La vie parisienne
La population de Paris atteindra et dépassera même, à la fin de cette période, le chiffre de 1.000.000. De 909.000 habitants en 1836, elle s'élèvera, dix ans après, en 1846, à 1.053.000.
Cette population, au lendemain de la Révolution de 1830, est avide de progrès, mais il en est un qu'on s'obstine à lui refuser, le progrès des lumières. L'éclairage, au moins pendant les premières années du règne, reste aussi défectueux que sous la Restauration. Lesur le constate et le déplore dans son Annuaire de 1836 (1), et il
(1) A la date du 1" janvier.
donne par la même occasion une statistique qui peut avoir son intérêt.
« Les lanternes ou réverbères, dit-il, qui éclairaient les rues de Paris pendant la nuit étaient au nombre de 5.339 au l»"" janvier, et contenaient 12.643 becs de lumière, divisés en 6.345 becs permanents et 6. 2'J8 becs variables. Les becs variables ne répandent point la lumière à certaines phases de la lune ; c'est celle-ci qui reste chargée de nous éclairer, que le temps soit couvert ou non. Les becs permanents sont contenus dans 2.688 lanternes; ces lanternes sont marquées d'un Pà la droite de leur boîte. Les becs variables sont contenus dans 2.651 lanternes et ne portent aucune marque.
« Pour compléter l'éclairage delà capitale, il faut ajouter encore 11 becs de lumière d'après le système Bordier-Marcet, et 205 becs d'éclairage au gaz (1). C'est à ces 205 au gaz que se bornent les progrès faits par l'Administration depuis douze ans. »
On distinguait alors, suivant les époques, ^allumage plein et le demi-allumage. Dans ce dernier cas, la lune se chargeait tant bien que mal de remplacer les becs variables, et comme il n'y
(1) L'éclairage au gaz était encore tout récent. Le premier bec de gaz avait été placé rue de la Paix dans la nuit du 31 décembre 1829.
avait (les becs permanents que dans les rues, il arrivait souvent aux quais, boulevards, ponts et places publiques de ne pas être éclairés du tout. Les malandrins coupeurs de bourse et chourineurs ! I) en profitaient de leur mieux (2).
L'industrie des transports avait fait des progrès l)oaucoup plus rapides et c'est une des caractéristi(]ues de cette épO(pie.
En 1836, 378 voitures du genre omnibus (3), appartenant à diverses compagnies, roulaient du matin au soir, dans Paris. La recette moyenne par jour s'élevait à 30.000 francs. Quelques années plus tard, en 1842, il existait douze types de ces voitures, dont les noms sont en général assez bizarres :
Batignollaises {des Batignolles au Cloître Saint-IIonoré) ;
BÉARNAISES {de la place de la Bourse à la place Saint-Sulpice ; de la place de la Bastille aux Invalides);
Citadines {de Belleville au Gros Caillou ; de la place DaupJtine à Belleville) ;
(1) Ou plutôt surineur.s (de surin, couteau), mais celui qui prononça ce mot devant Eugène Sue et qui le lui fit connaître était probablement un auvergnat.
(2) Mme de Girardin écrivait dans une de ses Lettres parisiennes du 21 décembre 1844, que Paris était devenu à cette époque « un repaire de brigands ».
(3) Luteciennes, Eoliennes, Sylphides, Atalantes, Josephines, Zephirines, Obligeantes, Vigilantes, etc.
CoNSTANTiNES (^e Ckcdllot à la Viliette) ;
Dames réunies {de Grenelle à Véglise Saint- Lawent ; de la Viliette à la place Saint-Sulpice) ;
Diligentes {de la rue Saint-Lazare^ 12, à la barrière de Charenton ; des Batignollcs à la rue du 29-Juillet) ;
Favorites {du Faubourg Poissonnière à V École de Médecine ; des bains de Tivoli à Vaugirard ; de Montmartre aux Gobelins ; de la barrière Saint-Denis à la barrière d'Enfer);
Gazelles [de la rue des Pyramides au Pont de Bercy) ;
Hirondelles {de la rue Rochechouart à la rue Mouf fêtard ; de la barrière Rochechouart à la barrière Saint- Jacques) ;
Omnibus {Madeleine-Bastille ; des Filles du Calvaire au Roule ; de la barrière Blanche à VOdéon ; de la barrière du Trône au Carrousel ; de la Bastide à la rue Saint-Lazare, au Cliemin de fer ; de Passy au Carrousel ; du Pont de Neuilly à lu Madeleine, delà Bastille à Bercy, de la barrière de la Râpée au Louvre) ;
Parisiennes {de la barrière Montparnasse au boulevard du Temple ; de Vaugirard à la place. Saint-Sulpice ; de la place de V Ecole-Polytechnique à la rue Chabrol) ;
Thigycles [de la rue de C 1er y ci la barrière de Sèvres.)
Lancés vers 1838, les Tricycles n'avaient pas réussi et ils avaient été absorbés par la compa gnie générale des omnibus.
Toutes ces compagnies rivales avaient fixé le même prix pour la course, trente centimes. Les correspondances furent établies vers 1830.
Gênées dans leur course, par le nombre croissant et les dimensions sans cesse augmentées des omnibus, les lourdes voitures d'autrefois, berlines ou landaus, cédaient la place de plus en plus à des véhicules légers, cabriolets à quatre roues, à six roues, calèches oubriskas. En 1845 on vit circuler des petits coupés, très bas et d'une forme assez disgracieuse. On les appelait des Broughams parce que lord Brougham avait été le premier à en faire usage.
Un autre procédé de locomotion, destiné à relier Paris à sa banlieue, fut inauguré en 1837, le chemin de fer. C'est le 25 août 1837 que celui de Paris à Saint-Germain, le plus ancien, commença à fonctionner.
« Une gare provisoire avait été établie place de l'Europe, en attendant que l'autorité permît de la rapprocher du centre de Paris (1). Le chemin
(1) On avait songé à transformer la Madeleine en gare La gare définitive fut construite rue St-Lazare. 120.
s'arrêtait au Pecq, en attendant qu'on trouvât le moyen de lui faire traverser la Seine et de le mener jusqu'à la place du Cliàteau... Dans un salon qu'avait décoré le sculpteur Feuchères, se réunirent la reine, les ducs d'Orléans, d'Aumale et de Montpensier, la duchesse d'Orléans et les autres princesses de la famille royale ; le ministre du Commerce (1), le préfet de la Seine (2), le préfet police (3), le directeur général des ponts et chaussées, le comte de Flahaut, et un grand nombre de notabilités. On partit à deux heures (4) et le trajet s'accompliten vingt-cinq minutes. Le duc d'Orléans et le duc d'Aumale s'étaient placés à l'air libre, sur une banquette de l'impériale, à côté de M. Emile Clapeyron (5).
La plupart des voyageurs allaient en chemin de fer pour la première fois et les populations échelonnées sur le parcours n'avaient jamais vu de wagons emportés par la vapeur. Au Pecq, se tenaient sous les armes les gardes nationaux de Saint-Germain ; l'artillerie salua l'arrivée du convoi ; les clameurs enthousiastes d'une foule com
(1) Martin du Nord.
(2) Le comte de Rambuleau.
(3) Delesserl.
(4) Une trompe donnait alors le signal du départ des trains
(5) Un des deux ingénieurs qui dirigèrent ies travaux de construction du chemin de fer de Saint-Germain. L autre était Stéphane Mony.
pacte se mêlaient au bruit du cauon. C'était un spectacle inconnu, une promesse d'avenir, le début d'une vie nouvelle.
Le retour s'effectua en trente minutes (1). » Quelques jours après, Mme de Girardin voulut essayer ce nouveau mode de transport. Elle a raconté son voyage, sans grand enthousiasme (2). «... Nous sommes allé, dit-elle, à Saint- Germain par le cliemin de fer : c'était un devoir pour nous; toute invention nouvelle nous réclame; nous sommes tenu d'en parler à tout prix. Donc hier nous sommes parti de chez nous à cinq heures du soir pour aller à Saint-Germain, et nous étions de retour à neuf heures ! Nous avons mis quatre heures pour faire ce trajet pour aller et venir. C'est admirable ! les méchants prétendent qu'on irait plus vite avec des chevaux. Voilà comme cela est arrivé : nous étions rue de Londres à cinq heures un quart; la foule encombrait la porte qu'on n'ouvrait pas ; nous attendons, nous attendons à la porte. Enfin on ouvre : nous entrons dans une espèce de couloir en toile verte ; il n'y a qu'un seul bureau. Tous les voyageurs sont mêlés : voyageurs à 1 fr. 50, voyageurs à 1 franc. Il n'y a qu'un bureau, qu'une entrée... Nous atten-
(1) Emile DE La Bedollière, Histoire des environs de Paris. Paris, s. d. (vers 18G0), p. 101.
(2) Lettre Parisienne du 1'' septembre 1837.
dons, nous attendons dans le couloir vert un grand quart d'heure, au milieu de la foule, comme nous avons attendu à la porte. Enfin nous arrivons au bureau : là on nous donne trois petits papiers jaunes, et nous pénétrons dans une vaste salle gothique remplie de peintures. Ici les voyageurs se séparent : les trente sous vont à droite, les vingt sous vont à gauche. La salle est vaste et belle; on peut nous croire, nous avons eu le temps de l'admirer. Là nous attendons, nous attendons; il n'est que 6 heures 10 minutes, on doit partir à 7 heures. Patience ! Nous voyons arriver des voyageurs avec des paquets ou des paniers ; des enfants voyageurs charment nos ennuis en jouant de divers instruments dont ils obtiennent divers sons plus ou moins sauvages...
Le temps passe et nous attendons toujours : il est 6 heures et demie, nous attendons, nous attenlons. Enfin onentend un roulement: c'estl'arrivée ies voyageurs de Saint-Germain; tout le monde ie précipite aux fenêtres ; toutes les voitures, tous ies wagons s'arrêtent ; la cour est vide : çà et là, deux ou trois inspecteurs, rien de plus; mais on ouvre les portières des wagons... et alors en un clin d'œil, une fourmilière de voyageurs s'échappent des voitures et la cour est pleine de monde subitement... La foule improvisée monte aussitôt vers les galeries de Saint-Germain, et disparaît.
A notre tour maintenant. Nous attendons encore un peu, mais ce spectacle nous avait intéresse et nous étions plus patient. Enfin, nous descendons daus la cour. Nous montons dans une berline, nous y sommes fort à Taise et bien assis. Là nous attendons, nous attendons que tous les voyageurs soient emballés...
Enfin le cor se fait entendre, nous recevons une légère secousse, et nous partons. Il était 7 heures moins un quart ; le voyage a été aussi agréable que l'attente avait été Fatigante ; le plaisir de courir si vite nous faisait tout oublier. Dans les voitures, évitez la banquette qui est près des roues, c'est la moins bonne place. Mais vivent les chemins de fer ! Nous persistons à dire que c'est la manière la plus charmante de voyager (1) ; on va avec une rapidité effrayante et cependant on ne sent pas du tout l'effroi de cette rapidité... Malheureusement nous sommes négligents en France, et nous avons l'art de gâter les plus belles inventions par notre manque de soins ; on va à Saint-Germain en ving-huit minutes, c'est vrai, mais on fait attendre les voyageurs une heure à Paris et trois quarts d'heure à Saint-Ger-
(1) Ce fut l'avis de Ijeaucoup de Parisiens. Dans les soixante premiers jours le chemin de fer de Paris à St-Germain transporta 362.463 voyageurs et le chiffre des recettes s'éleva à 410.216 fr. '^.
la semaine
Wagons. .
1 fr. 25
Diligences .
1 fr. 50
Coupés . .
lÔ LA Vie PAhlStENNt sous LOUlS-PHÎLlP^Ê
main, ce qui rend la promptitude du voyage inutile. »
Il ne devait y avoir à l'origine, d'après l'acte de concession, qu'une catégorie de places payées par les vo3\Tgeurs à raison de 7 centimes et demi par kilomètre, mais la compagnie obtint l'autorisation d'ajouter des A'oitures de luxe, et les prix furent ainsi fixés, pour le trajet de Paris a Saint-Germain.
les dimanches et fêtes
1 fr. 50
1 fr. 75
On pouvait retenir à l'avance des places de diligences et de coupés, moyennant un supplément de cinquante centimes.
L'inauguration du chemin de fer de Paris à Versailles (rive droite) eut lieu le 2 août 1839, et celle du chemin de fer, Paris à Versailles (rive gauche) le 10 septembre 1840.
C'est sur cette dernière ligne (1) qu'eut lieu le 8 mai 1842 une catastrophe qui est restée célèbre. A 5 heures et demie du soir un peu après la station de Bellevue, l'essieu d'une des locomotives se rompit. Les wagons montèrent l'un sur l'autre et prirent feu. Il y eut une centaine de victimes,
(1) Sa give parisienne était située barrière du Maine.
parmi lesquelles l'amiral Dumont d'UrvilIe, sa femme et son iils. Cet accident provoqua dès le lendemain à l'Académie des Sciences une discussion sur les chemins de fer et les réformes qu'il convenait d'introduire dans leur construction et leur fonctionnement. On y blâma l'usage des doubles locomotives et surtout l'habitude d'enfermer les voyageurs dans les wagons, habitude qui, dans la catastrophe qui venait de se produire, avait considérablement augmentéle nombre dos victimes et la gravité des blessures.
Trois autres lignes, qui rapprochaient Paris de sa banlieue, furent inaugurées, dans le cours du règne, après celle que nous venons d'indiquer: en septembre I8Z1O, Paris à Corbeil (exploitée par la compagnie d'Orléans), — le 10 juin 18Zi6, Paris à la frontière belge (exploitée par la compagnie du Nord), — le 23 juin de la même année, Paris à Sceaux. Il y eut désormais à Paris cinq gares : rue Saint-Lazare (Paris-Saint-Germain et Paris- Versailles, rive droite), — barrière du Maine (Paris- Versailles, rive gauche), — boulevard de rHô[>ital, près du jardin des Plantes (Paris-Corbeil) , — boulevard de Strasbourg (Paris à la frontière belge) — barrière d'Enfer (Paris à Sceaux).
L'accroissement notable des véhicules de tout gonre n'avait pas diminué le nombre des petits industriels de la rue. Marchands d'amadou et d'al-
lumeltes, marchands d'encre, marchands de curedents, marchands de parfum du sérail, marchands de coco, marchands de contre-marques, etc., etc., ils pullulaient.
On continuait à vendre des gâteaux deNanterre, comme sous TEmpire, et c'était encore une belle Madeleine (1) qui en avait le plus grand débit. Cette pauvre fdle devint la maîtresse du comte de M... qui l'abandonna bientôt. Elle l'aimait, elle se tua. On trouva son cadavre enl8/i6 dans le canal Saint-Martin.
Aux commerçants pourvus de patente, et qui avaient une boutique, petite ou grande, « au pâtissier de Vaugirard » dont le souvenir, à défaut du nom, survit, à Lesage qui excellait dans la fabrication de pâtés froids, à Cretaine qui vendait, aux environs de la rue Dauphine, des petits pains au beurre, au marchand de galettes du Gymnase, successeur du père Coupe-Toujours (2), et à celui qui, posté dans une sorte de réduit entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin, consommait chaque semaine pour ses galettes cinq sacs de farine et sept cents livres de beurre, à tous ces personnages importants, bien rentes, sûrs de leur clientèle, des
(1) On l'a confondue avec la première belle Madeleine, celle de l'Empire.
(2) Le premier du nom. Il avait débute pendant la RévO' lulion et il prit sa retraite sous la Restauration.
petits marchands ambulants ou campf^s sur une place, au coin d'une rue, essayaient, avec plus ou moins de succès, de faire concurrence.
Dans la rue du Havre, sous une voûte où débouchait la rue Beaubourg, se tenait, insensible à toutes les intempéries, le marchand de tripes à la mode de Caen. Il y resta jusqu'en 1863.
Le père Tourniquet, qui mourut en 1877, à 102 ans — la mort semblait avoir oublié ce marchand d'oublis — suivait, chaque jour, sa boîte à la main, le même itinéraire. On ignorait son nom. Presque personne ne savait que cet homme d'aspect débonnaire, r(''dacteur à la Sentinelle (1) en 1830, avait été condamné en 183/i à six mois de prison pour délit de presse et que, réfugié en Suède, il y était devenu pâtissier, et même pâtissier du roi. Revenu en France en 1839, il vendait depuis cette époque des oublis, et il en vendit jusqu'en 1865, c'est-à-dire jusqu'à quatre-vingt-dix ans.
Il avait suffi à un autre marchand ambulant, un boulanger, pour se faire une clientèle de chanter ses petits pains au lieu de les crier. Sans se lasser, ce boulanger poète répétait, toute la matinée, le même appel engageant : ^
(1) Probablement la Senlinelle du Peuple qui, fondée le 31 octobre 1880, devint en 1833 le Télégraphe.
