bien mis se passa la main dans les cheveux et chanta un ravissant morceau.
— J'aurais demandé bis si je n'avais craint de me faire remarquer. Le chœur était plein de prêtres, de chantres et d'enfants vêtus en
blanc; — sur les crânes brillants des vieillards assis dans les stalles, le reflet des cierges formait une traînée lumineuse, ainsi que la flamme d'une bougie sur la surface polie d'un marbre. — Autour des boiseries, des hommes se hissaient pour voir les chanteurs, et après chacun de ces soli des milliers de voix, un instant contenues, reprenaient en chœur et s'élançaient avec fracas comme les eaux écumantes d'une écluse qu'on ouvre.
Il y avait dans cette mise en scène un charme si réel, une puissance si cornmunicative que... je m'assis sur une chaise.
Je songeai malgré moi à l'origine de ce culte tout ruisselant d'or et de soie et j'allais m'étonner, quand j'aperçus la nuque blanche et satinée d'une adorable petite dévote qui, précipitée sur son prie-Dieu s'abîmait avec une grâce adorable dans une prière ardente. Sa tôte pieusement inclinée vers la droite et que cachait sa petite main gantée, donnait à son cou une ondulation délicieuse. — Ses cheveux d'un blond cendré passaient en se tordant sous sou chapeau bleu tendre.
L'amour de petite pécheresse ! Comme on sentait que dans cette prosternation si basse, son cœur s'élançait coquettement vers son créateur, tandis que sa robe de velours s'écartait autour d'elle en riches plis profonds.
Alors je compris que ce culte pompeux où le cuivre doré, les bougies en pyramides et les fleurs artificielles jouent un si grand rôle était bien celui qui convient à ces mignonnes dévoles. Je vis que les bandeaux à la russe ne choquaient point dans ce décor d'opéra et que le parfum de poudre à la duchesse qui s'échappait des livres de messe, se mariait à ravir au parfum de l'encens.
A la porte de l'église, «deux dames noyées dans des flots de satin, marivaudaient en montrant leurs dents blanches avec leur cavalier, et agitaient une bourse en velours rouge, d'où s'échappait un petit bruit étincelant. — De temps en temps le cavalier lançait aux passants d'une voix rieuse ou brève, suivant le cours de la conversation, ces mots : Pour les enfants^ie Saint-Vincent de Paul!
Un autre cavalier, raide, droit, effilant sa moustache vous regardait en face et semblaiit vous dire : Vous trouvez cela drôle, monsieur?
— Comment donc, au contraire ! — Je laissai tomber une petite pièce qui fit toc, et j& saluai ers poussant la portière.