THÉÂTRE DES FUNAMBULES
« Bertrand, ancien marchand de beurre à Vincennes, s'était fiiit voiturier. Il avait acheté un coucou, puis un autre coucou, et transportait les
(1) Musée des Familles, 1847.
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Parisiens à Vincennes et les Vincennois à Paris. Un jour qu'il transportait Mme Saqui et son mari à la f(He du Donjon, une discussion s'éleva entre le le conducteur et la célèbre acrobate. Celle-ci le traita de Fabricant de rosses, de marchand de beurre en gras de veau ; elle l'appela détrousseur de grandes routes, etc., etc.
Bertrand, furieux, jura de se venger de la sauteuse, comme il l'appelait.
Se venger !... Comment ?
Parbleu en lui créant une redoutable concurrence.
Mais Bertrand n'avait pas assez d'argent pour accomplir seul le gigantesque projet qu'il roulait dans sa vaste tête.
Il alla trouver un ami, M. Fabien, marchand de parapluies, fort amateur de spectacles du boulevard du Temple, et lui communiqua son idée.
Fabien accepta et apporta sa part de fonds (1). »
C'est ainsi que le Théâtre des Funambules naquit d'une dispute entre une danseuse de corde et un conducteur de coucou, subventionné par un marchand de parapluies.
11 s'installa (en 1816) dans un local occupé par des danseurs de corde réputés, les Monrose, et qui était contigu d'un côté au Théâtre-Saqui et de l'autre à la Gaîté. Il ne commença à devenir
(1) LÉo^ PÉBiCAUD, le Thédlre des Funambules.
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vraiment populaire qu'une douzaine d'années plus tard lorsque Gaspard Deburau y fut engagé.
Gaspard Deburau était né le 31 juillet 1796 à Newcolin en Bohème. Son père, ancien soldat, plus chargé de famille — il avait trois garçons et deux filles — que d'argent, se trouvait à Varsovie quand il apprit qu'il avait à recueillir en France un petit héritage. Pour faire le voyage de Pologne en France il eut l'idée de transformer ses fils en bateleurs et ses filles en danseuses de corde. Ils arrivèrent enfin, après bien des péripéties, à Amiens, où l'héritage se trouva être une misérable masure et un petit lopin de terre. Le père Deburau s'empressa de les vendre.
La vie de bateleur recommença. La famille Deburau joua un peu partout, à l'étranger comme en France. Puis on s'installa à Paris, rue Saint- Maur, et la troupe ne tarda pas à acquérir une certaine réputation. Le fils aîné de Deburau, Nieuwensek, reçut le surnom glorieux de roi du tapis, et le second, Etienne, celui de sauteur fini. Gaspard restait obscur et ignoré, et son père était convaincu qu'il n'arriverait pas à grand'chose. Une de ses sœurs épousa plus tard le lieutenant-colonel Dobrowski. L'aînée, la belle Hongroise, îut une des célébrités de la Banque.
Gaspard Deburau avait dépassé la trentaine, lorsque Nicolas-Michel Bertrand, directeur du
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théâtre de Funambules, domicilié boulevard du Temple, 18, l'engagea pour trois ans, du lundi après Pâques, 1828, au dimanche des Rameaux, 1831, à raison de 35 francs par semaine.
Il devait, d'après son traité, jouer autant de représentations que le désirerait son directeur, et les représentations étaient nombreuses — quelquefois six par jour la semaine, et neuf le dimanche.
Les pièces données au théâtre des Funambules (1) étaient des espèces de canevas où presque tous les effets étaient laissés à la fantaisie des acteurs.
I^a troupe se composait de Laplace, ancien cordonnier (Cassandre), Cossard (Arlequin), Charles (Léandre), Deburau (Pierrot), Reine Benedict (Golombine) et d'une naine, Caroline Laponne.
Cette naine se trouvait en 18/il avec son frère Carlo au Théâtre-Saqui et ils se disposaient alors à partir pour l'Amérique où ils avaient un engagement : « Caroline, écrivait un critique drama-
(1) Ma Mère l'Oie ou r Arlequin el l'Œuf d'or, le Bœuf enragé, pantomime arlequinacle, par Laurent père. —La Bague de la \ ierge, par EufiÈNE Grange. — Les Épreuves, par Deburau el Charles. — Salan Erniile ou Pierrot statue. — Les 26 infortunes de Pierrot. — Le Billet de mille francs, etc. On cile une de ces pantomimes, P/erro/ en Afrique, par Charles, qu eut 400 représentations aux Funambules et fut payée à l'a'iteur 40 francs.
tique (1), est de la taille de trois pieds trois pouces; elle est âgi'-e de ving-t-cinq ans. Ses formes sont arrondies et bien potelées ; sa démarche et toutes ses poses sont trracieuses. Sa bouche, quoique un pou grande, est pleine de grâce parce qu'elle soui'it toujours agréablement. Ses yeux sont vifs et animés; ses petits pieds, bien attachés, fonctionnent avec légèreté; ses bras, bien ronds, ne sont jamais mal placés; et ses gestes, peu multipliés, sont toujours justes. Il y a peu d'actrices, dans nos grands théâtres, douées de plus d'intelligence que cette charmante petite personne. Ses talents sont variés presque autant que le jeu de sa physionomie : elle joue la comédie avec abandon et la pantomime avec expression. Elle chante, elle danse aujourd'hui sur les planches, elle qui jadis marchait aussi sûr la corde... Enfin, c'est une petite miniature que -tous ceux qui l'ont vue ont applaudie avec enthousiasme, et que tous ceux qui la connaissent particulièrement, aiment et estiment, parce qu'elle est fort laborieuse et d'un caractère aimable et enjoué... »
Avoir du talent ne suffit pas. Il faut que ce talent soit aperçu et signalé par un de ces hommes qui, à tort ou à raison, imposent leur opinion à la
(1) .1. P. Vallier, Recherches sw les causes de la décadence des Théâtres el de VArl dnimalir/ue en France. Paris, 1841, p. 95.