Ils sont au beurre et aux œufs.
Mes petits pains, Ils sont au beurre et aux œufs.
Qui est-ce qui en veut ?
Accourez, jeunes fillettes, Jai de quoi vous contenter :
Si vous ne voulez descendre.
Faites-moi signe de monter.
« Les fillettes, remarque un petit livret du temps, le Panthéon drolaliqiie (1), se montrèrent d'autant plus friandes (jue le marchand était joli garçon; de celles qui lui tirent signe, le nombre fui grand, et Dieu sait que d'indigestions il en résulta.»
Comme autrefois, ces industriels en plein vent abondaient surtout au Pont-Neuf. Il y avait là des marchands de tableaux, des brocanteurs, des marchands de beignets, des marchands de frites, des décroleurs. Il y avail aussi des tondeurs de chiens, et le plus célèbre peut-être de tous les tondeurs de chiens à Paris, Joseph Lorin, dont les passants admiraient l'enseigne ;
Joseph Lorin tons le chien va en ville coupe le chat et sa fume. Lessez voire adrece.
(1) Paris, 1839, p. 211.
Tolérés par la police, à laquelle ils servaient parfois d'agents secrets, protégés par le public, jtour qui ils étaient une distraction ou une habitude, d'innombrables paradistes, saltimbanques, chanteurs ou musiciens populaires, arracheurs de dents îiialades ou saines, distributeurs de poudres merveilleuses, se postaient sur toutes les places, se dressaient, intarissables, à tous les carrefours.
.Celui-ci qui vieillissait déjà et qui mourut, je crois, ou prit sa retraite dans les premières années du règne, c'était Morcau. Moreau, qui cachait sa demi-calvitie sous une casquette de soie à visière démesurée et qui, avec son regard aigu, son museau de fouine, avait la mine d'un ancien huissier. Son matériel se composait d'une table en bois blanc, de 3 gobelets en fer battu, de 3 muscades et d'un jeu de piquet qui semblait dater d'une époque très reculée. ^
Moreau avait un compère. Papillon, pitre déguisé en Bobèche et qui attirait les clients en chantant invariablement sur le même air, avec les mêmes gestes, la même chanson qui débutait ainsi :
Si je meurs que l'on meiilerre Dans !a cave où est le vin, Le nez contre la muraille, La tèle sous le robin.
S'il en reste uue soutle encore
Ce sera pour me rafraichir.
Et si le tonneau défonce.
J'en boirai à mon loisir.
Malgré sa chanson, ce pître semblait plutôt avoir besoin de manger que de boire.
Le père Gargouillot se suffisait à lui-même. Il travaillait seul, sans le secours d'aucun compère. Vêtu d'un complet en toile de matelas, la tète coiffée d'un bonnet en percaline noir, il vendait du poil à gratter, se remplissait la bouche d'étoupe et y mettait le feu, et enfin, disait la bonne aventure, comme JVloreau (1).
En 1823, s'était installé au bas du Pont-Xeuf, sur le Quai des Augustins, un petit homme, maigre, d'aspect souffreteux et fané, et qui, de son corps exigu, faisait jaillir, pour les besoins de son commerce, une voix stfidente, comparable au grincement d'une scie. Cet homme, dont la vogue ne ccysimença guère que vers 1830 (2), c'était Miette.
Champtleury a noté dans un de ses ouvrages (3), très fidèlement, le boniment de Miette, un des spécimens les plus remarquables de ce genre de littérature orale, qui lui aussi a eu ses maîtres.
« Je ne vous dirai pas, s'écriait Miette de sa voix de fausset, que je suis l'élève de Mlle Le-
(1) Le père Gargouillot mourut en 1858.
(2) Il mourut vers 18i7.
(3) Les Excenlriques, Paris, s. d., pp. 337 à 340.
normand... M"^Lenormand n'a jamais fait d'élèves. Je ne vous dirai pas que je suis le gendre ou le successeur du célèbre Moreau (1) ; mossieu Moreau n'a jamais eu de gendre ni de successeur. Mais qu'es-tu donc alors ? Messieurs, je n'emprunte le nom de personne, je me nomme Miette, l'un des sept fils du dragon de Paris. Feu mon père était escamoteur, mon frère était escamoteur, je suis escamoteur. Je demeure rue Dauphine, n° 12, maison du marchand de vin, ce qui ne veut pas dire que je demeure chez le marchand de vin, c'est au contraire le marchand de vin qui demeure chez moi Fai travaillé trois fois devant l'ambassadeur de Perse, mais je ne me targuerai point de ce vain titre pour vous dire que c'est l'ambassadeur de Perse qui m'a découvert le secret de la Poudre Persane... 11 ne m'a jamais parlé... D'ailleurs l'eût-il fait, je ne l'eusse pas compris, car il m'eût parlé persan, et je l'avoue à ma honte, je n'ai point étudié les langues orientales ; mais ce fut un des officiers de sa maison, mossieu Ugène BARRRBARRROUX... Curieux d'apprendre à faire des tours, il m'en demanda et je les lui démontrai. C'était un élève agréable... 11 ne me payait pas avec des pommes de terre. [Miette tire des pommes de terre de dessous les gobelets.) II
(1) Allusion à un charlatan fort connu, qui se donnait comme élève de Moreau, et disait la bonne aventure.
18 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHlLlPPE
ne vous lirait pas de carottes. [Il fait surgir une carotte), et voici des carottes ; mais il y avait de Tognon [même Jeu) et voici de l'ognon ; aussi me faisait-il des compliments. II me disait : mossiea Miette, pour les tours de passe-passe et de gobelets, à vous le pompon {il montre un pompon), et voici le pompon. J'en étais dune très content, aussi vrai que voici la petite balle (// escamote une petite balle), la moyenne balle {même Jeu) et leur camarade la grosse balle [même Jeu). Un jour, je me présentai chez lui il était en train de se nettoyer les dents. Cela ne m'étonna pas, la propreté de la bouche étant de tous les âges et de toutes les nations ; mais, ce qui m'étonna, c'est ce qui va vous surprendre, c'est ce que, depuis trente-cinq ans (1) que j'exerce sur cette place, je n'ai point encore vu ailleurs... La poudre dont il se servait était blanche comme de la neige (// ouvre une boîte et la montre en faisant te tour du cercle), à peine introduite dans la boche, elle devenait cramoisie comme de la lie de vin. (7/ introduit dans sa bouche un linge frotté de poudre persane, s'en frotte les dents et fait le tour du cercle en montrant au public le linge devenu rouge. Il tient aussi la bouche ouverte de manière à faire voir ses dents.) Voici, je l'espère, du cramoisi (// remet la boite enplacé). Curieux de ce phénomène, je m'en (1) Mieltc exagère.
informai, il me le dit et je l'ai gardé pour moi... Voilà tout mon talent. Tant que l'ambassade de Perse resta en France, je ne parlai plus à personne ; une fois qu'elle en fut partie, je me présentai à racadéniie Rrroijale de Miî-de-cine , j'e.v[><)sai ma recette et j'obtins mon brevet, ce n'est j)as plus malin que ça. La Poudre Persane, Mes^ sieurs, n'a que cinq propriétés ; mais elles sont irrécusables (pat/se). Elle blanchit en deux minutes, montre en main, les dents les plus noires [pause). Elle calme à l'instant la douleur de dents la plus vive (pause). Elle corrige la mauvaise haleine, toutefois et (/«a/î/es la mauvaise haleine n'est point le produit de la putréfaction de l'estomac [pause). Elle raffermit les dents ébranlées dans leurs alvéoles, en arrête la carie, en arrête le tartre, et le tuf (pause). Les dents sont un des agréments de la physionomie... Une bouche qui en est démeublée n'en offre plus, et pourtant les dentistes vous les arrachent. L'homme le plus hardi treml)le à la vue des instruments qu'il f.iut introduire dans la boche pour opérer l'extraction de la dent la plus simple. (.4 ce momcnl, Miellé dêroulail unelrousse de dcnlisle dans laquelle se Irouvaienl des ins- Iruments énormes el rouilles ., espèces de tirebolles monstrueux qui faisaient frisonner Fauditoire ; Miette se plaisait à prolonger la terreur en gardant le silence te plus absolu, en promenant
ses instruments devant toutes les bouches des curieux, (jui se fermaient instinctivement.
Me (lirez vous que vous voyez entrer ces instruments de sang-froid dans la boche (nouvelle promenade autour du cercle avec la terrible trousse). Non. Eh bien ! gardons les ornements que la nature nous a départis, sans nous livrer aux mains barbares des opérateurs. La Poudre Persane nous épargne ces désagréments, et voici la manière de s'en servir : vous prenez un linge blanc de lessive, que vous enroulez autour du doigt comme ceci (// opère en même temps et montre chaque exercice à la ronde)', vous la trempez dans l'eau, l'appliquez sur la Boate, l'introduisez dans la Boche et vous frottez les dents avec... puis vous prenez une gorgée et vous rincez (// ravale ; marque d'étonnement). Comment quoi, c..., tu l'avales? Oui, Messieurs, la Poudre Persane laisse dans la boche une odeur si suave, si exquise, si agréable, que je ne suis pas assez ennemi de mon estomac pour l'en priver volontairement. ..
Avec toutes ces qualités, la Poudre Persane coûtera donc bien cher ? Non, Messieurs, nous l'avons mise à la portée de toutes les bourses. II y a des boutes de 1 fr. 50 ou 30 sous, pause. Il y a des boutes de 1 franc ou 20 sous qui sont les deux tiers des boutes de trente, pause. Il y a des boâtes
dfi 75 centimes ou 15 sous qui sont les deux tiers des boâlea de 20 et la moitié des boules de 30, pause. II y a des boâles de 50 centimes ou 10 sous, qui sont les doux tiers des boâtes de 15, la moitié des bodtes de 20 et le tiers des boâtes à 30, longue pause. Enfin, Messieurs, il y a des boâles, dites boâles d'essai ou d'épreuve, et que je ne vends que 10 centimes ou 2 sous (1). Messieurs, si la Poudre Persane n'a pas rendu blanche en 2 minutes, montre en main, les dents les plus noires... si elle n'a point arrêté la carie... si elle n'a point enlevé le tartre et le tuf... si elle n'a point corrigé la mauvaise haleine, toutefois pourtant que la mauvaise haleine ne provient pas de la putréfaction de l'estomac... si elle n'a pointraffermi lesdents dans leurs alvéoles, rendu leur couleur naturelle aux gencives... si elle n'a point calmé en un clin d'œil la douleur de dents la plus vive, entrez dans ce cercle, démentez-moi, traitez-moi de fourbe et d'imposteur, prenez mon ordonnance, déchirez-la et jetez-m'en les morceaux à la figure... Au cas contraire, dites-le à vos amis et connaissances et rendez-moi justice... »
(1) « Les jours où il vendait peu, il cherchait à humilier les pratiques qui n'achetaient que des boîtes de deux sous, en appuyant sur ces mots : « une boule de deux sous à moissieu », au lieu de se servir du ternie poli hoâle d'essai qu'il employait seulement dans les occasions de lurle vente. » Ao/e de Champ/Ieury.
2a LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHIMPPE
Le comte de Gomard, marié aune bhincliisseuse de la place Maubert, exerçait ses talents de tireur de cartes surtout dans les cafés et les restaurants. Il se présentait très digne, vêtu de noir, le chapeau sous le bras, et disait en s'inclinant : « Messieurs, c'est M. le comte de Gomard qui a l'honneur de vous présenter ses respects et de vous oiïrir ses services. »
Cesingulierpersonnage, dont la noblesse, dit-on, était absolument authentique, se classait dans la môme catégorie que Moreau ou le père Gargouillot. Le dentiste Duchesne, qui a eu pour biographe un bohème, Charles Pradier, dont nous aurons l'occasion de reparler dans ce chapitre (1), Duchesne fut un émule de Miette, mais, un émule qui réussit, favorisé par lea circonstances, à gagner beaucoup d'argent et à laisser un nom duriible.
Duchesne, né à Paris en '18C/i, était le fils d'un maçon. A douze ans, il entra comme apprenti chez un graveur, puis, bientôt après, chez M. Courcier, imprimeur, rue du Jardinet. La lue du Jardinet était voisine du Pont-Neuf, et c'est là que l'apprenti, auquel sa chevelure crépue et volumineuse avait valu le sobriquet de Pain-de-laine ^ passait une bonne partie de son temps, et celle qui parais-
(1) Un Contemporain aussi. Duchesne le denfisle, par Charles PnADiER. Paris, chez les principaux libraires, 1857 (avec un portrait de Duchesne).
sait la plus agréable, à regarder, à admirer les bateleurs. Il retenait leurs boniments, leurs tours de cartes, et les répétait, les refaisait à l'imprimerie, La veuve Coureier comprit qu'il avait plus de dispositions pour la profession de.banquiste que pour celle de typo, et elle le mit à la porte. Son DÔre ne tarda pas à en faire autant.
Libre de suivre sa destinée, et de la suivre sur les grandes routes, Duchesne commença son tour de France. Son sac était léger et cependant il y avait plus d'un tour. Il était prestidigitateur, escamoteur, ventriloque, au besoin diseur de bonne aventure, ce qui n'engage à rien. Il imitait le chant des oiseaux, et il excellait dans les jeux indiens, les boules d'or et les anneaux. Il allait de ville en ville et donnait des représentations dans les collèges, les couvents, les châteaux, sans jamais oublier de réclamer des certificats où des principaux, des supérieurs ou des hobereaux rendaient pleine justice à ses talents variés. Un jour, un confrère sans préjugés escamota, dans je ne sais plus quelle auberge, à cet escamoteur, son habit, et l'argent qui était dans l'habit.
Le métier de banquiste lui rapportant de moins en moins. Duchesne entre comme typo chez un imprimeur de Beauvais, mais il avait la nostalgie à la vie libre et vagabonde. 11 partit de chez son impriii eiir et, de village en village, vendit ou
plutôt essaya de vendre des canards, où étaient racontés, longuement, mais sans littérature, d'effroyables crimes.
Tous ces crimes ne suffisaient pas à le nourrir, quoiqu'il se fut habitué, pour plus de sûreté, à vivre de régime, lise dirigea par petites étapes sur Paris et réussit à se faire admettre aux Funambules, où il exploita quelques temps la bizarrerie de sa chevelure, qu'il semblait avoir dérobé à un nègre. On le décapita ensuite, tous les soirs, dans une baraque de la place de la Bastille.
« Duchesne se servait, pour cet effrayant tour d'escamotage, d'un cou de mouton qui, pendant que la tête disparaissait dans une trappe, devait, appliqué au tronc, présenter l'aspect d'un cou fraîchement coupé.
Or, un jour il lui arriva un incident assez bizarre : au moment où la tête allait disparaître sous la lame du sabre pour se cacher à tous les regards, il cherchait son cou de rechange, il l'aperçut dans la gueule d'un chien de boucher qui bondissait au milieu des spectateurs qui se tordaient de rire et sifflaient à outrance... (1) »
Quelques jours plus tard — ceci se passait vers 1825 — Duchesne recommença à parcourir la province.
Au cirque de Bordeaux, il montra, pour la pre- (1) Un contemporain aussi..., p. 28.
mière fois, des oiseaux lijpoc/raphes, qui, avec leur bec assemblaient des lettres et formaient des mots, des oiseaux soldats qui tiraient le canon, montaient à l'assaut et plantaient un petit drapeau de papier sur des remparts de carton. Ce numéro était ingénieux et amusant. Duchesne eut enfin Tagréable surprise de gagner sérieusement sa vie. Il sut, en habile homme qu'il était, saisir l'occasion et pousser sa veine.
En 1830, il acheta une des voitures de Charles X et des harnais qui provenaient d'une des voitures de la duchesse d'Angoulême. En grand équipage, vêtu d'un habit tout doré qui rappelait celui d'un ambassadeur de quelque république sud-américaine, escorté par des mucisiens en livrée, il débitait, sur les places publiques de Paris une pommade qui faisait pousser les cheveux et comme preuve irréfutable il montrait les siens.
Quand le succès de sa pommade fut épuisé, Duchesne se transforma en oculiste ambulant, après avoir pris à Montpellier un vague diplôme, mais les yeux lui parurent bientôt un organe trop délicat à soigner, il craignait de rendre tout à fait aveugles des gens à qui la Providence avait permis de n'être que borgnes, et, pour ne pas s'exposer à quelque histoire désagréable devant les tribunaux de son pays, il s'improvisa dentiste et même médecin-dentiste. Il avait trouvé sa véritable
2b I-A VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE
voie. Sa popularité désormais ne fit que grandir.
