SABLE COLLECTION
cemrnent. Mais, mon Dieu, combien elle avait changé ! Elle no tarda pas à s'aliter. J'allai la voir chez elle, rue Saint-Cioorg-cs, où, entre les deux croisées, un socle en bois doré supportait une Vierge de i)l;Ure. Les joues de Lise étaient creuses, ses Icvi-es trop rouges, sa respii-ation rauque. Sa sœur était là, qui lui criait, haineuse : « Toi qui te croyais aimée de tout le monde, où sont-ils donc tes amis? » Lise me serra la main : « Elle a raison, je suis abandonnée de tous. » Elle regarda ses maigres bras et me dit : « Que tu as bien fait de quitter ce genre de vie ! On oubliera ton passé, peut-être l'oublieras-tu toi-même. Ah! que celle qui a été honnête est bien récompensée à son heure suprême. Son compagnon est là qui la soigne, et qui, morte, l'accompagne, tandis que nous... »
Elle sulToquait. « Apporte cette Vierge près de moi. \'ois, ses bras sont ouverts pour tous les repentirs. Oh ! oui, je me repens, bonne Vierge... » Elle enroula son chapelet autour de son bras. « Le beau bracelet ! » fit-elle. Les prières de son enfance lui revinrent aux lèvres. Elle me demanda à rester seule.
Quand je rentrai, les portes étaient ouvertes, l'àme était partie. Je lui fermai les yeux et coupai de ses cheveux une mèche.
Huit jours plus tard, je retournai au cimetière
Montmartre, où sa place n'était pas marquée. Je vendis une robe de dentelle dont j'affectai le prix à un petit monument sur lequel vous pouvez lire : Ici repose Lise Sergent, née le 22 février 1825, morle le 8 décembre 18/i6. »
Elisabeth Vénard qui changea plus tard ce nom de bon augure en celui de Mogador, auquel elle ajouta le prénom de Céleste, qui lui convenait assez mal, avait débuté au bal Mabille presque en même temps que la reine Pomaré.
Elle était la fille d'une blanchisseuse parisienne et une partie de sa jeunesse s'était passée dans une maison close d'où, en 18/i0, un dandy qui s'amusait à faire des vers et qui s'appelait Alfred de Musset, la conduisit au Rocher de Cancale. Là, en manière de jeu, il répandit sur son corsage et sa robe tout le contenu d'un siphon d'eau de Seltz. Extraite de sa prison d'amour par la générosité d'un client très épris qui paya ses dettes, elle fréquenta, comme spectatrice, avant d'y jouer un rôle plus actif, le bal Mabille et eut la chance d'y connaître Brididi,
Le Coursonnais, surnommé Brididi (1), était un
danseur excentrique, au buste trop long, auxjam-
bes trop courtes, et qui tirait de ces imperfections
(1) Brididi, qui avait brillé au Mabille et au Château des Fleurs, mourut en 1876. Il a été mis en scène dans un vaudeville de Rochefort, joué aux Variétés, /o Vieillesse de Brididi.
un très bon parti. Jaloux des succès de Pomaré, il voulut lui opposer une rivale et il choisit Elisabeth Véiiard qui lui semblait avoir pour la polka de remarquables dispositions.
La polka qu'ils dansèrent ensemble, après l'avoir soigneusement préparée dans le silence du cabinet, appartenait à un genre nouveau. Elle se rattachait au cancan. Elle eut un très grand succès et ce soir-là la reine Pomaré ne fut pay la seule à connaître les joies du triomphe. Un cercle de spectateurs enthousiastes s'était formé autour des deux danseurs. « Il y a ici, s'écria Brididi, autant de monde qu'au siège de Mogador ! » Le nom de Mogador resta à Elisabeth Vénard.
