‹ La Vie parisienneChapitre 99 sur 662 · M DÉBUCHER A VUE · texte numérisé non relu

M DÉBUCHER A VUE

Boissec, le premier piqueur, qui le suit comme son ombre, ronne la vue à pleins poumons :

Tu rirais bien, Tu rirais trop...

De leur côté, les chiens font vacarme et redoublent d'efforts. L'animal sent que toutes les ruses sont désormais inutiles, il n'a qu'un espoir, gagner la meute de vitesse I et il file eu ligne droite, le bois rejeté en arrière .

Toute la chasse est sortie à la plaine : les vestes rouges brillent au soleil, les boties vernies à revers ont des brillants comme des flacons de cristal, et les trompes des piqueurs bosselées en maint endroit par un long usage, ont des reflets dorés à faire rêver un changeur. C'est une fête pour les yeux et pour les oreilles. Aussi quel entrain parmi les chasseurs! Ils ont tous des figures épanouies, rayonnantes, comme on n'en voit que dans les apothéoses ! Si vous ne comprenez pas leur joie, c'est que vous ne savez pas tout ce que promet un débucher à vue. Il ne s acit de rieni'ioins que d'une course au clocher — et quelle course ! une co; rse, dont le but est inconnu, et la durée subordonnée à la vigueur de l'animal qu'on poursuit.

Pour les chevaux, l'animation n'est pas moins grande que pour les chasseurs. — La plaine I c'est la possibilité de courir de toute sa vitesse, sans rencontrer des troncs d'arbres qui vous forcent perpétuellement a vous détourner de votre chemin, c'est la liberté, c'est la ligne droite. En avant, en avant 1 tel est le désir commun. Et les chiens galoppent ventre à terre, tandis que les cavaliers raccourcissant leurs rênes, modèrent prudemment lo nouvel élan de leurs montures. — 11 ne sullit pas d'aller vite, il faut encore ne pas s'essouffler, et l'on ne saurait trop ménager ses forces, quand l'avenir est inconnu.

Ce qu'on sait, — c'est qu'on entre en plaine : mais de quel côté de la plaine ? voilà ce qu'on ignore. — Est-ce à droite ou à gauche ? A droite, le terrain est uni, et c'est à peine si l'on rencontre quelques fossés... mais à gauche, il y a les barrières fixes, qui entourent les pâturages du grand Claude, et la petite rivière de B... et le barrage, et le bras qui se termine au moulin... Après quoi l'on trouve la cavée de l'Homme-Mort, ce maudit chemin encaissé, bordé de haies, et labouré d'ornières de deux pieds de profondeurs, où de S..t s'est cassé la clavicule l'hiver passé... Pour mon compte, je ne serais pas fâché que la chasse prît une autre direction. — Enfin, si l'on passe par là, il faudra faire comme les autres, quitte à y rester.

Après la cavée, il y a une descente... qui descend même beaucoup... et qui nous conduit à la vallée du L... qui est large et profond... Pour trouver un pont .. c'est trop loin! il faudra le passer il la nage , un fait d'armes qui mériterait d'aller à la postérité ! malheureusement Boileau est mort.!... Je sais, en outre, qu'après cette maudite rivière, il y a une barrière fixe (voilà un mot d'une justesse navrante), qui mesure cinq pieds de haut... Pour un militaire ce n'est pas assez, mais pour une barrière c'est trop, surtout quand elle est fixe! Les Anglais ont plus d'une supériorité sur nous, et l'on a bien raison de dire que leur civilisation est plus avancée que la nôtre I Je sais de l'autre côté de la Manche, des équipages de renard où les chasseurs n'ont pas à se préoccuper de ces détails. On rencontre une barrière fixe, très-bien! c'est aux hommes de l'équipage à briser le premier barreau... Entendons-nous! il ne s'agit pas de le briser comme le premier venu pourrait le faire, en descendant de cheval et en frappant avec un instrument quelconque, marteau ou merlin; point du tout! on s'élance à toute volée sur l'obstacle, et s'il ne rompt pas au premier choc, un second cavalier renouvelle l'opération. Singulière profession, direz-vous? Qu'importe! ils sont payés pour cela, et les gentlemen passent facilement l'obstacle décapité I... Décidément la prévoyance n'est pas une qualité à dédaigner.

Cependant, le bois commence à s'effacer dans le lointain ; c'est

à peine si, en se retournant, l'on aperçoit la ligne rougeâtre des arbres dépouillés par l'hiver. Le cerf fuit toujours avec une rapidité vertigineuse, mais on voit qu'il n'a plus la même liberté d'allures, et le gros des chiens commence à le gagner de vitesse ; nous allons avoir un hallali courant!... Pauvre animal, sa langue desséchée pend longue d'une aune hors de sa bouche; l'intérieur de ses naseaux, démesurément ouverts, se teint d'un rouge aussi intense que le foyer d'un maréchal-ferrant ; ses veines se détachent en saillies énormes qui figurent autant de serpents enlacés autour de ses membres... Les bonds qu'il te reste à faire sont comptés, et ton bois ne prendra jamais son cinquième andouiller! Tout est fini, l'animal s'est arrêté, immobile sur ses quatre jambes raides comme des pieux, ses flancs s'agitent comme des soufflets de forge, et c'est à peine s'il lui reste assez de force pour écarter de sa tête les chiens les plus acharnés... Boissec est descendu de cheval et a tiré son couteau de chasse du fourreau. . . J'ai beau faire, je suis toujours ému par ce dénoùment !

Puisqu'il était inévitable, j'aime autant qu'il se soit produit avant que nous n'ayons atteint la cavée de l'Homme-Mort...

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