Ses confrères, qui opéraient chez eux, dans le silence du cabinet, endormaient parfois leurs clients et employuieutdes instruments très compliqués. Pour lui tout servait d'instrument, un poinçon, un couteau, un sahre. Il laissait à Miette ou au.v successeurs de Miette leurs boniments fantaisistes et j)arlait au public très simplement, sans aucune em[)hase, en homme sur de son talent et qui n'a pas besoin de forcer la voix et d'user de grands mots pour en imposer à la foule.
Il ariMchait une dent, une dent gratuite, puis il se tournait vers les spectateurs et leur disait :
« Mesdames et Messieurs, vous avez tous souffertdes horribles douleurs à la névralgie. Vous avez vu avec quelle dextérité, quelle sûreté de coup d'oeil, nous avons extirpé, sous vos yeux, une des molaires les plus rebelles... Eh ! bien, s'il est quelque personne qui souffre comme souffrait tout à l'heure monsieur (il désignait le patient) que cette personne se présente. Moyennant la faible rétribution d'usage, je l'admettrai dans l'intérieur de ma voiture, et, au bout de cinq secondes, elle sortira joyeuse, débarrassée d'une douleur terrible et dans la plus parfaite santé (1). »
(1) Ce sont les paroles que placent dans la bouche de Ducliesne les auteurs (Maurice Alhoy, Taxile Delord et Edmond Tcxier) des Mémoires de Bilboquet, recueillis par un bouryeois de Paris. Paris, 1853-1854. Ces Mémoires étaient.
LA nUE 27
Miette, Moreau, Diichesnes et quatre ou cinq autres, formaient, parmi les ban([uistes, une sorte (rétat-major. Au-dessous végétait une armée de saltimbanques, d'escamoteurs, de chanteurs et de musiiit'us, habitués à vivre au jour le jour, et jilulùt mal. Quelques-uns ne manquaient pas d'un certain méi-ite, dans leur partie, et jouissaient d'un •semblant de réputation.
Celui qu'on appelait le père La Flùle était un flûtiste remarquable, venu à Paris, vers 18o*2, avec l'espoir d'y utiliser son talent. Il ne réussit pas et après avoir lutté huit ou di.x ans contre la maie chance, il fut obligé d'aller s'installer sur la })lace de la Bastille, au coin du quai Jemmapes. Il y arrivait tous les jours, à la même heure, accompagné d'une petite chienne marron, tachée de feu, et qui répondait au nom de Sophie.
Un beau jour, le père La Flûte ne parut pas à son poste habituel. On s'inquiéta. Des voisins entrèrent dans la mansarde où il logeait, et ils le trouvèrent mort à côté de sa petite chienne qui était morte aussi.
On découvrit alors dans ses papiers qu'il se nommait Fernand de Moor, qu'il appartenait à une excellente famille et qu'il était âgé de 80 ans.
Brassero, qui s'intitulait le premier timbalier
soit dit en passant, une sorte de parodie do ceux du docteur Véron.
de France, avait des origines moins aristocratiques, mnis son talent égalait presque, dans un autre genre, celui du père La Flûte. Sur vingtcinq tambours ou grosses caisses il imitait le bruit d'une bataille. On entendait les coups de canon, les coups de fusils, et jusqu'au galop précipité des chevaux. Brassei'o parut pour la première fois sur la place du Trône en 1835. 11 mourut en 18/i9.
Sur la môme place, celle de la tour Saint-Jacques, deux chanteurs se faisaient concurrence. L'un, Emile Fard, chantait, en s'accompagnant de la guitare, des chansons guerrières. L'autre, Emile Telle, le lénor du Irolloir, avait comme spécialité ces romances sentimentales, qui étaient alors à la mode, ces romances de Frédéric Bérat, de Gustave Lemoine, de Loïsa Paget, qui perpétuaient surtout en province, où les pianos retardaient, le genre troubadour (1).
Non loin de là, sur la place du Châtelet ou le pont des Arts (2), les passants voyaient souvent se dresser, comme un point d'exclamation, un homme long et maigre, toujours coiffé d'un cha-
(1) Emile Fard mourut en 1853. Son confrère, le ténor du trottoir, avait disparu en 1851, pour aller vivre de ses renies, ou pour aller mourir à l'hôpital.
(2) Il avait un autre poste, mais où il se montrait plus rarement, la place du Châleau-d'Eau.
peau haute forme, proprement vêtu d'une redingote noire un pou râpée, mais brossée avec soin. C'était Pradier, le poète Charles Pradier.
Il posait son chapeau par terre, saluait d'un salut circulaire, les quinze ou vingt badauds qui l'entouraient, sortait de sa poche une mince brochure — ce Pradier qui aspirait au volume ne put jamais atteindre qu'à la bi'ochure — et, avec conviction, avec respect, en soulignant les passages les plus intéressants, lisait ses vers. 11 les vendait ensuite. 11 essayait de les vendre. C'était le plus difficile. Mais heureusement pour lui, à celte époque, on aimait les vers, même les vers ambulants.
De la place du Châtelet ou du pont des Arts, Pradier se rendait chez Doisteau, marchand de vin du faubourg du Temple, au coin du canal Saint- Martin. Il était sur d'y retrouver, attirés par le prix modique de l'absinthe, quelques bohèmes comme lui, Jacquemart, Vinet, Santiago, Privât d'Anglemont. On buvait beaucoup chez Doisteau. La bande avait quelque chance de dîner à peu près convenablement, lorsque Pradier revenait avec une bonne recette, ou lorsque Pradier avait réussi à caser un article dans un journal où on payait, tant bien que mal, la littérature.
Ce poète de la rue n'était pas sans valeur. 11 a
laissé quelques vers charmants, et entre autres ce
30 LA VIE PAnîSIËNNE SOUS LOUlS-PlIlLlPPE
sonnet qui est inédit (1), et qu'on lira peut-être avec plaisir :
Quand je sors, ma fcnrlre est ouverte à la hrise, Aux paifums, aux oiseaux, à ce qui, daus l'élé, Au printcmi)s et toujours, chante à mou àme éprise Une cliaiisou daniour, un chant de liberté.
Or, un soir^ au retour, quelle tut ma surprise ! Un oiseau voyageur qui m'avait visite, Avait laisse chez moi choir une plume grise, Sans doute pour payer mon hospitalité.
Ainsi Dieu ne veut pas qu'on quitte une demeure Sans laisser apn s soi le souvenir de l'heure Où l'on a vu s'ouvrir la porte de l'espoir.
Je laisse donc ici, pauvre oiseau de boiiome, La plume avec laquelle oji écrit : au revoir, Et celle avec laquelle on écrit : je vous aime.
La même année, en 18^6, avaient débuté deux saltimbanques, qui, offrant au public un spectacle beaucoup plus à sa portée, avaient de bien plus grandes chances de lui plaire. Le bâtonniste Charles Camus, qui était aussi peintre en éventails, fonctionnait surtout sur la place Chariot. Les dimanches et les jeudis, au carré Marigny, Cantin avalait des clous et des sabres. Un homme qui
(1) Il a été adressé à un membre de ma famille qui avait hébergé, quelques jours, Charles Pradier, pendant une tournée poétique que celui-ci faisait dans le Midi, vers 1862.
avale des sabres intéressera toujours plus qu'un Doète.
Tous ceux que nous vouons d'cnumcrer, Miette, Moreau, Duchcsne, Pradier, Camus, etc., étaient des industriels de la rue, mais il y avait aussi ce qui aujourd'hui n'existe pour ainsi dire plus, des types de la rue. Il me suffira, pour ne pas trop étendre ce chapitre, d'en citer trois qui ne se ressemblaient guère mais, qui furent, à des titres divers, des célébrités parisiennes, Carnevale, Liard, le chiffonnier philosophe, et Mimi Lépreux, dit Main d'Or.
Carnevale était un italien venu à Paris en 1826. Jl y perdit une femme tendrement aimée et en devint fou (1). Sa folie consistait à s'imaginer, lors-* qu'd rencontrait un ami et causait avec lui, qu'il s'entretenait avec Bellini, la Malibran, Napoléon ou Laffitte. 11 les appelait des morts vivants.
Il s'habillait de costumes de forme bizarre et de couleur voyante, rouge, jaune, vert pomme, bleu céleste, etc. Il en avait une soixantaine et en changeait tous les jours. Il portait sur la poitrine un grand cordon bleu moiré, le grand cordon d'un ordre fantaisiste qu'il s'était décerné, et était coiiïé d'un chapeau de paille, orné d'une chaînette d'acier
(1) Tous les jours il allait prier sur la tombe de cehte femme et déposait près de la pierre des lettres qu'il Kii écrivait et dans lesquelles il la priait de lui répondre.
32 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHtLIPPÉ
OÙ pendaient des verroteries, des médailles et des fleurs.
Très instruit, Carnevale, que le peuple de Paris préférait appeler Carnaval . passait une bonne partie de ses journée à la Bibliothèque Nationale où on respectait sa folie qui amusnit tout le monde et ne gênait personne. Il vivait de quelques petites rentes et de leçons d'italien (1).
Journalistes et dessinateurs avaient beaucoup contribué à la popularité de Liard. Ils avaient créé autour de lui une sorte de légende et nous ne pouvons guère savoir aujourd'hui sur quelle part de vérité elle repose.
« Ce chiffonnier, écrivait l'auteur du Panthéon drôlaliqiie (2), est un original dont la figure et la probité sont connues de tout Paris. C'est un homme lettré qui cite Horace et Virgile à tout propos. Il fut pendant longtemps le domestique d'un homme en place qui le traitait plutôt en ami qu'en
(1) Un journal publiait cet écho, le 29 octobre 1849 : « Tout Paris a remarqué un pauvre fou que l'on rencontrait chaque jour à la Bibliothèque Nationale et aux Tuileries, habillé de rouge et de jaune, le chapeau couronné de fleurs. Il s'appelait Carnavale [aie). C'était un professeur célèbre de langue italienne devenu fou, il y a vingt ans, sous le coup d'un terrible désespoir d'amour. Avant-hier, vendredi (27 octobre), à onze heures du soir, il est mort à l'hospice Beaujon, d'une chute qu'il a faite, il y a quelques jours, dans la rue Saint-Honoré. Il était sans fortune, proscrit de Naples, où pourtant habite sa famille, noble, riche et puissante.
LA RUï 33
serviteur. Ce digne maître, sentant approcher sa fin, fit son testament et dit au valet philosophe :
— Je veux que désormais vous soyez à Tabri du besoin, et je vous ai compris dans mon testament pour un legs de douze cents francs de rente.
— Vous avez eu tort, monsieur, donnez cet argent à ceux qui ne savent pas s'en passer, et n'en narlons plus, ou je vous quitte à l'instant.
Le maître mort, le valet se fit chilTonnier, et le nouveau Diogène se mit à philosopher dans la rue, une lanterne à la main...
Mimi Lépreux, dit Main d'Or, n'était ni philosophe, ni chiiïonnier. Il se signalait par des mérites d'un autre genre, que les Mémoires de Gisquct (1) vont nous faire connaître :
« C'est le plus adroit voleur à la tire qu'il y ait à Paris ; beaucoup d'agents de police le connaissent, le surveillent et jamais on n'a pu constater légalement une seule des nombreuses filouteries dont il se rend coupable. Je me souviens d'un rapport où Ton racontait sur cet homme tant de choses curieuses, que je voulus interroger un officier de paix, instruit des faits et gestes de Miini Lépreux.
L'officier de paix m'apprit que ce voleur avait
(1) Paris, 1840, t. IV, p. 390. Successeur de Vivien, Gisquet fut préfet de police de 1831 à 1836. Il fut remplacé par Delessert.
34 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIs-I'llIIIPPE
au moins quinze mille francs de rentes en propriétés acquises avec le produit de ses larcins ; qu'il était fort libéral envers les pauvres, et plus encore envers les petits filous qui le servaient ; il en avait toujours une douzaine, dans les grandes occasions chargés de veiller pour lui, de pénétrer dans la foule, de savoir comment telle personne cachait sa bourse, sa tabatière en or, son portefeuille, etc., que ces auxiliaires n'exécutent rien par euxmêmes, se bornant à dire à Mimi Lépreux ce qu'ils ont remarqué, après quoi leur patron se charge de mettre leurs découvertes à profit. Par exemple, un de ces apprentis voleurs arrive auprès de Mimi Lépreux, lui dit à l'oreille et en langage de convention : Ce vieux Monsieur qui est à quinze pas sur notre droite, qui a les cheveux blancs, une canne à la main, a placé une grosse bourse dans la poche de son pantalon,à gauche. C'est bien, répond Mimi, voilà dix sous pour toi, file. Un quart d'heure après, la bourse est au pouvoir de Mimi ; mais gardez-vous de croire qu'elle y reste deux secondes: des compères sont toujours là, prêts à recevoir l'objet volé, qui passe de main en main et disparaît en un clin d'œil ; aussi l'imperceptible mouvement du larron serait-il remarqué à l'instant du vol, et quand même le volé saisirait le bras du coupable, que rien ne pourrait constater le délit. En pareil cas, Mimi, avec
nn calme et un aplomb parfaits, s'étonne qu'on ose le supposer capable d'une soustraction, que l'on commette une si grossière m<''prise à l'égard d'un homme tel que lui ; il en appelle au bon sens des personnes qui l'entourent, il montre sa bourse richement garnie de pièces d'or, son portefeuille gonflé de billets de banque, où se trouve, comme par hasard, la dernière quittance de ses impositions, et demande si un père de famille, jouissant d'une telle aisance, n'est pas en droit de prendre en pitié une accusation de cette nature : « Je veux bien croire, dit-il, que monsieur a parlé sans réfléchir et sans une intention déloyale; je ne lui garde pas rancune d'une chose qui, heureusement, ne peut pas m'offenser. » Il n'est pas rare de voir le volé se confondre en excuses auprès du voleur, et s'éloigner en traversant une foule qui murmure contre lui.
L'officier de paix, s'animant par degrés dans son récit, finit par me dire : Monsieur le préfet, cet homme est doué d'une adresse, dune dextérité inouïe : c'est une main dor!
Le jour où M. Rodde se présenta sur la place de la Bourse, pour exercer la profession de crieur public, Mimi Lépreux fut rencontré par le même officier de paix, au milieu d'une affluence extraordinaire de républicains et de curieux. — Que fais-tu ici? lui demande d'un ton sévère
l'aèrent de rautoiité. — Je fais comme tout le monde, je regarde, je me promène. — Tu sais bien que je te connais ; tu viens pour • faire quehiues mauvais coups. — Quand je vous dis que je ne fais rien ; pourquoi donc me tourmenlez-vuus ? Est-ce que le pavé n'appartient pas «atout le monde? — Allons, pas tant de raisons ! va-t'en, ou je te fais ramasser ; tu n'es pas ici sans avoir l'intention de voler ; nous avons bien assez d'embarras, sans que tu viennes encore augmenter le trouble avec ta bande pour dépouiller les gens.
Mimi Lépreux, impatienté, réplique avec humeur. — « Laissez-moi donc tranquille ! \'os républicains, ce n'est que de la canaille ! J'ai fouillé plus de cinq cents poches, et Je ny ai pas trouvé un sou ! »
Pour alimenter la badauderie parisienne, outre ces virtuoses du trottoir et ces excentriques de la rue, qui formaient une troupe lixe, il y avait chaque année des atti-actions nouvelles (1).
En 1835, les frères Siamois, Chang-Eng, fils d'un pauvre pêcheur et à qui la membrane qui les réunissait permit d'amasser une grosse fortune.
En 183G, la Galerie d'automates mécaniques, boulevard Saint-Martin, 5 bis, le nain illyrien, Mail) D'anciennes attractions, périmées, leur cédaient la place. En 1821, on supprima les panoramas qui se trouvaient de cha(iue côté du passage auquel ils avaient donné •on nom. Ce fui la lin de la voyue des panoramas.
thias Galla, âgé de vingt-deux ans et haut de trois pieds, et l'ancienne maîtresse de Fieschi, Nina Lassave, dont il sera parlé plus loin, et qu'on exhibait pour la première fois au Café de la Renaissance.
En 1838, les Bayadères, qui excitèrent une vive curiosité. Elles arrivèrent à Paris au mois d'août. La troupe était composé de trois hommes et cinq femmes :
Ramalingon Chef de la danse
Saravana Chef des chants
Devenayagon Chef des instruments Tiilé (grande prétresse) 30 ans
Amany 18 ans
Soundiren 14 ans Rangoun »
Veydon 6 ans
Le chef des chants, Saravana, qui avait une cinquantaine d'années, jouait des cymbales, les deux autres qui étaient des jeunes gens, jouaient de la flûte et du tambourin.
Les Bayadères parurent sur plusieurs théâtres, et avec beaucoup de succès (1).