Du bal Mabille, où elle ne réussit pas à éclipser sa rivale, Céleste Mogador alla figurer au théâtre Beaumarchais, où on ne la payait pas, sous prétexte qu'elle était assez jolie (1) pour pouvoir s'en
(1) Dans une biographie, publiée vers 18(5", et qui est trop élogieiise pour qu elle n'en soit pas l'auteur (Biographies Contemporaines, Mme Lionel, avec un portrait par E. Pe- NAUiLLE. Pans, chez tous les libraires) je note ce portrait Ue Céleste Mogador à quarante-cinq ans : « Il y a chez elle de l'aisance de la grande dame et du sans-gène de l'artiste, avec ce je ne sais quoi de particulier aux bas-bleus. On sent dans cet ensemble gracieux encore cette fermeté du bronze qui a été trempé dans la lave ardente des malheurs et des événements. La physionomie est fine, distinguée, voluptueuse, mais la vigueur du sang prolétaire éclate par maint endroit et fail comprendre la prodigieuse force de résistance de ce tempérament exceptionnel. C'est
passer. Puis le has.-ird d'une rencontre, chez un marchand à la toilette, avec Laurent Franconi, lui permit d'entrer comme écuyère à l'Hippodrome, où elle tomba de cheval et faillit se tuer.
La seconde période de sa vie est plus connue et d'ailleurs sort du cadre que nous nous sommes tracé dans ce chapitre. On sait que l'ex-danseuse de jNIabille épousa un gentilhomme ruiné, Lionel de Moreton, comte de Chabrillan, qu'elle avait rencontré au cale Anglais, et qui mourut le 29 décembre 1858 à Melbourne, où il était consul de France.
Comme celle du bal Mabille la vogue de la Closerie des Lilas, qu'on appelait aussi BuUier, du nom de son propriétaire, datait des dernières années du règne de Louis-Philippe.
La Closerie des Lilas avait succédé à la Chartreuse, créée par Carnaud aîné en 1838 et dont le principal ornement était la tente marocaine, ainsi baptisée après la bataille d'Isly. Dans ce bal champêtre, débutaient, avant d'aborder la Chaumine ou le Prado, les femmes qui se consacraient au bonheur de leurs contemporains. C'était en quelque sorte une école d'application.
Dans une brochure, qui est peut-être la plus
un des spécimens admirablement réussis de ce type parisien qui résiste à tout quand il a résisté aux multiples causes de destruction qui se groupent contre son enfance. »
rare de toutes celles qu'il publia (1), Privât dWnglomont en a tracé un tableau très vivant :
« La Chartreuse, dit-il, était ainsi nommée parce qu'elle était située sur l'emplacement des jardins de Tancienne Chartreuse à la rue d'Enfer, Le terrain était beaucoup plus bas que celui de la chaussée du Luxembourg, de la rué de l'Est, de l'Observatoire et du boulevard Mont-Parnasse; de façon qu'on était obligé de descendre une espèce de rampe assez raide, et couverte de planches disjointes, pour arriver à la tente marocaine, ou salle de danse.
« L'orchestre était placé à l'extrémité gauche en entrant, devant un rajoutis, qui servait de café. Cette salle était vaste, aussi peu décorée que possible, bâtie en planches et recouverte de toile peinte. Des statues en plâtre ayant la prétention de représenter les neuf muses, servaient d'ornements. Elles joignaient l'utile à l'agréable, car on avait si bien disposé leurs bras qu'on leur faisait supporter les lampes (Marcel, qui servaient à éclairer le lieu.
u Là, la mise décente n'était pas de rigueur, on y venait comme on voulait, ou plutôt comme on pouvait ; les femmes en bonnet ou coiffées en clie-
(1) La Cliiscrie des Lilas. Quadrille en prose, par Alex. Privât d'An(.llmont. Paris, typographie de J. Frey, L«, rue Croix-des-Pelils-Gliaraps, 1848.
106 LA VIE PAnlSlfc:^NE sous LOUlS-Pnil.lPPË
veux fjîute d'autres atours, et les liommes en vareuses. C'était bien par ma foi, le bar le plus original de Paris. 11 avait une physionomie à lui, physionomicétrange, bizarre et môme un peu burlesque, mais enfin elle existait. Sa population ne se voyait nulle autre part, elle semblait n'exister qu'à la Chartreuse et pour la Chartreuse. Depuis que ce bal a disparu, sa population est devenue introuvable, on ne la rencontre nulle part. Elle est sans doute ensevelie sous les décombres de la fameuse tente, elle a expiré avec le dernier soupir de l'orchestre de Carnaud.