(1) « Somme toute, remarquait Lesur dans son Annuaire de 1888, à la date du 15 août, la plus grande curiosité de ce spectacle, ce n'est pas la volubilité sans égale du chanteur, ce n'est pas l'ensemble et l'unitré merveilleuse de la danse des Bayadères, c'est qu'il existe aujourd'hui à Paris des jeunes filles, danseuses de profession, qui, depuis qu'elles y sont, n'ont pas témoigné une lois le désir de
Elles en eurent cependant moins que Tom Pouce qu'on vit en 184^ (1) aux Variétés et au Vaudeville.
c< Nous aurions bien voulu, écrivait Théophile Gautier dans son feuilleton de la Presse du 28 avril 18/j5, ne pas parler de ce monstre échappé du bocal d'alcool, qui occupe en ce moment les cokneys de Paris comme il a occupé les badauds de Londres... »
Il en parla tout de même, le 12 mars, à propos d'une pièce de Clairville et Dumanoir, le Petit Poucet (2), jouée au Vaudeville, et dans laquelle cet avorton jouait le principal rôle : « Le fait est, dit-il, qu'il est véritablement microscopique et n'arrive pas au genou d'une personne médiocrement grande. Il est bien formé, sauf la tête, qu'il a trop grosse, comme un très jeune enfant. On le dit âgé de treize à quatorze ans; nous avons peine
sortir de leur étroite cellule, et qui n'ont pas encore passé un seul jour sans observer rigoureusement les lois de leur culte et de leur religion. A coup sur ces danseuses-là sont des danseuses coniplélement extraordinaires. »
(1) Notons la disparition en 1845 du Musée Curtius qui avait été transporté du Palais Royal au boulevard du Temple.
(2) Vaudeville en cinq actes, représenté le 5 mai. On avait joué aux Variétés, le 24 avril, Tom Pouf), à-propos vaudeville de Melesville, Carmouclie et de Courcy. Le 27 mai les Délassements comiques donnèrent (avec un succès médiocre) Tom Puce aux eaux de Sedlilz, folie en un acte de Guénec et Marc Leprévost.
à le croire, il indique tout au plus six à sept ans...» D'uilleurs, son antipathie pour cet adVeux noin ne fut en rien modifiée et dans un autre article (du 29 septembre) il affirme sans ambages que Tom- Pouce « revenait de droit au cabinet d'anatomie et qu'une police sage aurait dû le faire empailler. » II est permis de partager cette opinion.
Cette même année18'i5, pendant laquelle Tom- Pouce triompha à Paris, la foire de la place du Château-d'Eau,qui se tenait sur l'emplacement occupé actuellement par la caserne du prince Eugène (1) offrit une attraction, dont la vogue fut très grande, la Loge de la Suspension élhéréenne. Une jeune fille, mise en état d'hypnose, restait endormie, dans une position horizontale, le coude appuyée sur une queue de billard. Cette jeune fille fut enlevée par un directeur de cirque, et on la remplaça, pour plus de sûreté, par une négresse surnommée Fleur de Neige. Dans cette loge un pitre, Baptiste dit Frise-Poulet, chantait tous les soirs une scie qui avait pris naissance dans un atelier de peintre et que le public ne se lassait pas d'entendre, le Poux et l'Araignée.
Un jour un poux dans la rue Rencontra, chemin faisant, Une araignée bonne enfant.
Elle était toute poilue.
(1) Elle fut supprimé* en 18ô3.
Elle vendait des verres cassés, Pour s'acheter des vieux souliers
Le gueux voulant la séduire
1/enimène chez le marchand d'vin
Lui paye cinq à six brocs de vin.
L'araignée se met à rire,
Car elle ne se doutait guère
De ce que l'poux voulait lui faire.
Il lui offrit d'abord une prise, Lui disant dun air gracieux : Fourre foi cà sous le trou des yeux.
Essuie foi avec ta chemise.
L'araignée n'en avait pas, On lui voyait ses appas.
V'Ià les horreurs qui commencent, (,es chaussettes sont savonnées, Oiie d'six paires elle peut changer.
Tant elle éprouve d'jonissance.
r.'(|ui fait qu'elle fut obligée D'monler à la maternité.
Les parents del'araignée
.Arrivent tout en colère.
Ils lui disent: Petite vipère.
Te voilà déshonorée.
L'araignée de désespoir,
S'est flanquée trois coups d'rasoir.
Voilà lej)ouxtout en larmes, Qui pleure et s'arr iche les cheveux.
Y s'mef à prier le bon Dieu, Et monte sur les tours Notre-Dame
De la haut il sa jeté
Dans la hotte d'un carleu de soulierg.
Ceux qui trouvent Ihistoire banale
Se fichent le doigt dans l'œil.
On pourrait faire un gros recueil
Avec cqua contient de m raie ;
Ça dit aux jeunes lilles qu'est bien
D' pas aller chez le marchand d'vin l).
Les mômes promenades continuaient à être fréquentées par le môme public : dandys, jeunes femmes avides de montrer un peu partout leurs nouvelles toilettes, officiers en retraite, boutiquiers retirés des affaires et ne sachant plus comment employer leur temps, ouvriers, grisettes, bonnes d'enfants, nourrices avec leurs poupons et leurs soldats.
En attendant que la suppression des maisons de jeu lui portât un coup dont il ne s'est pas relevé, le Palais Royal restait, au début du règne ce qu'il avait été sous l'Empire et la Restauration: le centre des affaires et des plaisirs que nous décrit, vers 1830, L.-R. Lanfranchi, dans son Voyage à Paris.
(1) Ce couplet avait une variante :
Vous qui écoutez, l'histoire Du poux et de l'araignée, Plaignez leur triste destinée, Car ça fait d'ia peine à croire, Ils reposent à Monlfaucon Dans un énorme tas... d'bouchcns.
« Dès son arrivée à Paris, c'est toujours vers le Palais Royal qu'un étrang-er dirige ses pas, et rarement le premier aspect intérieur de ce monument répond à son imagination. Un franc Provençal m'avoua qu'il s'était attendu à voir des colonnades gigantesques de marbre blanc couronnant des terrasses où l'on })arvenait par des escaliers de cent pieds d'élévation. 11 y a loin de cette féerie à l'ignoble et mesquine cour qui se groupe d'abord. Tout particulier qui a cent mille francs de renies peut en avoir une pareille en son hôtel. Mais, pénétrez plus avant, et jetez un regard en arrière, le corps de logis ne manque pas d'une certaine magnificence; voyez ensuite devant vous : ne serez-vous pas charmé du coup d'œil que présentent ces portiques d'une élégante légèreté, qui, à travers plusieurs percées laissent apercevoir le jardin, la gerbe lumineuse qui s'élève au rentre du bassin, les longues files d'arcades qui dessinent une enceinte quadrangulaire ? Cette perspective est enchanteresse, et tout cet ensemble n'est pas moins digne du temple de l'industrie que de la demeure d'un grand prince. Je vous représente le Palais Royal non tel qu'il est, mais qu'il sera bientôt. S. A. R. le duc d'Orléans dont il est l'apanage, a fait continuer avec activité les constructions suspendues depuis près d'un demisiècle. Les galeries de bois, si hideuses, si ignobles,
si obscures en tonl temps, (juadruple rangée de cabanons, entre lesquels circulait chaque soir la vie du monde entier ont enfin disparu.
Les tailleurs abondent au Palais Royal. Berchut, on |ilutôt Lafite, son successeur, est à leur tète ; chez lui tout se vend au poids de Tor, et Ton n'est pas mieux habillé qu'ailleurs. Les redin- <:^otes, les habits, les gilets tout faits sont étalés avec une incroyable adresse. La coupe et l'étoire en sont variés, a lin de s'accommoder à toutes les fantaisies. On peut en cinq minutes être vêtu de la tète aux pieds ; mais ce n'est pas parmi les tailleurs du Palais qu'il faut chercher les oracles de la mode.
Le Palais Royal est l'endroit de Paris où il y a le plus de restaurateurs ; on peut y dîner à tout prix, comme aussi s'y faire servir ce qu'il y a de plus recherché dans la cuisine de tous les pays. A deux francs par tète, on fait un repas suffisant chez Urbain ou Richard ; mais si l'on n'est pas réduit à la dure nécessité de faire des économies, on ne peut opter qu'entre Véry, Vefour et les Frères Provençaux. Ces derniers vivent un peu sur leur vieille renommée : cependant il est juste de dire qu'ils possèdent le caveau le plus riche, qui existe peut-être dans le monde entier.
Les limonadiers, dont l'office est de satisfaire la sensualité, en offrant du café, des sorbets et
44 LA VIE PAHISIENNE SOUS LOUlS-PlIlLlPPË
des liqueurs agréables, tiennent aussi dos restaurants. C'est principalement chez eux que se font les fins déjeuners.
Aux deux extrémités du Palais Royal, dos marchandes de comestibles étalent à l'air Tune et l'autre, toute ce que les quatre parties du monde peuvent offrir de plus friand à l'appétit, à la haute propriété. On trouve chez Mme Chevet les monstres de la mer, les oiseaux et le gibier à poil, enfin tout ce qu'il y a de plus rare et de meilleur.
Il faut que les habitants du Palais Royal soient gens pourvus de la meilleure santé possible, car j"y ai cherché vainement une pharmacie. Les médecins, néanmoins, y abondent, en la compagnie des charlatans, des pédicures et des dentistes. Parmi ces derniers, je citerai Desidérabode. dont l'enseigne est faite tout entière avec des dents et des débris de mâchoires humaines.
J'ai remarqué que parmi la foule des négociants de tous genres qui habitent le Palais Royal on ne trouve qu'un seul marchand de papier à écrire, encore est-ce un débitant de tabac, à l'enseigne de la grosse pipe.
Déjà cependant les élégants, les lions, préféraient au Palais Royal trop envahi par les provinciaux, les Tuileries où ils avaient adopte la grande allée du milieu parce que beaucoup de jolies femmes
s'y promenaient, entre quatre et cinq heures et surtout le boulevard des Italiens.
Le boulevard des Italiens avait complètement changé depuis 1830. Avec ce besoin de détruire qui est particulier à toutes les Révolutions, les émeutiers de juillet avaient coupé les arbres, aidés d'ailleurs par les boutiquiers, dont la verdure de ces arbres cachait les étalages. Il ne restait plus qu'un très petit nombre d'hôtels et de jardins. Sur certains points, aux heures fixées parla mode, plusieurs rangées de chaises étaient occupées par des dandys et des jeunes femmes. Autour de ces chaises évoluaient des bouquetières, des musiciens ambulants, des montreurs de singes savants, des crieurs de journaux, des marchands de coco, etc.
Parmi les jardins d'été, Tivoli était encore celui qui attirait le plus de curieux.
En 1831, l'architecte Guerchi y construisit un théâtre, dont l'intérieur représentait un chalet suisse, et dans lequel vinrent jouer des clowns anglais.
En 1837, on y donna, avec beaucoup de succès, des tournois (1).
(1) Mme de Girardin raconte dans une de ses lettres parisiennes (du 19 août 1837) qu'elle alla à cette époque à Tivoli ej. qu'on lui remit une carte-réclame qui portait ces mots
TOPPIN
Ermite de Tivoli
46 La Vie parisienne sous Louts-Mii lippe
he jardin d'hiver, exploité par Victor Boliain, fut inauguré en 1847, aux Champs-Elysées. L'orchestre était dirigé par Sti-auss.
La facihté plus grande des communications desenmuraii les Parisiens, élargissait devant eux l'horizon. Elle leur permettait de faire assez vite et pour un prix modique, de vérital)les voyages. L'aspect de Paris changeait le dimanche. Omnibus et chemins de fer emportaient vers la banlieue une bonne partie de la population, et la plus animée. Tous les bois des environs se peuplaient de pro meneurs, tous les près se transformaient en res taurants en plein air, et d'innombrables canot? glissaient rapidement sur la Seine.
«Aux jours de fête, les chemins de fer débarquent sur toutes les rives de la Seine environ dix mille hommes très religieusement travestis en marins ; leur chapeau se penche en arrière, repoussé par une touffe de cheveux bouclés au sommet du front ; une vareuse grossière flotte sur leur dos ; leur col se rabat avec cette grâce enfantine et pittoresque qui est propre aux matelots ; une ample couche de goudron donne à tout ce déguisement un vernis et un parfum de Brest, et les chefs d'équipage portent les insignes du commandement, uniforme bleu, sabre, épaulettes.
Nota. Son épouse est ouvrière en linge rue de Bussy, n" 6, en face de la rue des Mauvais-Garçons.
Qui n'a pas vu, aux stations d'Asnièrcs, de Maisons, de Sèvres, descendre nos Jc-an-Barts de la banlieue, ne peut se faire une idée de cette innocente démence.
A peine débarqués, tous ces équipages courent à leurs bords respectifs, et passent leur journée à ramer, à* voguer. Puis le soir, quand la manœuvre a Lien marché, quand on a découvert beaucoup d'Iles au pont de Xeuilly, quand on a exploré toutes les haies, toutes les anses, toutes les ci'iques de Saint-Denis et de Saint-Ouen, on rentre en se hélant de canot en canot et en chantant des barcarolles, à moins qu'une querelle de pavillon ne s'allume au milieu de la croisière et qu'on n'en vienne à l'abordage. Alors la gendarmerie est foi-cée de faire la coupe pour mettre le holà (1). »
(1; Neptor Roqueplan, la Vie parisienne, nouv. éd. Poris, 1S82, p. 234.
Les cafés du Palais Ro3^al perdirent à cette époque une grande partie de leur importance. Quelques-uns disparurent, faute de clients — • comme le café de Valois qui ferma ses portes en 18/il — ; d'autres, de royalistes qu'ils étaient, devinrent, sans attendre la chute de Louis-Philipj)e et en la préparant de leur mieux, républicains, le café de Foy par exemple, qui avait été une des forteresses de la légitimité.
« En 1830, il avait pour habitués des conservateurs ; quelques années plus tard, M. Armand Carrel et ses amis s'y rendirent, et leurs discussions violentes finirent par faire fuir ceux qu'on appelait alors comme aujourd'hui des réactionnaires. Les garçons dé l'établissement se mirent
eux-mêmes à politiquer ; un soir, ils se réunirent après la fermeture du restaurant, allèrent sur la place de la Bastille, où ils entonnèrent la Marseillaise^ et se dirigèrent vprs le pont d'Austorlitz, où
Dis donc, vieux, est-ce que t'es aussi stupide que t'en as l'aîr?
était à cette époque établi un péage, et, au nom de la liberté, voulurent passer sans payer. Il y eut une lutte avec le poste, les chevaliers du tablier furent arrêtés, jugés et condamnés les uns à l'amende, les autres à six mois de prison ; Flotte, qui devint un personnage en 18Z|8, faisait partie
de cet1?e expédition. A cette époque il épluchait les légumes du restaurant Foy ; la politique en fit un des apôtres de la réforme sociale (1). »
Au café des Aveugles, Bloudelet, sauvage d'occasion, qui jouait de quatre tambours à la fois, mourut en 18^2, et, comme sa charge, la charge qu'il battait, était héréditaire, son fils le remplaça. La même année débutait au café des Aveugles un célèbre ventriloque, Valentin, V homme à la poupée (2).
Non loin de la rue Saint-Honoré, un certain Houdard, qui venait d'épouser en 1839 une cuisinière, avec la dot qu'elle lui apportait achetait et réussissait très vite à désenguignonner le café du Danemark, fondé en 1820 par un capitaine en retraite, et qui avait tué sous lui onze patrons.
En 183/i, au coin de la nouvelle rue delà Bourse, il avait sufli pour achalandé** pendant quelques temps un café, de l'orner de fresques qui rappelaient celles de Pompéi et d'Herculanum (3). L'antiquité continuait à être à la mode comme sous l'Empire.
(1) Auguste Lepage, le& Cafés arlisliques el lilléraires de Paris. Paris, 1882, p. 223.
(2) C'est également en 1842 que s'ouvrit rue de Montesquieu pour faire concurrence au Cale des Aveugles, un café qui ferma en 1847.
(3) La décoration proprement dite était de l'architecte Tliameloup, les peintures de Smith. Le Journal des Arls (1884) où j'ai trouvé ces détails, ne donne pas le nom du café.
Sur le boulevard Montmartre, le café Frascati avait encore, en 1845, une u belle limonadière ». Sur les grands boulevards, car déjà on les appelait ainsi, trois cafés attiraient une clientèle d'écrivains, d'artistes ou de dandys.
Au café de Paris, le plus connu des trois, a la table des journalistes que présidait, enroulé dans sa cravate, le docteur Véron, on voyait Nestor Boqueplan, Dufougerais, qui fut directeur à la Mode, Latour-Mezeray, Etienne Becquet, Malilourne et Tauteur dramatique Mazères, qui gardait précieusement pour ses comédies tout 1 esprit dont il pouvait disposer.