Tout y était original : la musique, les musiciens, les instruments de l'orchestre, le père Carnaud luimême, et jusqu'aux beaux yeux et au charmant sourire delà toute jolie Mme Carnaud. ■
Les danses qui se dansaient là étaient uniques ; les toilettes des femmes ne se rencontraient nulle autre part, et les airs des quadrilles étaient particuliers. L'orchestration ne ressemblait à nulle autre orchestration connue. Tout y devenait instrument de musique : les sacs d'écus, les coups de pistolet, de fusil, les rangées de capsules fulminantes, les enclumes, les plaques de tôle sur lesquels on frappait le cri des animaux. Un homme dont le nom était en grosses lettres sur l'affiche, y faisait tous les solos, depuis le mirliton, le tambour et l'enclume jusqu'au cri du lion, du tigre ou le sac d'écus.
Toute cette musique baroque, étrange, exotique, inconnue, était de la coni[)Osition clo Carnaud, l'homme factotum, propriétaire de l'endroit. Il remplaçait à lui seul tout un bataillon d'employés. Il était chef d'orchestre, premier violon, restaurateur, caTetier, compositeur, et, de plus, littérateur. Oui littérateur, car il faisait des affiches comme on en a jamais vu, comme on n'en verra jamais. Il avait des mots à lui, il avaitinventc tout un lexique inconnu de l'académie. A chaque fête nouvelle, et les fêtes étaient nombreuses avec lui, il y avait un quadrille nouveau, et un nouveau mot toujours de plus en plus supercoquencicux, Tantôt c'était la fête des vendanges, quadrille déchirancochicandard, ou l'hôtel des haricots (1), avec accompagnement de chaînes et de bruits de clefs, sur l'air: Je naime pas les z'haricois, grand quadrille exhilarandcliranchocnosophe. Et mille autres encore plus ébourifïants les uns que les autres, que jamais Théophile Gautier lui-même n'aurait pu trouver... »
BuUier changea complètement le décor de la Chartreuse, devenue vers 18/i7 la Closerie des Lilas (2). A la place du simple bal-guinguette,
(1) C'était le nom que l'on donnait à la prison où étaionl enfermés les gardes nationaux qui faisaienl mal leur service.
(2) BuUier avait dirigé, en 1810, un café-i)al-reslaurant, le Prado d'été, situé rue de la Gaîté, et qui ne vécut i)n.s longtemps. On y dansait le dimanche, le lundi et le jeudi.
qui avait suffi aux ambitions de son prédécesseur (]ainaud,il fit construire une sorte de palais dos mille et une nuits, où régnaient l'ogive et l'arabesque (1).
Aussitôt le seuil franchi, on entrait dans le jardin par un berceau de feuillage. A droite des bosquets, autour desquels serpentaient de petits sontiers, s'offraient aux couples jieu désireux daltiier les regards. A gauche, trois salons maures(jues, décorés par Hippolyte Bazin, ornés d'arabesques bleues et rouges, abritaient (piatre ou cinq joux do tonneaux, des jeux de billard aux quilles, de billards anglais et du « Minotaure ». Il y avait aussi une balançoire et un tir au pistolet.
Ji^ntre les bosquets et les salons, autour d'un jet d'eau, sur un vaste espace sablé, on jouait au cerceau, au ballon et à la raquette.
Les bals avaient lieu le dimanche, le lundi et le jeudi. L'orchestre qu'avait dirigé Pilodo et après lui Desblinds, comptaient quelques musiciens qui, sans être des artistes de premier ordre, comme leurs confrères de l'Opéra, jouissaient d'une popularité de quartier, le piston Michiels, le flûtiste Bauler, le trombone Molle, et Tribourg qui de
(1) Pour les détails qui vont suivre, je me suis l)eauroup servi tl'une curieuse petite brochure, très documentée, le Jardin Huilier..., par Amédée Gunaicophile. Paris, 18i9, chez les marchands de nouveautés.
sa clarinette savait tirer des sons incomparables.
Quoiqu'un accident Teùt rendu boiteux, Factivité de Bullier ne s'en trouvait pas amoindrie. Il veillait à tous les détails, avec un zèle infatigable, et faisait au besoin sa police lui-même, admirablement secondé par sa femme, sa nièce, et son beau-frère, qui était d'un caractère très gai, et qu'on appelait, pour cette raison, le Père ril loujoiirs.