Cà et là, étaient assis des hommes cités comme arbitres des élégances et sans lesquels le boulevard n'aurait pas été lui-même, Alfred de Belmont, de Septeuil, le major Frazer, que nous retrouverons plus tard, des officiers ou anciens o - Ikiers, du llallay Goetquen, le commandant de Bougainville, le capitaine d'Epinay, le capitaine de Barrai, qui deviendra général et mourra sur le champ de bataille en 1896, de Valette, surnomme Satin, qui passait une grande partie de soft temps en conférences avec son tailleur, Louis de Montbrun et Guy de la Tour-du-Pin, qui avaient été pages, Charles de Chaveau, Alfred Gohin, et un personnage bizarre et redoutable, Saint- Saëns, dont la colère était Tétat normal et qui ne
pardonnait pas à ses contemporains d'avoir été obligé d'interrompre sa carrière militaire.
Le café du Divan, rue Lepelletier, n" 3, dans la maison où le Nalional avait ses bureaux, foinptait aussi, parmi ses habitués, des personnalités célèbres, Balzac, Méry, Théophile Gautier, Léon Gozlan, Edmond- Texier, Arnould Frém^^ Henry Monnier, Taxile Delord, Lherminier, Gavarni, Chenavard, Préault, Gérard de Nerval, qui parlait peu et écoutait encore moins qu'il ne parlait, Laurent Jean, célèbre comme Préault par ses paradoxes, et Berlioz, t
C'est au café du Divan qu'Henry Monnier, coutumier du fait, imagina une de ses charges les mieux réussies.
« Certain soir d'opéra, un couple de la rue Saint-Denis entra au Divan après le spectacle, et s'épata au milieu d'une conversation des plus intéressantes et des plus substantielles ; le mari demanda une bouteille de bière, un jeu de dominos, et ils commencèrent à remuer les dés avec un tapage infernal, ce que voyant Henry Monnier, qui était assis à leurs côtés, prit la parole et s'exprima en ces termes d'une voix grave et solennelle
— Comme je vous le disais, messieurs, il n'y a point de sots métiers, il n'y a que de sottes gens, et j'ai le plus profond mépris pour les personnes
qui refusent de faire commerce d'amitié avec moi. Que suis-je donc, en effet, sinon un rouage essentiel de la machine sociale ? Toutes les fois que j'ai l'honneur de guillotiner un grand criminel, je mets des bas de soie, une cravate blanche, je me fais friser les cheveux, et je me dis à moimême que j'accomplis un sacerdoce.
Les dominos tombèrent des mains du mari ; la femme posa sur la table de marbre le verre écumeux qu'elle se disposait à porter à ses lèvres. Henry Monnier continua :
— On prétend que je porte malheur, c'est faux ; on assure que mon contact est fatal, n'en croyez rien ; on affirme que toutes les fois que je marche sur le pied d'un homme, cet homme me passe infailliblement par les mains dans l'année... Chansons, sornettes et billevesées !
Une clameur lugubre se fit entendre ; le joueur de dominos venait de sentir le pied de Monnier s'appuyer sur sa botte. Il se leva, le front humide de sueur, et entraîna son épouse à demi suffoquée d'effi-oi (1). »
Le café de Suède, fondé en 1835, avait été dès le début et il resta jusqu'à sa disparition (en 1901) un café littéraire. On y montrait encore, dans ses dernières années, la table sur laquelle Armand Carrel écrivit un mot à un de ses amis pour lui (1) Univers illustré, n" du 13 octobre 1859.
annoncer qu'il allait se battre en duel avec Emile de Girardin. Personne n'a jamais su pouivjuoi on lui avait donné le nom de café de Suède.
Le café Turc, grâce à son jardin, était encore, au boulevard du Temple, le plus fréquenté par la bourgeoisie du Marais. Dans ce jaidin, qui rappelait à M. et à Mme Denis leur jeunesse et leurs amours, le chef d'orchestre Jullien fit exécuter, vers 1835, 'la fameuse valse de fiosila, appelée aussi valse de Jullien.
Presque vis-à-vis s'ouvrait le café des Mille Colonnes (1), contiguë à la maison habitée par Fiesclii et où il installa sa machine infernale. C'est au café des Mille Colonnes qu'il se réunissait avec Pépin et Morey, ses complices.
Là où devait plus tard s'élever le Théâtre Historique (2), une porte d'aspect peu engageante, deux marches boueuses donnaient accès à un cabaret qui jouissait alors d'un sinistre renom et qui faisait tache dans ce joyeux boulevard du Temple. Il s'appelait l'estaminet de l'Epi-scié.
Ce cabaret était divisé en deux salles. Dans la première abondaient les marchands de contremarque et quelques petits industriels qui vivaient de la rue, plus ou moins honnêtement, surtout moins. Une petite porte s'ouvrait au fond. Pour
(1) On sait que plusieurs cafés ont porté ce nom.
(2) V. le chapitre sur les Théâtres.
CAKES ET HESTAUHANTS 55
en franchir le seuil il fallait un mot do passe. On pénétrait alors dans une grande salle, au plafond bas, aux murs d'où suintait rimmidité. Quelques quinquets, le soir, y rendaient Tobscurité visible plulot qu'ils ne l'éclairaient. Ceux qui venaient là ne tenaient pas assurément à trop montrer leur visage, et, comme des oiseaux de nuit, l'ombre ne leur déplaisait pas. C'étaient en général des souteneurs, des ouvriers qui n'avaient pas de travail et n'en cherchaient pas, des domestiques sans place, et aussi des forçats libérés ou en rupture de ban. Ceux d'entre eux qui préparaient un mauvais coup étaient sûrs de trouver parmi les habitués une utile collaboration ou un précieux renseignement.
L'estaminet de l'Epi-scié était à la fois un bouge et un tapis franc. On y jouait et gros jeu, lorsque par hasard les poches étaient pleines. Parfois la police se mêlait de la partie, et quand elle était entrée dans ce repaire d'escarpes, elle y rencontrait toujours quelque vieille connaissance.
Le café National avait une réputation d'un autre genre.
« Il était tenu par un individu qui n'a pas eu ae successeurs ; ce cafetier faisait crédit à toutes ses pratiques: aux chanteurs d'à- côté q.ui n'étaient pas payés par leur directeur, aux auteurs dramatiques qui n'étaient pas encore joués.
Le café National, lors du coup de foudre de Février, était particulièrement hanté par un chanteur, Jean Renaud, qui, le lendemain de la révolution, devint capitaine d'état-major de la garde de Paris, et par un vaudevilliste obscur, Edmond Martin, qui, le lendemain de la révolution, signa comme secrétaire, au bas de la première proclamation du Gouvernement provisoire.
Edmond Martin, qui devint plus tard un vaudevilliste célèbre, fut le premier qui, au boulevard du Temple, annonça la fusillade du boulevard des Capucines.
Je le vois encore entrer au café National, pâle, défait, ayant rien moins que la mine d'un héros, en annonçant la mitraillade des dragons sur le peuple.
Personne ne voulut croire Edmond Martin, pas même Jean Renaud qui fredonna un air de Gastibelza en le gouaillant sur sa couardise ! Ce qui n'empêcha pas Jean Renaud, le lendemain, de faire supposer à tous les camarades, qu'il était initié, depuis longtemps, au coup de main de Février, et de paraître, à l'aide du costumier de son théâtre, dans un costume de capitaine de fantaisie, pour commander sérieusement la garde de Paris organisée par Caussidière. Ce qui n'empêcha pas le petit Martin, malgré sa venette de la veille, de recevoir le lendemain, à l'Hôtel de YiMe, en sa
CAFES ET RESTAURANTE 57
qualité de secrétaire, les députations allant rendre hommage aux nouveaux chefs du Gouvernement Provisoire, improvisés pour la plupart aux cafés du ISalional et de la Réforme (1).
Dans une des rues les plus étroites et les plus sales du quartier Saint-Martin, dans la rue des Vieilles-Etuves, le café des Comédiens servait de champ de manœuvres à des artistes dramatiques ou lyriques qui cherchaient des directeurs mais que les directeurs ne cherchaient guère. Là des Figaro et des Britannicus, et des Rodrigues rhumatisants, et des Hermiones sexagénaires se donnaient réciproquement la comédie, et vantaient leur succès d'antan. Braves gens malgré tout, qui, s'ils payaient mal, consommaient beaucoup, et que nous présente, avec leur vanité ingénue, avec leurs prétentions incurables, un contemporain qui devait les bien connaître.
« Dans ce café, dit-il, où l'on ne voit aux échéances des années théâtrales rien que des acteurs, je ne sais pas de comédie plus bouflonne que l'apparition d'un directeur.
Chacun y joue son rôle.
Les jeunes premiers crêpent leurs cheveux et
tirent bien haut leurs cols de chemise ; les pères
nobles saccadent des reproches à leurs neveux en
faisant sonner leurs breloques, siffler les s et ron-
(1) Géant, n" du 2 août 1868.
58 LA VIË PARISIENNE SOUS LOUlS-MllLIPPË
lier les r; les ingénues, qui ont du rouge, se pincent les lèvres, marchent sur la pointe des pieds, et fredonnent l'air :
Ce que jéprouve en te voyant.
Les duègnes marchent a pas comptés, toussent au garçon, lui font signe de remporter le petit verre et la demi-tasse versés, et sourient au directeur.'
Toute cette farce n'est jouée que par les acteurs de la comédie et du vaudeville ; mais Topéra-comique, qui ne cède sa part à personne, a aussi son tour dans la parade. Les Elleviou roucoulent avec des notes piquées :
Je n'ai plus qu'un désir, c'est celui de te plaire ; Je n'ai plus qu'un besoin, c'est celui de t'aiiner.
La première chanteuse, qui peut à la rigueur chanter les seconds dessus, fait des roulades à perte de vue sur l'air :
Non, je ne veux pas chanter.
Le Martin et le Laïs filent des sons, et accumulent les gammes chromatiques les unes sur les autres.
La Ph'dis fait des cadences et des traits, le Baplisle et le Ponchard déguisent leurs fausses notes sous des fioritures de mauvais goût.
Et ce qu'il y a d'eiïrnyant, c'est la basse-taille, qui veut dominer les autres, crie comme un sourd et d( truit l'harmonie, et fait de ce pandémonium dne tour de Babel où tout le monde finit par chanter faux, et où le directeur ne sait à qui parler.
Joignez à cela que tout un corps de ballet est là, battant des six-huil sans répondre une seule goutte de leur verre de rhum, faisant nnpas de zéphir dans le dos de Cassandre (jui joue aux dominos, et courant après la fille mal gardée pour lui faire faire des faux pas (1). »
Moins traqués par la police, les cafés politiques, anti-gouvernementaux, étaient aussi plus nombreux à cette époque que sous la Restauration. On* y préparait presque ouvertement la Révolution. Nous avons déjà cité lo café Nalionaf où végétèrent d'obscures ambitions, et le café de Foi, qui de légitimiste était devenu républicain.
A l'estaminet de la rue Jean-Jncques-Rousseau, près de l'Hôtel des postes, fréquentaient Lagrange, Caussidière, Martin Bernard, Louis Blanc, et quelques-uns de ceux qui devaient arriver, après bien des années de misère, aux places et aux honneurs.
Près de l'ancienne barrière Rochechouart, le
cabaret de la place Belhomme réunissait deux
fois par semaine, le lundi et le jeudi, un certain
nombre oe conspirateurs, de fabricants d'émeutes,
(1) Journal des Dames et des Modes, n" du 15 avril lS3i.
60 LA VIE PARISIENNE sOUS LOUIS-PHILIPPE
Caussidière, l'infatigable Caussidière, exaspéré de n'être rien, Lagrange, Chenu, qui devait écrire contre "ses anciens amis des pamphlets retentissants, Tiphaine, Grandmesnil, Fargin-Fayolles, Pilhes, Albert, le futur membre du gouvernement provisoire, Léoutre, gérant de la Réforme, Ribeyrolles, un rédacteur de l Emancipation de Toulouse. Il y avait aussi Lucien de la Hodde, qui notait soigneusement tout ce qui se disait dans ces réunions et en rendait compte à la préfecture de police, dont il était un des agents secrets (1). En 18/i6, le cabaret de la place Belhomme fut fermé — il rouvrit peu après — et on emprisonna, pour quelque temps, quelques-uns de ses habitués.
Au café de Buci, dans la rue de môme nom, quelques hommes politiques de l'opposition voisinaient avec des écrivains. On y voyait régulièrement le secrétaire de la rédaction de la Revue des Deux Mondes. V. de Mars, et le critique Gustave Planche qui en avait fait son cabinet de travail et qui y déjeunait chaque jour d'un café à la crème.
En général dans les cafés du quartier latin la littérature était plus en faveur que la politique.
Au café du Luxembourg, rue de Vaugirard, plus tard café Tabourey , et dont Mme Aube était
(1) On ne s'en aperçut qu'en 1848. Caussidière découvrit à la Préfecture de police les rapports de de la Hodde, qu'on avait oublié de brûler.
devenue en 1827 la propriétaire, fréquentaient des artistes et dos gens de lettres. Horace Raisson, un des collaborateurs de Balzac, Rey-Dusscuil, Gustave Planche, les trois frères Hugo, Dovalle, Charles Rabou, Regnier-Destourbets, l'acteur Bocage et l'abbé Ghâtel '< qui venait là tous les soirs, en redingote brune, en bottes à éperon,' et la cravache à la main (1) ». Un soir Bocage, qui se piquaitd'ètre matérialiste, lui proposa déjouer la divinité de Jésus-Christ en vingt points au billard.
Barbey d'Aurevilly, Preault, qui arrivait régulièrement tous les soirs à cinq heures pour lire les journaux, Jules Janin, Achille Ricourd, Ponsard, étaient aussi des habitués du café Tabourey. C'est là que fut préparé par les amis de l'auteur le succès, un peu factice, de Lucrèce.
A côté de l'hôtel du Journal des Débais — ô ironie des rapprochements ! — le café Momus ou Maumus servait d'asile, vers J8Z|Zi, à une vingtaine de Bohèmes, parmi lesquels Murger, Champfleury, Charles Barbara, Courbet, Bonvin, Chintreuil, Pierre Dupont et l'apôtre Jean Journet étaient les plus connus. Ayant adoptéune des salles de ce café, malheureusement pour le cafetier, ils réussirent bientôt à la rendre inabordable à ceux,
(1) E. DE MuîEcouRT, Biographie de Bocage. Paris, 185(5, p. 52. Labbé Chàtel était aumônier de la Garde. Ceci explique les boites, les éperons et la cravache.
bourgeois ou épiciers, qui étaient assez stupides pour payer régulièrement leurs consommations. Ils se faisaient apporter les journaux sous bande, versaient de l'eau dans les boites à dominos, et accaparaient le jeu de tric-trac de dix heures du -matin à minuit. Ils avaient si bien mis au pli le patron, M. Louvet, qu'ils Tobligcrent à s'abonner à une feuille où écrivait Murger, le Casiur, journal des Chapeliers.
Les Bohèmes émigrèrent plus tard au ca/é Génitif YMd Vavin.
« Le propriétaire, raconte Vallès dans un chapitre de son volume, la Rue, publié en 1866, avait eu l'idée de faire tapisser ses murs avec des dessins tracés à grands traits, à coup de crayon et de fusain, par des Raphaël de bonne humeur et des Michel-Ange sans emploi. Médicis du petit verre il avait gagné à ce métier beaucoup d'argent. C'était laid et bruyant chez lui, mais il y avait de la gaieté et de l'entrain, sur les murs étaient dessinés les têtes crânes, les portraits bizarres des habitués du lieu...
Le publie changeait souvent, du reste : les travailleurs ne faisaient que passer, les ivrognes trouvaient qu'il y avait trop de génie sur les murs et pas assez d'esprit dans les trois-six. C'était un va-et-vient perpétuel de curieux et d'artistes. »
Le propriétaire dont parle Vallès c'était Génin.
11 avait épousé, après son exhibition à l'estaminet de la Renaissance, place de la Bourse, une femme jaunâtre, huileuse et borgne, qui trônait au comptoir, l'ancienne maîtresse de Fieschi, Nina Lassave (i). Elle parlait peu et gardait, au milieu de la joie et du bruit, une attitude réservée et triste. On croyait voir dans son regard le reflet du drame où elle avait joué un rôle. Génin l'aimait passionnément : quand elle mourut, il devint fou.
En 18/i6, au moment où on démolit une partie de ce quartier pour le percement de la rue Soufflot, disparut un café qui, sans être aussi célèbre que celui dont nous venons de parler, avait eu cependant quelque notoriété, le café de l'Ecole de Droit, rue Saint-Jacques, en face du Panthéon (2).
(1) Dans la République du 20 novembre 1849, on peut lire celte note : « Quelques journaux ont publié sur Nina Lassave un fait qui, n'étant pas démenti, a été reproduit par nous comme incident historique. La citoyenne Nina Lassave est venue dans nos bureaux et a démenti par sa présence la partie de ce fait qui annonçait sa mort. 11 est également inexact qu'elle ait été chanteuse des rues. iMariée depuis longtemps à un riche commerçant (Génin) elle est dans une situation qui lui oITre des ressources qu elle n'aurait pas besoin d'aller chercher dans un hospice si elle était malade. C'est à sa demande même que nous faisons cette rectification, en regrettant d'avoir été l'écho d'une nouvelle dont nous ne pouvions supposer la malveillance. »
(2) A la même époque existait, rue Montgolfier, un cabaret. Au Grand Roi de Sardaigne, tenu par un Turinois. Rattisla, naluralisé français et sapeur dans la garde nalicnalc. lîon
61 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PlllLIPPE
De l'autre côté de la Seine, près de la Morgue, un cabarelier, sous prétexte qu'il s'appelait Alexandre Dumas, avait pris pour enseigne : A Monte-Cristo.
« Un jour il y avait grande rumeur chez Alexandre Dumas.
Voici ce qui s'était passé :
Le cadavre de Gratte-Navet, le pître de Moreau fils, sorcier en renom, était étalé sur les dalles froides de la dernière étape des morts, l'établissement d'en face.
Tous ces saltimbanques (les habitués du café) voulaient faire leur déclaration ; le maître du paillasse intervint et pria Alexandre Dumas de se rendre au greffe.
Une foule immense encombrait les abords. L'i'crivain reçut la déposition.
— Comment vous nommez-vous.
— Alexandre Dumas, répondit solennellement le cabaretier.
L'humble fonctionnaire se leva majestueusement et s'inclina jusqu'à terre (1). »
ivrognerie l'en fit exclure, et, de dépit, il fît couper sa barbe et ia suspendit à son enseigne avec ce distique :
Ma barbe, puisqu'on te dédaigne Je te mets au menton du grand roi de Sardaigne.
(1) Bouis-bouis,Baslringues el Caboulolsde Pans. Paris, 1861, D. 93.
Sur Tune et l'autre rive, mais plus particulièrement dans le quartier des Halles, innombrables étaient les cabarets, où la pègre se donnait rendez-vous. Deux pouvaient servir de types, le cabaret du Lapin Blanc, et surtout le cabaret de Paul Niquet.
Un certain Poivrard, qui aurait mieux fait, à cause de se profession, de s'appeler Poivrot, avait installé à l'extrémité de la rue aux Fers, aux Halles centrales, un comptoir formé de deux planches posées sur deux pieds. Pour un sou la tasse et trois sous quand elle était accompagnée d'un petit verre, Poivrard offrait à sa clientèle un breuvage noirâtre auquel il donnait fallacieusement le nom de café. Pour éviter d'ailleurs toute protestation, il exigeait d'être payé d'avance. Les consommateurs ne s'asseyaient pas pour cette simple raison qu'il n'y avait là ni bancs ni chaises, mais comme en revanche la boue ne manquait pas on avait appelé l'établissement de Poivrard le Café des pieds humides.
Poivrard gagna quelque argent, sut le garder, et ouvrit un débit de liqueurs. A la Consolation., rue Mouffetard. Plus tard il s'associa avec le père Mauras, qui était le patron du Lapin Blanc.
Le cabaret du Lapin Blanc, situé dans la rue aux Fèves, et décrit longuement dans les Mijslères de Paris d'Eugène Sue, avait l'inconvénient d'être
66 LA VIE PARISIENNE SOUS LOLIS-PIIII.IPPE
un peu traqué, au moins dans les derniers temps. Le père Mauras soignait la mise en scène pour attirer les curieux et bon nombre de ses escarpes n'étaient que dos fig-urants. Après l'expropriation du Lapin Blanc, en 18G0, cet liabile homme se retira dans l'île Saint-Louis, avec 30.000 francs de rente. Il mourut en 1872, huit ans avant son associé Poivrard.
Le vrai cabaret de la pègre c'était celui qu'avait créé sous la Restauration Paul Niquet, dans la rue aux Fèves.
« Il est des hommes qui ont une aptitude spéciale à profiter des circonstances. Paul î\i([uet (1) avait été de ce nombre. Il avait compris tout de suite le parti qu'un établissement comme le sien pouvait tirer de la tolérance qui lui permettait de rester ouvert la nuit, et il en profita pour fonder une de ces maisons qui passent successivement de la vogue à la renommée, et laissent bien loin derrière elles les timides concurrences qu'on lui oppose...
Pourtant, le cabaret de Paul Xiquet n'avait point la séduction de ces boutiques dont l'étalage sollicite le passant ; il fallait le deviner ou plutôt le connaître, au fond d'une longue et obscure allée qui ouvrait sur le marché par une porte assez étroite, sans autre signe distinctif qu'une espèce
(1) Le'iiroinicr du nom. Il était né vers 1765.
de lanterne en retour d'équerre sur la gauche étaient gravés ces mots : Paul Nirjiiet, dislillaieur. La nuit, on éclairait l'intérieur de la lanterne. Lorsque la maison fut abattue, il y avait plus de quarante ans que cette porte n'avait été fermée. Le dernier patron (1) de l'éiablissetnent en faisait avec orgueil la réflexion aux visiteurs que la curiosité attirait chez lui
Nous avons vu passer deux révolutions, disaitil ; celles de 1830 et de 18/18, sans fermer notre porte ni éteindre notre lanterne.
Le comptoir en étain, comme celui de presque tous les marchands de vin, était à gauche, au fond de l'allée ; il établissait une ligne de démarcation entre le maître de la maison, ses garçons et les consommateurs qui, debout devant ce comptoir ou assis sur des bancs le long du mur, se livraient à de copieuses et bruyantes libations. L'étroit espace réservé à ces assauts bachiques prenait jour sur un vitrage. Au bout de l'allée, une porte ouvrait sur une petite salle plus obscure encore que l'allée, sans autres meubles que quelques baiics et les hottes ou les crochets que les buveurs et buveuses du comptoir y avaient provisoirement déposés. C'est là que d'habitude, les jambes fléchissantes et la tête alourdie, ces anacréontiques
(i; François Niquet, petit-fils de Paul Niquet. Il mourut à Paris, le 30 septembre 18(33.
personnages se réfugiaient pour faire, pêle-mêle et sans danger pour les mœurs, une sieste salutaire, qui n'était le plus souvent qu'un entr'acle dans leurs ingurgitations, car la modicité du prix des consommations offertes à cette partie du public lui permettait d'enjouirà peu de frais. L'alambic de Paul Niquet distillait pour ces palais blasés une eau-de-vie du crû, débitée à 5 centimes le petit... je me trompe, je veux dire le grand verre, à laquelle les habitués ne trouvaient rien à reprocher ni pour la qualité ni pour la quantité. Elle leur était servie dans des verres qui, par leur 'capacité et les cannelures dont ils étaient ornés, avaient reçu le nom de canons rayés. Quant au liquide lui-même, il y avait longtemps que ces friands dégustateurs le désignaient alternativement parles appellations signilicatives de fîl-en-qualre, tord-boyaux, casse-poitrine ci sirop de crapule. Derrière le comptoir, des tonneaux factices, des bouteilles symétriquement rangées et de grands flacons pleins d'eau diversement colorée, figuraient comme échantillons des nombreux produits que la cave était censée receler dans son sein. Derrière encore était une salle assez vaste, ouverte aux consommateurs qui, dédaignant le canon et le petit verre, s'élevaient jusqu'à la bouteille. Pour ceuxlà l'inflexible ligne de démarcation s'abaissait; ils tiaversaient le comptoii- du pas des [ui-. ilégié.s et
des élus pour aller s'installer dans cette salle où, au luxe des bancs, on avait ajouté celui de quelques tables autour desquelles ils se divisaient en groupes. Enfin, le comptoir était flanqué, à gauche et à droite, de deux petits cabinets en planche jusqu'à hauteur d'appui, et en vitrage dans la partie supérieure, d'où l'on pouvait voir sans être vu. Ce sont ces mystérieuses arcanes que Paul Niquet et ses successeurs ouvraient avec empressement aux clients de choix que la curiosité, l'originalité et l'espoir d'observation amenaient quelquefois chez eux : chacun de ces cabinets était orné d'une glace comme les appartements fraîchement décorés, et au milieu une table ronde y dérobait sa nudité sous un tapis de cuir à dessins. Quelques chaises et des tabourets rembourrés et recouverts de velours rouge étaient le dernier mot du confort réservé exclusivement à ces cabinets. » Cette minutieuse description aurait pu paraître initile si elle ne devait se compléter par un trait caractéristique qui aide à peindre l'esprit et les mœurs des étranges habitués de cette maison. En pleine monarchie de juillet, on ne se gênait point pour politiquer devant le comptoir des marchands de vin, chez Paul Niquet ainsi qu'ailleurs, et comme on était fort enclin à railler nos institutions représentatives, les loustics du lieu avaient donné aux di.Térentes parties de l'établissement
70 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PllILIPPE
que je viens de passer en revue des dénominations assez singulières pour être rapportées.
L'espace compris devant le comptoir où s'agitaient, le verre à la main, les groupes de buveurs les plus bruyants était ap[)elée la tribune. Une salle obscure, où ceux qui étaient hors d'haleine cuvaient dans un lourd sommeil leur trop copieues libations, avait reçu nom : la chambre des Pairs. Malheur à celui qui, assis sur les bancs qui faisaient face au comptoir, sentait s'appesantir ses paupières, un cri général s'élevait autour de lui :
— Passez cet hornme-là à la chambre des Pairs.
Et aussitôt, de force ou de gré, on l'empilait au milieu des hottes et des mannequins avec tous ceux qui l'avaient précédé dans le royaume des songes.
Enfin, la salle qui réunissait autour de ses tables les consommateurs privilégiés qui avaient payé le cens à la bouteille, et dont on entendait de loin les conversations un peu plus animées, était baptisée : la chambre des Dépulés.
Quant au cabinet, il avait sa signification suprême ; car c'était de là que partait le gouvernement, puisque les garçons eux-mêmes n'y pénétraient que rarement, le patron se réservant presque toujours l'honneur d'y servir lui-même les aristocratiques clients qu'il y avait admis.
Malgré ces pittoresques définitions, il faut bien reconnaître que le public qui se pressait habituel-
CAFES liT HKSTALRANTS 71
lement clans celte maison n'était qu'un triste sujet d'étude et [iropre tout au plus à inspirer le dégoût. La plupart n'olFraient que le type trop commun de la dégradation et de l'abrutissement qui accompagnent l'ivrognerie. Des hommes caducs avant l'âge, au teint plombé, à la face atone, des femmes à la voix rauque, aux yeux éraillés, telle était la multitude déguenillée qui grouillait incessamment devant le comptoir et assaillait de ses sollicitations tout arrivant dont la mise contrastait avec cette boue du vice et de la misère...
A peine, dans les rangs de cette triste plèbe, pouvait-on distinguer quelques types qui méritent d'être esquissés. Un maçon-poète, dont les vers ne respectaient pas toujours rigoureusement les lois de la prosodie, mais ne manquaient quelquefois ni de tour ni d'expression. Bien entendu la plupart de ces poésies étaient des chansons en l'honneur de la dive bouteille...
Le plus curieux, sans contredit, était un ouvrier marbrier qui déclinait de la manière suivante sa profession lorsqu'on la lui demandait : Interprète de ta doiiteiu\ rédige épitaphes et inscriptions funéraires en prose et en vers, traduit les regrets des familtes à des prix modérés, se charge des mausolées, pierres tumulaires, entourages, et de l'entretien des sépultures (i)-.. (1) Nouveau Journal, 18G4, article de G. d'Olbreuse.
Le cabaret Paul Xiquet, dont le dernier propriétaire s'appelait Etienne Salle, fut décrété d'expropriation le 10 mars 1852, pour la construction de nouvelles Halles. Il fut démoli l'année suivante (I).
Aux Champs-Elysées et dans les environs des barrières abondaient les cabarets, les sfuinsruettes.
La Californie, dans les dernières années du règne, était située à la barrière des Deux Moulins.
La Calilornie ouvre son domaine, Accourez dégustateurs malins, Ce n'est plus à la barrière du Maine C'est à la barrière des deux Moulins
Accours Enfants des faubourgs, Traverse Paris et 1 grand fleuve ; Ici l'on mange ou s abreuve, On chante comme aux bons vieux jours (2)..
Là où s'élèvera plus tard le Café des Ambassadeurs, aux Champs-Elysées, le Café du Bosquet^ surnommé le Concert à la Corde^ était, vers
'1) En 1865, deux feuilletonistes populaires, Bunel et Jules Beaupoint, publièrent dans le journal l'Omnibus, un roman qui avait pour titre : les N^uHs de Paul Niquet. Les héritiers Niquet leur intentèrent un procès en difTamation. Ils réclamaient 20.000 francs de dommages et intérêts et la suppression du roman. Ils gagnèrent leur procès en première instance mais ils le perdirent en appel. '
(2) Album comique, liéperloire de scènes, chansonnettes, etc., Paris, 1S50, p. 199. (Cette chanson-réclame est de Charles Cille).
i8Z|0, une chaumièro garnie de lierre, de vigne vierge et de clématites, avec des massifs plantés de o-éraniumset de lauriers-roses. Une corde Tentourait et séparait du public un orchestre composé d'une femme qui jouait du trombone, d'une autre femme qui jouait de Tophicléide et de trois hommes qui jouaient du flageolet, de la contrebasse et de la grosse caisse.
La femme trombone, qu'on appelait la grosse Louise, chantait la romance sentimentale. Avec un comique très réputé, Fleury qui servait aussi d'aboyeur, la grosse Louise contribuait beaucoup au succès — très populaire — du Café du Bosquet.
Fleury était le comique le plus populaire des Champs-Elysées. Il y avait un fidèle public qui ne manquait jamais de l'applaudir quand il chantait — plusieurs fois par jour — sa chanson favorite, le Chiffonnier de Paris.
J'suis chillonnier avec honneur.
C'est l'méliei- que je préfère faire.
Quand il débitait, avec une infatigable verve, son boniment, il était coilfé d'un bonnet de police, très haut, et vêtu d'un habit vert d'académicien et d'un pantalon rouge d'où s'échappait, par le fond, un vieux torchon qui jouait le rôle de pan de chemise. Il portait sur le dos une hotte et à la main une lanterne et un crochet. Sa figure, (\n\\
lavait rarement, était barbouillée avec du caramel.
Parfois, quand le public se montrait un peu récalcitrant, quand le boniment n'avait pas son effet habituel, Fleury employait les grands moyens.
Il faisait le tour du carré Marigny, en titubant, et, do temps en temps, se plantait devant une affiche. Puis, tout à coup, comme s'il venait, après de longues hésitations, de prendre enfin une détermination : « Tiens, s'écriait-il de manière à être entendu à vingt ou trente mètres à la ronde, je vais aller entendre chanter la belle Louise au concert à la Corde. »
Et la foule, que ce manège avait amusé, quoiqu'il fut répété plusieurs fois par semaine, s'empressait de suivre.
Fleury les conduisait triomphalement, puis, arrivé à destination, montrant, d'un geste large, la tente soutenu par des piquets.
Entrez ! Entrez ! mesdames et messieurs, criaitil. Il n'y a pas de courants d'air (1) !
Le cabaret de la mère Saguet, au pied du Moulin de Beurre, était le rendez-vous de peintres, de sculpteurs, d'écrivains, de chansonniers du Caveau. On y voyait fréquemmemt Raffet, qui y dessina la plupart de ses scènes populaires, Char-
(1) Le Café du Bosquet ou Concert à la Corde disparut, sous le second Empire, lors de la Iranslonualiondes Champs- Elysdes.
let et son élève Portelet, les chansonniers Achard et Emile Débraux, le gastronome Billloux, le peintre d'enseignes Davignon, Félix Pyat, Louis Huart, Edouard Donné, qui chantait sur la guitare des parodies de romances. Déranger, Victor Hugo, Lamartine, Scribe, Désaugiers, Mignet, Thiers, Pigault-Lebrun y vinrent quelquefois.
« Les habitués s'intitulaient \esJoyeux.Eu\n\er ils devenaient la société des Frileux, dont voici les statuts (1) :
« La société des Frileux a pour but principal de continuer pendant l'hiver seulement la réunion des Jfiyeux.
« Son siège est établi chez M. Guignet, marchand de vins, traiteur, rue de Sèvres, n° 59, au coin de la rue Saint-Placide.
« Le premier mardi de chaque mois du l^*" novembre au !*"■ mars, les Frileux sont convoqués pour îin banquet lyrique ('2), dont le prix est invariablement fixé à k fr. 25 (café compris). A 6 heures précises, à table. Puis, ouverture de chants, et continuation d'iceux jusqu'à extinction des poumons naturels.
« Il est expressément défendu, quels que soient d'ailleurs son mérite et son auteur, de chanter
(1) Rédigés probablement par Chariot.