Au-dessous de cet état-major, fonctionnaient à la satisfaction générale, et dignes eux aussi de passer à la postérité, les quatre garçons de café Gérard, Gustin, Dabis... et Coquelin.
L'élément féminin était largement représenté à la Closerie des Lilas. Chacune de ces dames avait son surnom, et plusieurs de ces surnoms, trop expressifs, ne pourraient guère être cités qu'en latin.
On remarquait parmi ces habituées du jardin Bullier, Jeanne la Juive, Pauline la folle, qui était « encore plus aimable que folle ». Maria les Yeux Bleus, Marie la Gouape, Yictorine Gobelotte, Joséphine Pochardinelte, célèbre par son esprit à Temporte-pièce, et Clémentine Pomponnette, qui se piquait de littérature et montrait volontiers à ses admirateurs le manuscrit d'un vaudeville qu'elle avait composé « dans les loisirs qne lui laissait l'amour (I) ». Une de ces femmes, Davina,
1) Le Jardin Bullier, par Amédée Gunaicophile.
110 LA VIE PARISIENNE SOUS LOflS-I'IlII.H'PE
n'avait pas de surnom mais elle avait un coupé, et cela suffisait à lui faire une réputation. Le père Bullier aurait pu la donner comme exemple des avantages qu'offraient aux personnes habiles et bien ordonnées son établissement.
La Closcrie des Lilas était surtout fréquentée par des calicots et des étudiants, mais il y venait aussi des gens de lettres. Les mêmes raisons les y attiraient. Une des tables, dans un des salons mauresques, était en quelque sorte la propriété d'un groupe d'écrivains qui comprenait, avec quelques comparses sans importance : Murger, Edouard Plouvier, Vitu, Auguste Supersac, Charles Boverat, Antoine Fauchery et Théodore de Banville.
On donnait alternativement des bals, d'un gen-re plus relevé, et des concerts dans l'ancien bazar de la rue Montesquieu, dans la salle de la rue Saint- Honoré, n° 309, au théâtre Ventadour, dans la salle du boulevard Bonne-Nouvelle, dans la salle de la rue Vivienne — où Musard fut engagé comme chef d'orchestre, en 1836 — et aux Mille- Colonnes, rue de la Gaîté, dans un vaste local construit en 1833 par l'architecte Duquesney.
Les concerts Montesquieu, dirigés par un excellent chef d'orchestre, Becquié de Pégreville, furent inaugurésle 9 novembre 1833. « Cette soirée
BALS ET CONCEHTS. MA1«0NS DE JEUX lH
musicale, écrivait Lesur dans son Annuaire (1), a été terminée par six morceaux do musique exécutés soit avec des cors ou des roseaux, soit avec la voix, par vingt-deux musiciens qui composent (sous la direction de Kosloiï) l'orchestre uninolc. Chaque musicien, avec sa voix ou l'instrument qui lui est confié, ne fait jamais que la même note...
Les instruments dont se servent les vingt-deux musiciens russes sont des cors dont la forme ressemble à celle des trompes avec lesquelles les bergers suisses rappellent les bestiaux. Ces cors ont depuis cinq pouces jusqu'à huit pieds de long pour parcourir depuis les sons aigus jusqu'aux plus graves... »
En 183^, la salle Montesquieu, remise à neuf, redevint un bazar.
Aux concerts des Champs-Elysées donnés en plein air, avaient succédé, en 1833 également, les concerts des Champs-Elysées d'hiver, dans une très belle salle de la rue Saint-Honoré ou salle Valentino qui avait été tour à tour un manège, un bazar, et une église, l'église de Tabbé Chatel. Soixante musiciens formaient l'orchestre, dirigé par Musard.
11 y eut dans cette salle Saint-Honoré de très beaux bals et on y dansa, en 1 837, le quadrille des
(1) Année 1833, à la date du 9 novembre.
112 I.A \Ul PAIUSIEN.NE SOLS LOUIS-PHILIPPE
Huguenots dont Mme de Girardin, dans une de ses le lires parisiennes, à la date du 11 janvier 1837 (1), constate l'habile et dramatique mise en scène ;
u Le quadrille des Huguenots, dit-elle, est d'un elTet merveilleux. Rien de plus fantaslique; les lumières de la salle pâlissent et fout place à une clarté rougeâtre qui veut imiter un incendie, et c'est alors un étrange spectacle que ces figures joyeuses, que ces déguisements de toutes couleurs, de toutes gaités se dessinant dans ces lueurs funèbres... Le tocsin sonne, le tam-tam retentit et l'orchestre est implacable; il hâte la mesure, il ne laisse pas le temps de respirer, et la fusillade est parfaitement imitée; et l'on entend des cris, des plaintes et des rires ; c'est la guerre civile, c'est un massacre enfin : l'illusion est complète. »
Au théâtre Ventadour, où furent donnés aussi des bals, des concerts et des fêtes de nuit, Baudoin, chef d'orchestre des bals de la cour, fit exécuter, pendant l'hiver en 1837-38, par cent musiciens, « des quadrilles, valses et galops entièrement inédits »,
L'intérêt tout particulier des concerts, pendant
(1) Dans cette même lettre, Mme de Girardin remarque que ces bals de la salle Saint-Honoré étaient à la mode, de même que les concerts qui y avaient lieu, pendant l'hiver.
le règne de Louis-Philippe, venait de l'exceptionnelle valeur des nrlisles qu'on pouvait y entendre. Jamais peut-être il y eneut d'aussi l'emarquables. 11 suffira, pour en donner la preuve, de citer, parmi lespiiinistes, ^Ime Pleyel, Lacombc, Listz, Chopin — parmi les violonistes, Liùnert, Léon Décieux, Bessems, Vieuxtemps et Paganini — parmi les violoncellistes, Piatti et Batta (1).
Paganini vint pour la première fois à Paris en J8ol . On l'y connaissait déjà par ses études de violon qui y avaient été publiées depuis longtemps.
Le 9 mars 1831, il se fît entendre à l'Opéra, et par la perfection de son jeu suscita un enthousiasme extraordinaire. Quelques concerts, où se pressait une foule énorme et dont les billets coûtaient fort chers, lui rapportèrent, dit-on, 180.000 francs.
L'étrange aspect de l'homme aidait au succès de l'artiste. Le voici tel que nous lé représente un artiste de Gustel-Blaze,dans le Journal des Débals :
c< Cinq pieds cinq pouces, taille de dragon, visage long et pâle, fortement caractérisé, bien avanlagé du nez, œil d'aigle, cheveux noirs, longs et bouclés, flottants sur le collet, maigreur extrême, deux rides, on pourrait dire qu'elles ont gravé ses
(1) On peut citer aussi le harpiste Léon Gatayes.
exploits slirses joues, car elles ressemblent aux SS d'un violon ou d'une contrebasse. Ses prunelles, étincelantes de verve et de génie, voyaocent dans l'orbite de ses yeux et se tournent lentement vers celui de ses accompagnateurs dont l'attaque lui donne quelques sollicitations. Son poignet tient au bras par des articulations si souples que je ne saurais mieux le comparer qu'à un mouchoir plié au bout d'un bâton, et que le vent fait flotter de tous les côtés. »
Les bruits les plus bizarres circulèrent sur le grand artiste. Une longue captivité à la suite d'un crime mystérieux, lui avait permis, assurait-on, de perfectionner, sans crainte d'être dérangé, sentaient. 11 est certain que la légende naissait d'elle-même sous les pas de ce personnage qui semblait sortir des contes fantastiques d'HolTmnnn.
Pendant l'hiver de 1832-33, il habita Paris, mais en prenant toutes les précautions possibles pour ne pas être reconnu. 11 logeait dans unpelit appartement, au sixième étage, il mangeait dans un restaurant de quatrième ordre, et il ne sortait guère que le soir pour aller s'enfermer dans une baignoire du Palais-Royal et y suivre les progrès d'un jeune comédien, d'un enfant, dont le talent l'intéressait.
11 revint à Paris en '183/i et en 1837. Au cours
de ce dernier voyage, Jules Janin lui reprocha d'avoir refusé son concours à un concert donné au profit des inondés de Saint-Etienne. Ce reproche lui fut si sensible que depuis il ne voulut plus jouer qu'au profit des pauvres.