(2) Le premier de ces banquets des Frileux eut lieu chez Guignet, le (J novembre 1838.
76 LA VIE PAHISIENNE SOUS I.OUIS-PIIILIPPE
plus de deux fois Va mômechanson durant chaque session des Fiileux.
« Surtout, point de politique, parce que c'est embêtant.
« Pour entretenir leur douce et franche confraternité, les frileux ont leurs petites soirées les mardi, vendredi, et samedi. A 7 heures le vin sur table et le piquet à quatre — Un sou la marque — qui touche mouille. Les non-jouours payent autant que ceux qui ont pris le plus de marques.
« A 10 heures un quart, on arrête les frais des opérations de la Société, toutes expressément au comptant.
« En résumé, premier mardi, banquet, mardi vendredi et samedi, soirées amicales, gaies et pas cher !
« Et voilà !!! »
Le cabaret de la mère Saguet, où on buvait, où on mangeait, en chantant, ferma ses portes vers 18Z|0.
Parmi les grands restaurants les plus en vogue étaient encore ceux du Palais Royal, mais déjà ceux des boulevards commençaient à leur faire une sérieuse concurrence. Il s'en fonda un nouveau, en 18Zi1, qui devait bientôt devenir célèbre, la Maison dorée, sur l'emplacement de l'ancien hôtel Cerutti, au coin de la rue Laffite et du boulevard des Italiens. Plus modestement débutn, l'année suivante, un restaurateur dont le nom ne
— Bobonne, Bobonne. tu me ferais un monstre comme ça, ne le regarde pas tant 1
(C»ricature de la Série des Mayeux. par Traviès).
prendra quelque importance que sous le second Empire, Ma^ny, chef de cuisine chez Philippe, rue Montorgueil,et qui acheta en 18/|2 rétablissement Parisot, rue Contrescarpe.
Sur la place Boieldieu, en face de l'Opora-Gomicju-^, Ronde avait fondé le restaurant ûc la Perdrix aux choux, qui, rebaptisé par Latour Saint- Ybars, fut, jusqu'à sa dispai'ition en 1857, le restaurant de la Perdrix amoureuse. Il comptait au nombre de ses habitués, mangeurs solides et payeurs intermittents, Murger, Henry Monnier, Pierre Dupont, Gustave ^lathieu, Latour Saint- Ybars, Meissonnier, Chenavard, Guichardet, le collaborateur de Dumas, Monselet, Thcodoi'c de Banville, Ponsard, el aussi, un peu dépaysé dans ce milieu littéraire et artistique, un jeune homme nommé Calino, qui était employé chez un marchand de curiosités du boulevard des Italiens (1).
Ce marchand de curiosités possédait, dit-on, une canne qui avait appartenu à Louis XIV et sur
(1) On n'est pas d'accord sur ce personnage. Les uns disent qu'il fut, vers 1840, élève dans l'atelier du peintre Picot. Les aulies assurent qu'il fut, vers 184(5, garçon de café à la Porte St-Martin, plus tard employé chez un marchand de tableaux de la rue Vivienne, et «ju il mourut en 184;», en laissant à sa veuve 3 ou 4.(iOO francs de rente. En 18.50, Théodore Barrière et Fauchery firent jouer au Vaudeville une pièce en un acte intitulée Calino. 11 n'est pas inutile d'ajouter que le mot câlin se trouve dans les Hislorielles Tallemant des Reaux avec le sens de niais.
la pomme de laquelle une miniature représentait Mme de Maintenon. Un amateur se présente pour l'acheter. On la cherche, ou ne la trouve pas. Sur ces entrefaites, arrive Calino fièrement appuyé sur la canne. Le marchand s'en empare et s'aperçoit avec stupeur qu'elle a été raccourcie d'une trentaine de centimètres et que la pomme manque. Son regard interroge Calino.
— Elle était trop longue, déclare celui-ci.
— Mais, malheureux! il fallait la couperparle bas !
— Ah! non. C'est d'en haut qu'elle me gênait. Le peintre Fontalar était là. Il servit l'anecdote toute fraîche à Jules Noriac qui préparait un volume sur la B élise humaine. Jules Noriac la raconta à son tour à ses amis et le Nain jaune en fit un écho que plusieurs journaux reproduisirent. Depuis cette époque, toutes les naïvetés dont on ignorait l'auteur, il fut admis qu'on les attribuerait à Calino — et Calino connut ainsi les douceurs de la gloire.
C'était aussi un restaurant fantaisiste que cette taverne Katcomb, où se rencontraient silencieusement — comme on va le voir — quelques gens de lettres, et que nous décrit l'un d'entre eux :
« J'avais souvent, en passant devant une boutique de la rue Neuve-des-Petits-Champs, raconte Alphonse Karr (1), remarqué une enseigne repré-
1) Le Livre de Bord. Paris, 1880, t. I, p. 275.
CAFES ET liESTALUVNTS 79
sentant un cheval noir lancé au galop et un nom au-dessous :
K VTCOMB
sans autre explication.
Les rideaux épais et strictement fermés toute la journée empêchaient de voir au dedans. Un profond silence régnait dans cette boutique mystérieuse : mais un soir je vis, par la porte laissée un moment entr'ouverte, que c'était un restaurant, et j'y entrai. C'était plein de convives silencieux, rangés sur deux côtés à trois longues tables couvertes de toile cirée, formant une sorte d'amphithéâtre.
Au fond, derrière une table plus plate et plus élevée, était un très gros homme, un anglais à figure de bouledogue très sérieux. Sa chemise parfaitement blanche, était relevée jusqu'au-dessus des coudes ; il avait devant lui deux énormes pièces de viande, bœuf et mouton, et en coupait sans cesse des tranches que des servantes venaient prendre et porter devant les convives. Sur une seconde assiette, on donnait des pommes de terre cuites à l'eau.
Un très petit morceau de pain et un grand verre de bière formaient le complément du dîner, qui coûtait vingt sous et que l'on payait d'avance en s'asseyant.
Ni le maître, ni les servantes ne parlaient jamais : on souriait moins encore ; les convives n'étaient pas moins mornes ; ça avait l'air d'une cérémonie relig^ieuse. \'ian(le et bière étaient excellentes, mais il fallait vonir à l'heure ; les retardataires seuls entendaient la voix de Katcomb, le bouledogue, qui, de l'accent dont on prononce un jugement, leur disait :
« Plus de viande. »
A aucune insistance, à aucune question, il ne daignait répondre, et jamais on ne lui a entendu dire autre chose. »
J'ai parlé dans la première partie de ce chapitre d'un Café des pieds humides. Il existait un restaurant du même nom, qui avait le même genre de clientèle. Ce restaurant qui avait résolument banni tout espèce de luxe, fonctionna jusqu'en 1866 à côté de la Fontaine des Innocents.
« Là sont dressées une douzaine de tables, côtoyées de bancs à peine dégrossis, et où, point n'est besoin de le dire, nappes et serviettes sont unluxc totalement inconnu. La cuisinière (1) dépose devant la pratique un couvrit d'étain et une assiette de faïence à bords i pais et profonds ; puis, découvrant un long vase en fer blanc qui gît à ses pieds sur le pavé, elle en relire, à l'aide d'une énorme cuiller, un liquide d'un gris jaunâtre où,
(1) On l'avait surnommée la Mère Bidoche.
comme eut dit Régnier, quelques choux éperdus se sauvent à la nage. C'est la soupe.
Quand la soupe est mangée, la femme passe délicatement sur l'assiette un torchon qu'elle a trempé dans un vase plein d'eau; et plongeant une véritable foui-che dons une seconde boîte en fer blanc, elle en extrait un morceau de bœuf, qu'elle submerge ensuite sous un amas de gros haricots noirs, puisés dans une troisième boîte.
Chacun apporte son couteau dans sa poche et sa miche sous son bras. Si l'on a soif la fontaine est tout près .
Voila le dîner. C'est plaisir de voir l'importance, la bonne foi avec laquelle tout le monde — piliers des Halles, fournisseurs venus de la banlieue, ouvriers des alentours, saltimbaques, gamins des garnis voisins, et liiili quanti — fait honneur à cette cuisine primitive. Les gamins surtout sont admirables d'aplomb ; ils ne se gênent pas pour taper sur la table avec leurs couteaux, et pour faire aller la commère quand elle ne les sert pas assez vite. Souvent cet âge est porté sur la bouche, ils se jettent en Sybarites, moyennant un soude supplément, dans la volupté ruineuse de la demitasse. Alors, la physionomie du gamin rayonne de convoitise et de fierté ; il regarde si les passants le contemplent ; il remue lentement la cassonnade au fond du vase et déguste en gourmet. Celui qui
traite les camarades a soin de jeter son argent devant lui de façon à le faire sonner, en criant :
« lié ? la mère, payez-vous ! »
S'il n'} a plus de place aux tables, on s'assied sur les marches de la fontaine. Vient-il à pleuvoir, les plus délicats étendent un tablier sur leur tête, et ne se dérangent pas pour si peu.
J'allais oublier de dire que le total du menu se monte à trois sous : un sou de bœuf, un sou de haricots et un sou de potage prix fixe et sans surfaire d'un centime. Il faut croire que les entrepreneurs y trouvent leur compte, car les concurrences se disputent les alentours de la fontaine (1). »
Sur la route de Vincennes, avait été ouvert dans les dernières années du règne de Charles X un restaurant. Au rendez-vous des Briards, qui eut sa plus grande vogue sous la monarchie de juidet et qui offrait cette particularité d'être à la fois populaire et littéraire.
C'était une ancienne auberge du temps des diligences, fréquentée alors par des rouliers, amateurs, comme on sait, de bonne cuisine. L'enseigne représentait des lapins qui allaient d'eux-mêmes se précipiter dans une casserole tenue par un chef vêtu de blanc. Ils y passeront tous, affirmait une légende explicative. Le propriétaire de cette an-
(1) Victor Fournel, Ce qu'on voil dans les rues de Paris. Paris, 1867. p. 385.
borge était, sous Louis-Philippe, le père Blacker, un brave homme qui connaissait tous les secrets du civet et de la gibelote.
Le dimanche et le lundi, les salles du restaurant étaient occupées en grande partie par des imprimeurs en papiers peints, très nombreux dans le fauboui-g Saint-Antoino. Certains jours de la semaine : s'y retrouvaient des écrivains, Dumas père, Auguste Luchet, Emile de Girardin, Félix Pyat, le chansonnier Breant, jNLiurice Alhoy et ce qui manquait le plus. Au Rendez-vous des Briards^ c'étaient les Briards (I).
(1) II y eut pendant cette période un essai assez curieux mais qui, je crois, ne réussit pas. Sous le nom de Compagnies hollandaises, il existait, vers 1842, dans tous les quartiers de Paris des établissements où, pour 25 centimes, on servait à toute heure une tasse de bouillon.
Jusqu'en 1837 ou 1838, les bals de l'Opéra n'eurent qu'un succès médiocre. On les trouvait trop froids, et sans doute aussi trop convenables. Lamèrepouvaity conduire sa fille. Après quel(|ues essais qui n'avaient pas trop réussi (1), Mira, « fermier des bals en habit noir », résolut de les o^alvaniser, de leur rendre la gaité d'autrefois. Ils en avaient grandement besoin.
(1) Les bals masqués de l'Opéra étaient tristes comme une assemblée de famille; tout ce que Ton essaie depuis trois ans pour les ranimer ne peut y parvenir : les tombolas, les châles de cachemire, les bracelets, les jeunes filles même mises en loterie! les danses espagnoles, les pas allemands, rien ne peut leur rendre la vie. » V. de Launay, Lettres parisiennes (à la date du 8 février LS37). Il faut se garder un peu des appréciations de Mme de Girardin, dont le courrier, BOUS prétexte d'ironie, est parfois assez malv«illant et aigre
Il créa les bals avec tombolas ou plutôt il imagina des tombolas plus attrayantes Des rats de l'Opéra servirent de primes aux amateurs. Les danseurs s'afflublèrent d'énormes têtes qui représentaient des personnages connus et il fut assez divertissant de voir l'austère Guizot figurer dans un quadrille. Les ballerines espagnoles, les Dolorès et les Camprubi, firent connaître à ce public avide de nouveautés et qui cherchait partout l'amour ou l'image de l'amour, des danses qui étaient presque scandaleuses à force d'être passionnées.
Toutes ces attractions étaient à peine suffisantes. Mira commençait à désespérer lorsqu'un bal masqué qui fit époque dégela enfin et pour longtemps le public. Musard, pour la première fois, y dirigea la contre-danse de la chaise cassée^ ainsi nommée parce qu'à un signal convenu on cassait bruyamment une chaise au milieu de l'orchestre. Pour le récompenser de cette ingénieuse idée, on le porta en triomphe dans la salle. Mais l'enthousiasme devint du délire lorsqu'au milieu d'une autre contre- danse qui s'intitulait le Galop du Danois on tira dans l'orchestre un petit mortier. Ce coup de canon, d'un canon si minuscule, déchaîna la gaîté, et Musard, vigoureusement saisi par deux danseurs déguisés en forts de la Halle, fut de nouveau porté en triomphe.
Désormais les bals de l'Opéra furent lancés. Les grandes lorettes en firent un des plus brillants marchés d'amour de Paris. Beaucoup d'honnêtes femmes y vinrent pour s'encanailler, pour remplacer, pendant quelques heures, par un masque qui leur convenait mieux et leur plaisait davantage, le masque gênant de la vertu. Elles y vinrent pour chercher aventure, pour connaître les joies de se sentir désirées, méprisées, pour se rapprocher des filles. A la fin du bal on ne les en distinguait plus.
Le peuple qu'on ne voyait guère à l'Opéra, avait ses bals moins élégants, moins luxueux, mais dont il savait se contenter. Je rappelle les plus connus, au hasard de la plume, et en faisant remarquer que bon nombre d'entre eux existaient déjà sous la Restauration.
Prado, en hiver, près du Palais de Justice ; en été, à la barrière Montparnasse (1).
Salon de Mars, rue du Bac, 75.
Aux Armes de France, chaussée de INIénilmontant, li. Ce bal, fondé par Gélin en 1827, avait beaucoup de vogue mais n'était fréquenté que par des ouvriers.
Bal du Vieux Chêne, rue Mouiïetard. Les chiffonniers y voisinaient avec les escarpes.
(1) Là où se trouve aujourd'hui le n" 108 du boulevard Montparnasse. Il reste encore une partie des jardins.
Château Rouge, chaussée de Glig-naiicourt. OfTert à Gabrielle d'Estrée par Henri IV, il fut transformés en 18/i5, en salle de bal par Bobeuf. C'est au Château Rouge que les partisans de la réforme électorale donnèrent un banquet à la veille de la révolution en 18/|8 (J).
Bal Bourdon. Bravey acheta en 18/i7 le bal de l'Elysée des Arts, à l'angle de la place de la Bastille et du boulevard Bourdon, et fit le bal Bourdon.
Bal des Chiens, tenu par la mère Pascal, rue de Seine, puis rue de l'Observance, et enfin rue du Cloître-Saint-Benoît. Fréquenté par des étudiants qui venaient y retrouver les grisettes du quartier.
Bal de l'Astic, rue Saint-Antoine. D'abord bal des Acacias, ouvert en iSli'l, puis bal de la Reine Blanche et enfin' bal de PAstic. Sa clientèle la plus assidue était formée de juives, parmi lesquelles beaucoup de peintres recrutaient leurs modèles. C'est une de ces juives, habituées du bal de l'Astic, qui posa pour la Renommée qui figure dans le fresque de Paul Delaroche qui décore l'hémicycle de l'Ecole des Beaux-Arts. Cette salle devint en I8/18 le club de l'Astic — et je suppose que ceux qui en faisaient partie s'appelaient les Asticots.
(1) Le Château Rouge fut démoli en 1882.
Bal du Chalet, avenue de Glich)% /j3. Salle en bois qui avait été une grange et où bn dansait pour 50 centimes. Ce bal avait été fondé en iSfil, par Molhieu. En 1SZ|8 les Vrais Patriotes y installèrent leur club.
L'Elysée-Montmartre, barrière des Martyrs, qui ne disparut qu'en 1894 et qui fut surtout célèbre sous le second Empire.
La Chaumière, boulevard Montparnasse. Bal de grisettes et d'étudiants. « La Chaumière, le plus célèbre de tous les bals (1), est celui qui mérite le mieux, à tous égards sa réputation. A part le trop de liberté peut-être qui y règne, et que tachent de restreindre, autant qu'il est en eux, les directeurs, tout y est digne d'éloges. Les décors sont frais, les objets de consommation sont d'un prix peu élevé. La distribution du jardin est surtout d'un goût irréprochable (2). L'étranger rencontrera là, dans toute sa vérité, le type de l'étudiant et de la grisette en bonne fortune (3). »
Nun loin de la Chaumière, un petit jardin, planté d'érables et d'aubépines, avait à ses deux extrémités deux maisonnettes en bois. C'était le Moulin DE Beurre.