Pour exploiter sa réputation, des spéculateurs avaient fait construire, chaussée d'Antin, une salle de concerts qu'ils appelèrent le casino Paganini. Il avait mis cent mille francs dans ralfaire. Il les perdit. D'interminables procès suivirent qui contribuèrent beaucoup à l'affaiblissement de ses facultés. Il alla se réfugier à Nice et il y mourut le 27 mailSZiO.
Quelques mois après, le 7 août 1840, un grand artiste, dont Paganini avait protégé les débuts, Berlioz, donnait un concert dont le Journal des Débals fit ce ti'ès élogieux compte rendu.
<i Le concert qui a eu lieu le vendredi, 7 août, dans la salle M vienne, a mérité d'être signalé comme une de ces solennités musicales dont les plus belles séances du Conservatoire peuvent seules donnnr une idée. Il a été également remarquable par le choix et la variété des morceaux, la verve et l'ensemble de l'exécution, et par l'enthousiasme vrai, spontané, d'un nombreux et brillant auditoire. C'est un hommage légitime rendu par toutes les opinions qui peuvent partager le monde musical, à la fermeté, à la persévérance, à l'iné-
branlable conviction d'un artiste vraiment digne de ce nom. M. Berlioz n'a jamais si obséquieusement recherché, -^li dédaigneusement négligé la popularité : aussi y arrive-t-il aujourd'hui par le droit chemin. Une audition fréquente de ses belles symphonies a rendu familière à tous les musiciens l'intelligence de celtf! langue hardie, originale, mais toujours poétique et vraie, qui ne blesse que la routine et les préjugés du métier, et où brillent la correction, l'élégance, l'harmonie classi(jue de la grande école qui a fondé le drame et la symphonie modernes.
C'est un spectacle digne d'intérêt qu'une séance musicale qui résume les immenses travaux d'un compositeur tel que M. Hector Berlioz. S'il y a une certaine hardiesse à occuper ainsi le public de soi, et rien que de soi, à se multiplier dans son œuvre d'artiste, le succès a complètement fortifié cette témérité. Le public s'est complaisamment laissé entraîner d'émotion en émotion, et il a applaudi avec le même enthousiasme, l'ouverture de Benvenulo Cellini (i), morceau plein de mélodie et de verve, et surtout précieux travail de style, la première partie de la symphonie d'Harold, la Marche des Pèlerins, la Sérénade dans les Abnizzes, le Bal
(1) Opéra en 2 actes ; paroles de L. de Wailly et Barbier, musique de Berlioz, représenté pour la première fois à rOpéra, le 3 septembre 1838.
BALS ET CONCERTS. MAISONS ni-: JEUX 117
de la symphonie raiita.sti([ue, la Marche du supplice et enfin la grande Symphonie Militaire, composée pour les anniversaires de juillet. La marche triomphale de cette symphonie doit être classée parmi nos plus beaux airs nationaux. »
De ces « solennités musicales », dont parle, dans Tordre que nous venons de reproduire, le Journal des Bébals, il y en eut, de \S!iO à iSliS, quelques-unes qui méritent d'être rappelées :
En ISlih (au mois d'avril) le concert donné par Liszt.
En 18/i5, le 30 octobre : une matinée musicale, dans la salle Erard, où fut exécuté, avec un très grand succès, le poème biblique de /?«/A, paroles d'iVlexandre Guillemin, musique de César Franck. On remarqua parmi les auditeurs la princesse Belgiososo, Liszt et Spontini.
En 1846, le 6 décembre, le concert donné par Berlioz dans la salle de l'C'péra-Comique, et où on exécuta pour la première fois la Damnation de Faust.
En 18i7, le 7 mars, l'exécution au Conservatoire de Christophe Colomb, ode-symphonie de Félicien David, au profit de l'association des artistes musiciens — le 16 mars, l'ouverture des fêtes musicales d'Enghien dans les salons du restaurant Desmarres.
118 r,A VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PIIIMPPE
Un divertissement d'un autre genre, plus coûteux que les bals ou les concerts, fut interdit officiellement, pendant cette période de notre histoire, à bon nombre de Parisiens, qui s'arrangèrent d'ailleurs pour le rétablir à leur profit, ou plutôt à leurs dépens, mais sans le patronage et la complicité du gouvernement.
Le 31 décembre 1837, à minuit, toutes les maisons de jeu publiques furent fermées. Celles du Palais-Royal avaient rapporté cette année, au fermier des jeux, j)lus de 8 millions de bénéfices, sur lesquels TÉtat avait touché 1.3/4'1.8'i6 francs (1).
Au n" 113, de sinistre mémoire, un ouvrier qui avait perdu, dans cette soirée du 31 décembre, une grosse somme, se tua.
A Frascati, rue de Richelieu, il y eut une telle affluence qu'à partir de dix heures on fut obligé de fermer les portes donnant sur la rue. La sortie des joueurs et des joueuses fut passablement mouvementée. « Les dames habituées étaient accueillies, à mesure qu'elles paraissaient, par des quolibets mêlés d'épithètes peu courtoises, à ce point que les sergents de ville crurent devoir intervenir. Quelques personnes ont été arrêtées et relâchées, il est vrai, bientôt après. Les sergents de ville ont alors pris le parti d'olfrir à ces dames une
(1) Celte mesure était évidemnienl très morale, mais le Palais-Royal ne s'en releva pas.
autre protection ; ils prenaient cliacune d'elles par le bras à droite et à gauche et les conduisirent jusqu'à la plus prochaine voilure (1). »
C'est ainsi que les représentants de l'autorité surent unir au respect des règlements la plus exquise galanterie.
(1) Annuaire de Lesur. Année 1837, à la date du 31 décembre.
LES THÉÂTRES DE l83o A 1 848
THÉATRF-FRANÇAIS
1830. A la réouverture, le Théâtre-Français donne, sur la proposition de Michelot, douze représentations (une par arrondissement) au profit des victimes des trois journées.
1831. Le répertoire se ressent des passions politiques du jour. 11 essaie de se montrer libéral et <( anti-jésuite ». On joue les Intrigants ou la Congrégation, de Delaville (pièce qui datait de 1825) — Charlotte Corday, de Régnier Destourbet — Camille Desmoulins, de Mallian et Blanchard, etc. Ce répertoire tendancieux n'a d'ailleurs qu'un succès médiocre et les recettes baissent considérablement.
LES THÉÂTRES DE lS3o A l8'|8 121
Jouslin de la Salle, ex-régisseur général de rOdéon, est nommé régisseur général du Tiiéàtre- Français.
Début de Reguier dans les seconds comiques.
1832. Retraite d'Emilie Leverd.
Rentrée de Mlle Mars, malgré l'opposition sournoise de plusieurs de ses camarades, et surtout de ses camarades l'emmes, qui lui reprochent d'être trop âgée.
Au mois d'octobre, '25.000 francs de subvention sont accordés au Théâtre-Français.
1833. Jouslin de la Salle est nommé directeur (le comité avait eu jusqu'alors les pouvoirs administratifs et en avait fait un assez mauvais usage).
183i. Mort de Mlle Bourgoin et de Mlle Candeille.
Début de Mlle Plessy, dans les amoureuses, et de Mme Dorval.
1835. Mort de Mlle Duchesnois et de Baptiste aîné.
Début de Provost, dans les rôles à manteaux, et de Mme Volnys (Léontine Fay).
4836. Mort de Mlle Sr.inval cadette.
Création du Musée Molière.
1837. Jouslin de la Salle donne sa démission. Il est remplacé par Vedel, caissier du Théâtre-Français depuis vingt ans. Dans les derniers jours de décembre, Vedel obtient pour le Théâtre-Français
122 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-lMIILII'l'E
le privilège d'exploiter pendant trois ans l'Odéon. (Ce privilège ne dura que jusqu'à la clôture de l'année 1838.)
1838. Buloz est nommé commissaire royal à la place du baron Taylor.
Le d 2 juin, début de Rachel dans le rôle de Camille d'Horace.
1839. Mort de Baptiste cadet.
Représentation de retraite de Lafon.
18Û0. Retraite de Vedel.Le comité s'administre lui-même sous la surveillance du commissaire royal; Buloz.
18il. Retraite de Mlle Mars, de Joanny et de Saint-Aulaire.
Début d'Augustine Brohan, dans les rôles de soubrettes.