(1) Il y a là une grande part d'exagération.
(2) Ce jardin était dessiné à l'anglaise, semé de bosquets et (le massifs, et très accidenté.
(3) Guide pilloresque de rélranger dans Paris ei ses environs. Paris, s. d. (1842), p. 130.
Il nous reste à nientiouuer, avec plus de détail, deux bals qui, beaucoup plus encore que ceux que nous venons d'énumérer, évoquent le souvenir de la vie joyeuse, de la vie amoureuse, dans les dernières années du règne de Louis-Philippe : Mabille et Bullier (1).
Mabille était, sous l'Empire et la Restauration, professeur de danse et ses élèves appartenaient à la meilleure société. Il les réunissait dans ses salons de l'hôtel d'Aligre, rue Saint-Honoré, et les hommes ne pouvaient s'y présenter qu'en
habit.
Le succès qu'obtenaient ses leçons et la réputation qu'elles lui valaient le décidèrent à les transformer en bal public, qui devint bientôt un bal populaire et d'été, et fut transporté là où s'éleva plus tard le jardin Mabille.
Le prix d'entrée était de cinquante centimes, quadrilles payés à part. On dansait les dimanche, lundi et jeudi. En 18/i3, les deux fils de Mabille, qui étaient étudiants en droit (2), persuadèrent à leur père de supprimer le donneur de cachets qui allait, avant chaque quadrille, faire sa tournée de
(1) Comme on le verra plus loin, ce bal ne prit le nom de Bullier, qu'il porte encore, que vers 1847, mais il avait déjà une grande vogue.
(2) Lun deux, Victor Mabille, publia, sous le ^ second Empire, un i)elit volume de vers, Cigarettes, qui n'est pas sans mérite.
danseur en danseur. Le prix d'entrée, pour attirer un public plus choisi, fut porté à deux francs, et les bals eurent lieu désormais les dimanche, mardi et samedi. Pour la première fois ils furent annoncés par des affiches.
L'année suivante parut au jardin Mabille, une danseuse improvisée et célèbre du jour au lendemain, celle à laquelle on donna le surnom de la reine Pomaré (1).
Elle s'appelait Elise ou Lise Sergent et elle était née le 22 février 1825, rue du Grand-Prieuré. Son père qui avait des capitaux dans un cirque, les perdit et fut ruiné. On la retira de sa pension de Chaillot. Elle avait alors dix-sept ans. Quelque temps après elle quitta, un jour, la maison paternelle, sous prétexte d'aller chez le dentiste. Ce dentiste était un sculpteur, un pauvre sculpteur, nommé Marocchetti, dont elle était très éprise. Elle eut de lui un enfant et, pour ne pas avoir à le nourrir, il la renvoya. Heureusement l'enfant
" (1) On lit dans une brochure, très curieuse mais dune documentation peu sûre, Voyage autour de Pomaré, reine de Mabille, princesse du Ranelagh, grande-duchesse de la Chaumière, par la grâce de la Polka, du Cancan el de la Cachucha, par G. Malbert, Paris, 1S44 : <> Elle dansait un jour avec un coiffeur; il lui dit en regardant sa coiffure originale : « Ma chère amie, où diable vous failes-vous coiner ? Vous ressemblez à la reine Pomaré ». Il est probable que c'est le danseur Prilchard qui donna son surnom à Lise Sergent, et, comme on le verra plus loin, le jour même où s'inaugura sa gloire.
mourut. C'est ce qu'il avait de mieux à faire.
Lise Sergent se réfugia dans une misérable cliambre garnie de la rue de Ponthieu, près du bal Mabille où régnaient alors Mousqueton, Carabine et Louise la Blonde.
Celle qui devait être Rose Pompon — ce nom lui fut donné par INIery — a raconté ses débuts et ceux de la Reine Pomaré au bal Mabille. Rose Pompon était à cette époque dame de comptoir au Divan du passage Choiseul :
« Parmi les habitués du café, je ne tardai pas, dit-elle (1), à remarquer une femme qui venait tous les jours, seule ou accompagnée le plus souvent de deux ou trois cavaliers. Sans être positivement jolie, elle avait quelque chose qui attirait et retenait le regard : un port de tète altier, une très belle taille et beaucoup d'allure. Je ne savais pas son nom, ni ne lui avais jamais parlé ; mais un jour, étant seule et n'ayant pas d'argent, elle m'offrit une bague pour répondre de la consommation qu'elle avait prise. Je m'empressai de lui dire que je paierai pour elle avec un grand plaisir et qu'elle eût à réintégrer ce bijou à son doigt. Cette politesse de ma part décida de mon avenir.
(1) Les Souvenirs de Rose Pompon, avec préface de Ryno. Paris, 1887, p. 16 et suiv. Rose Pompon vivait encore en 1887, mais ses souvenirs ont probablement été écrits par railleur de la préi'ace.
Ma nouvelle amie me fit quitter ma chambre à l'hôtel et m'oITrit do partager la sienne. J'acceptai, et nous voilà aussitôt une paire d'amies.
Elle me raconta qu'elle s'appelait Elise ***, qu'elle appartenait à une excellente famille. Mais elle l'avait abandonnée pour suivre un sculpt(ur du nom de Marochotti qu'elle avait passionnément aimé. Un beau matin, elle était sortie de chez elle, disant quelle avait mal aux dents et qu'elle allait chez le dentiste, — enfin, elle n'était pas rentrée. Elle s'amusait, me dit-elle, mais ne songeait guère à amasser de l'argent, car quoique ses toilettes parussent très belles, elle ne possédait qu'une seule chemise qu'elle lavait tous les samedis soirs pour la remettre tous les dimanches matins... Ce qui ne Tempôchait pas de connaître beaucoup de monde, et d'aller souper tous les soirs en joyeuse compagnie.
Le patron du café, où je trônais en dame de comptoir, s'aperçut bien vite de l'amitié qui s'était établie entre Élise et moi. 11 me fit quelques observations, me disant que cette femme était de mœurs plus que légères, qu'elle changeait d'amants comme de chemise, etc. Je souris en entendant cette comparaison. Je savais déjà combien elle était fausse. Mais comme il me dt-plut d'entendre parler ainsi de mon amie, je répondis très vertement, et, d'après le conseil d'Elise, je donnais ma
BALS ET CO.NCEltTS. MAISONS DE JEUX 93
démission, qui fut acceptée avec regret, car j'entrai pour beaucoup dans le succès du Divan.
Libres de nos jours et de nos soirées, nous les employâmes à nous distraire. Mais bientôt se produisit une dèche qui s'accentua si bien,qu"Élise me déclara un soir (avec une telle solennité que je le crus aussitôt; que, dans huit jours, elle aurait un appartement somptueux, des chevaux, des voitures, des diamants, ou qu'elle irait se jeter à Teau.
— Nous allons ce soir à Mabille, me dit-elle, nous danserons et je serais bien étonnée si quelqu'un ne s'éprenait pas de moi... Je vais faire feu de mes deux jambes... et tu verras si je ne vaux pas celles qui ont de la célébrité ! Mogador n'a pas ma souplesse, ni Clara Fontaine. Regarde un peu.
Et en jupon court, en corset de basin blanc... (on n'en portait pas en satin, alors l) elle se met à danser d'une façon si étrange, si hardie et si gracieuse, que j'en demeurai stupéfaite... Tout aussitôt, j'essayai de lui faire vis-à-vis... J'avais en moi le même génie dont elle était possédée... Tout naturellement, je trouvais des gestes, des torsions, des mouvements dont je sentais la grâce... Après cet essai nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre... Notre vocation était née... Sauvées!... Merci, Terpsichore !
Nous nous fîmes pour ce début aussi belles ouh
cela nous fut possible. Elise mit une robe de soie verte qui faisait encore un très bon effet aux lumières,unehapeau de paille avecune touffede reines marguerites et des souliers de prunelle noire. ]\Ic)i, j'avais une toilette de jaconas rose, un peu pâlie par de fréquents lavages, mais d'une teinte encore charmante. Une écharpcde barège blanc, une capote froncée de crêpe de même couleur, avec une branche d'aubépine fleurie. Nous nous fîmes de mutuels compliments sur notre beauté, et, la nuit venant, nous voilà parties pour ce jardin fameux, où les plus jolies femmes venaient se montrer, où se réunissaient les hommes élégants et célèbres de Paris.
J'ai vu ces temps-ci danser au Jardin de Paris quelques femmes dont les journaux m'avaient appris le nom. J'avoue que j'ai été très désappointée en considérant leurs contorsions épilepliques et leurs sauts de carpe, qui ne m'ont en rien rappelé les mouvements gracieux, pleins de volupté, des célébrités chorégraphiques de mon temps. Ce n'était ni heurté ni décousu. Aucune gambade, aucune excentricité. On dansait comme ivres de joie, seulement, et avec des mouvements souples et ondulés; tenant du bout des doigts la jupe légèrement soulevée, nous allions et nous venions, légères comme la plume de nos chapeaux et la mousseline de nos robes. Les attitudes
étaient souvent chastes, relevée par un sourire et un regard que nos admirateurs déclarent être « fripons ». Nous ne ressemblions en rien aux femmes décolletées qui font aujourd'hui le grand écart pour la plus grande admiration de la génération actuelle... et auraient été inévitablement huées par celle à buiuclle j'appartiens.
Nous voilà donc à Mabille, Elise et moi. Le cœur me battait vlv peu, tandis que l'orchestre entamait son premier quadrille ; mais je n'étais pas en place, que le démon de la danse s'était emparé de moi. Élise me faisait face... et nous voilà toutes lesdeux prises de vertige, oubliant tout, excepté de nous laisser aller à notre entraînement. Un cercle se forme autour de nous. On applaudit. Mon amie est véritablement acclamée. Elle danse avec un chic extraordinaire... ses pieds posent à peine à terre... C'est d'une fougue superbe et passionnée... Quand c'est lini, on l'entoure à tel point qu'elle ne peut venir me rejoindre ; alors, exaltée par son triomphe, elle s'écrie impérieusement :
— Arrière, que je passe !..
On rit, on l'applaudit à nouveau. Bravo! bravo ! C'est une reine ! une reine !... Et une voix dans la foule : La Reine Pomaré...
Ce nom courut dans le jardin comme une flamme électrique... La reine Pomaré !... On n'en-
96 LA VIE l'AlUSIE.NNE SOUS LOLIS-PII Il.lI'I'E
tendait que cela. Une foule se préfij»itu sur son passage, en Taeclamant de cette appellation, qui devait la rendre cclèjjre, et sous laquelle disparut heureusement l'honorable nom de famille qu'elle portait encore...
Mais, peu après, la reine Pomaré avait réalisé son rêve, elle possédait un appartement, dns chevaux, des voitures, et assez de chemises pour j)Ouvoir en changer plusieurs fois par jour... »
Un article du Consliliiiionnel, le 9 juin IS'il, lança en même temps le hal Mahille et la reine Pomaré :
« Le samedi, écrivait l'auteur de cet article, Charles de Boigne, est le beau jour du jardin Mabille. Ces soirs-là, le prix du billet s'élève jusqu'à deux francs (1), et ce n'est pas trop cher. Comme toutes les allées sont peignées et sablées ! Comme le gaz s'échappe en mille gerbes. Aimezvous l'oiseau de Siam, le billard indien? Préférezvous ces chevaux de bois ? La danse vous plaîtelle davantage ? Vous n'avez que l'embarras du choix, et puis la lionne du lieu, la tigresse qui s'est appropriée la vogue passée de Carabine et de IMousqueton, la reine Pomaré doit exécuter la polka ! On fait cercle, on se pousse, on se coudoie, on monte sur son voisin pour voir polker la reine
(1) C'était le prix officiel, mais sans duute, les autres jours, on entrait avec des réductions.
BALS ET CONCEnTS. MAISONS DE JEUX
Pomaré... elle danse au milieu des bravos et des trépigiuMiients. Ses abandons de tête ne sont pas toujours dun goût irréprochable ; ses airs penchés seraient peut-être blâmés par le classique et
Lisant un roman à haute voix.
sévère Cellurius (1) ; mais chez M. Mubilie, on ap[)récie beaucoup la désinvolture et les grâces un peu risquées.
Après la polka viennent les valses et les contredanses dites les Mabilliennes. Chucun a sa petite part de succès, mais tous les honneurs de la soirée sont pour la reine Pomaré. Quelques rivales auo- (1) Célèbre professeur de danse.
nymes voudraient en Vain la détrôner. Sa royauté repose sur le talent, elle est in.illaquable.
A onze heures, le eouvre-lcu sonne: la reine Pomaré remet son châle et son chapeau et abdique les applaudissements jusqu'à la semaine prochaine. Mais tout n'est pas hni: une singulière spéculation prolonge les danses sur la voie publique. La polka est chantée jusque sur les violons des aveugles, et les soirs de réception chez Mabille une foule d'aveugles s'échelonnent le long des Champs-Elysées, raclant sans relâche force polkas. Entraînés par le charme de la musique, les habitués de ]\Iabille se remettent à danser de plus belle, et polkent, d'aveugle en aveugle, jusqu'à la place de la Concorde (1).
A cette reine d'un jour, Privât d'Anglemont adressait ce sonnet qui devait faire partie d'un recueil intitulé la Guirlande d'amour^ et qui est daté du 1 4 octobre 18M (2).
O reine Pomaré ! ton trône est cliez Mabille : Là commence et finit ton royaume cliaimant ;
(1) H L.*! reine Pomaré est habituellemenl velue de blanc ou de noir. Les poignets chargés de bracelets bizarre?, le col entouré de bijoux fantastiques. Elle apporte dans sa toilette un goût sauvage qui justifie le nom qu'on lui a donné. Quand elle danse, on fait cercle autour d'elle, les polkistes les plus effrénés s'arrêtent et admirent en silence.» Théophile Gautier. Feuilleton de la Presse, du 20 août 1844.
(2) Il est reproduit dans la brochure que je citais tout à l'heure, Voyage autour de Pomaré...
là, fclée, enloiirée, amusaiile et facile,
Tu règues surlerf cœurs et tu n'as pas damant (1).
Les yeux émerveillés cherchent ta danse agile, Ta cour se réunit autour d'un bol fumant. Ton sceptre est un bouquet, ta couronne fragile S'enrichit tous les soirs dun nouveau diamant.
La presse aux mille voix, célébra ta venue : La foule suit de loin dans la longue avenue, Le galop triomphal de tes fiers alezans.
Oh ! que ta majesté soit heureuse et ravie D'avoir pendant six mois essayé de la vie Que Lais et Ninon menaient quatre-vingts ans.
On attribue à Romieu une poésie qui parut à la même époque et qui, mise en musique, eut beaucoup de succès :
0 Pomaré, ma jeune et folle reine.
Garde longtemps \\ verve qui t'entraîne. Sois de nos bals longtemps la souveraine,
Et que Musard
Pâlisse à ton regard.
Paré de fleurs, ton trône chez Mabille, A pour soutiens tous les joyeux viveurs ; Mieux vaut cent fois régner là que sur 1 lie (1) Où vont cesser de flotter nos couleurs. Aux yeux de tous la polka rajeunie Vient chaque soir attester ton génie
(1) Elle eut au contraire de nombreux amants, parmi lesquels, dit-on, Alphonse Karr.
(2) Taïti.
ICO LA VIE PARISIENNE SOUS I.OUIS-PIIII.IPPE
Et plus gaiement que dans l'Océanie, Tu vois 1 amour Pienouveler ta cour...
Dans son roman, N(ina^ j)u])lié en 1880, mais qui se passe, comme ou sait, à la lin du second empire, Emile Zola fit de la reine Pomaré, oubliée et déchue, une vieille chiffonnière qui se saoulait, « une ruine tombée dans la crotte ». Lorsque TAmbigu donna, le 29 janvier 1881, le drame de Busuach, dans lequel était transporté sur la scène ce passage du roman, Céleste Mogador, devenue comtesse Lionel de Chahrillan, qui était dans la salle, protesta par un coup de sifflet. Vingt ans après, à l'occasion d'une reprise de Nana, interviewée par un rédacteur de r Eclair, elle raconta, dans ce journal (1), les dernières années de la pauvre fille qui avait été son amie :
« Quand je la connus, elle n'était reine qu'au bal ; son intérieur — elle demeurait rue Gaillon — était minable...
Plus tard, elle habita aux Champs-El3'sées avec sa sœur, écuyère à l'Hippodrome. Quand je la revis, au retour d'un voyage, elle était très malheureuse de la trahison de cette sœur qui lui avait pris le seul homme qu'elle eût aimé avec une chaleur de grisette. Elle était sans grandes ressources, mais habillée avec élégance et logée dé-
(1) Numéro du S lévrier 1904.