1842. Rachel est reçue sociétaire. Elle s'empare de la loge de Mlle Mars.
Début de Maubant dans les rôles de confidents.
18/i3. Mort d'Emile Leverd.
Augustine Brohan est reçue sociétaire. (Les sociétaires à cette époque étaient : Samson, Perier, Régnier, Ligier, Beauvallet, Geffroy, Provost, Guyon, Brindeau, Mme Desmousseaux, Mante, Anaïs, Plessy, Noblet, Rachel et Mélingue).
iS'iZi. Début de Got (seconds comiques).
1845. Fugue de Mlle Plessy à Saint-Pétersbourg.
LES THÉÂTRES DE l83o A iS^S 123
18/i6. Mort de Lafoii et d'Emile Contât.
Début de Mlle Judith, dans les amoureuses.
18/i7. Buloz est nommé administrateur du Théâtre-Français.
Mort de Mlle Mars.
Début de Mme AUan (premiers rôles de comédie).
18Z|8. Le Théâtre-Français devient Théâtre de la République.
Buluz donne sa démission.
Parmi les grandes premières au Théâtre-Français pendant cette péiiode, on peut citer :
Louis XI, de Casimir Delavigne, le 11 février 1832;
Le Roi s'amuse, de Victor Hugo, le 22 novembre 1832;
Les Enfants d'Edouard, de Casimir Delavigne, le 18 mai 1833;
Bertrand et Raton, de Scribe, le \!x novembre 1833;
Chatterton, d'Alfred de Vigny, le 12 février 1835;
Angelo, de Victor Hugo, le 28 avril 1835 1);
(1) « C'était l'introduction au Théâtre-Français du mélodrame pur sang accompagné de tous ses accessoires : clefs de portes secrètes, souterrains, couloirs obscurs et ignorés, poison, Conseil des Dix, assassins de Venise, madones, rien ny manquait. Mais Mile Mars, dans le rôle de la Ti.^bé, Mlle Mars, transformée en courtisane amoureuse; Mlle Dorval, Calarina, en face de Mlle Mars, Mlle Durval
124 f.A VIE PAniSIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE
La Camaraderie, de Sciil)e, le 19 janvier 1837;
Mademoiselle de Belle Isle, d'Alexandre Dumas, le 2 avril 1S39;
Cosima, de George Sand, le 29 avril IS'iO;
Le Verre d'eau, de Scribe, le 17 novembre ISiO;
Les Burgraves, de Victor Hugo, le 7 mars 4843(1);
Virginie, de Latour Saint-Ybars, le 5 avril 1 815 ;
Un Caprice, d'Alfred de Musset, le 27 novembre 1847.
tendre et passionnée, le spectacle, attrayant et pénible tout à la fois, de ces deux puissances du théâtre se mesurant du regard, et luttant de verve, d'entrain et d'inspiration ; les deux écoles aux prises le même soir; la diction pure et suave, le goût exquis de l'une des deux actrices, l'élan, la passion, le génie inspiré de l'autre; certes il y avait là les cléments d'une curiosité immense et que tout Paris littéraire voulait satisfaire. Les quatorze premières représentations produisirent 60.000 fiancs, et la recette de la quinzaine montait encore à 4.000 francs. » Eugène Lau> GiER, la Comédie-Française depuis 1830. Paris, 1844, p. 62.
(l) « Les deux camps classique et romantique se livrèrent à des discussions acharnées dans la presse, dans les salons et au théâtre, où des applaudissements frénétiques luttaient pour ainsi dire corps à corps avec des siltlets obstinés. Ceux-ci attaquèrent tout dans les Burgraves, jusqu'au nom de trilogie dont la pièce est pompeusement parée; ils n'accordèrent même pas à M. Victor Hugo ses qualités ordinaires de style et de poète, et lui nièrent le droit de faire parler ses personnages, quand ils auraient dû agir avant tout. Ceux-là proclamèrent l'œuvre nouvelle la plus belle production des temps modernes, et personne n'était disposé, du reste, à se faire la moindre concession... » Eugène Laugier, la Comédie-Française depuis 1830... p. 210.
Julia Grisi
(Débute au Tliéâlre llalien 1S32)
LES THÉÂTRES DE l83o A l848 125