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foule. Une étude très élogicuse de Jules Janin, en 1833, fit connaître Deburau et accrut la vogue du théâtre où il jouait (1). Des écrivains, Balzac, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, otc.^ des artistes, des acteurs et des actrices deâ grandes scènes (2) allèrent voir la célèbre mime.
(1) La même année, une revue anecdotiqiie lui consacrait, dans son numéro de novembre, une hioj^rapliie qui renferme quelques détails peu connus et dans le-cjnels je noie ce passage :
« Deburau paie des contributions de|)uis la Révolution de juillet, possède un petit mobilier, mais il n'est pas encore de la garde nationale. Kn 1832, Deburau parut pour la première fois dans le monde, il y alla en habit noir et en bas de soie; invité à la noce d'an avoué il eut l'honneur de danser avec des femmes d'avoués, et déjouer à l'écarlé avec des agrées au tribunal de commerce.
En société, il est posé, parle peu, fume toute sorte de tabac quil renvoie par toutes sortes d'orifices...
Outre son talent d'artiste, il a plusieurs talents d'agrément; il sait démonter une serrure, jouer du galoubet, faire des armes, signer son nom et clouer un tableau contre le mur.
A son théâtre, il est despote; il n'en fait pas moins mille niches à ses camarades : plus d'une fois il a dérangé le tonnerre, troué le tambour, égaré les écharpes, poché l'œil des amoureux, étouffé le chanteur avec de la galette chaude, abimé les comparses de poudre siernulatoire. Il a volé plus d'une perruque et fait manquer plus dune entrée. C'est un farceur aussi disposé à lancer un épigramme qu'un coup de pied. Au demeurant, homme de bon naturel et très aimé de ses joyeux compagnons. »
(2) Théodore de Banville assure qu'un soir Mlle Mars, Mlle Georges et Mme Malibran se trouvèrent réunies aux Funambules dans la même loge. — Musée des Familles, 1846 (article intitulé les Pclils Théâtres de Paris, et quia été plus tard réuni au volume).
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Ceux-là rendaient justice à son art incontesté, mais ils n'étaient pas ses plus fervents admirateurs. Par la simplicité et la naïveté de son jeu, par sa touchante balourdise, par sa sottise malicieuse, par la gaucherie de ses amours, par ce je ne sais quoi de craintif et de mélancolique qui se mêlait à sa gaîté, par sa tendance incurable à se laisser duper par les mots autant que par les choses, par son amoralité enfantine, par l'ingénuité de ses vices, Pierrot-Deburau était peuple. Le peuple — le peuple de cette époque qui n'était pas encore dévoré par l'envie et la haine — l'aimait, ce fantoche blafard, cet amoureux impénitent, ce menteur candide et sympathique, et se reconnaissait en lui.
Deburau savourait ces hommages bruyants et sincères, mais aux Funambules il ne se croyait pas à sa place. Le 12 octobre 183*2 il avait joué au Palais-Royal pour un bénéfice dans le Lutin femelle: et, malheureusement pour lui, avec un succès médiocre. Il n'en continuait pas moins à aspirer aux rôles sérieux et aux grandes scènes.
Condamné à rester aux Funambules, une aventure tragique lui fit perdre en grande partie et tout d'un coup la sympathie dont il jouissait.
En 1836, par une belle journée d'avril, Deburau se promenait en bon bourgeois, avec sa femme, à Bagnolct. Ils croisèrent un jeune ouvrier qui en
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apercevant le mime s'écria : Ohé! Pierrot! Ohél Dcburau ne voulait être Pierrot que sur la scène. Dans un accès de l'ureur, il donna un coup de poing au mauvais plaisant qui l'avait interpellé. Il n'était pas encore calmé lorsque, au retour, il rencontra le même ouvrier qui répéta son cri ironique et familier, à la grande joie de la foule qui sans doute n'y entendait pas malice. Oeburau vit rouge. Il asséna sur le front de celui qui le provoquait pour la seconde fois un si rude coup de tanne qu'il l'étendit raide mort. On a écrit une pantomime intitulée Pieri'ot assassin. Ce jour-là, Deburau la joua au naturel.
^ Arrêté, il fut enfermé à Sainte- Pélagie, et c'est de là qu'il écrivit à un ami cette lettre :
« Mon cher ami,
Vous trouverez ci joint un brouillon d'une lettre que je veux vous soumettre avant de l'envoyer à mon capitaine et à mes camarades de la garde nationale qui ont signé une requête en faveur de ma mise en liberté. Entre tous les témoignages d'amitié que j'ai reçus à l'occasion de mon malheur, celui-ci m'a touché aux larmes.
Je ne pense pas remonter sur les planches avan^ un mois, par convenance d'abord, et puis parce que je n'ai pas le cœur à ça. Je ne puis plus tou-
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cher un bâton sans qu'il me brûle les doigts, sans que la tète me tourne, sans que le cœur me manque. J'aurai beau faire, cette mort-là sera toujours entre Mon public et moi.
Quand je ferai le moulinet avec ma canne pour me défendre contre des ennemis imaginaires, les spectateurs songeront à Pierrot assassin et ça les glacera de rire. »
Les spectateurs y songèrent en effet. Deburau ne retrouva plus son ancienne popularité. Cette avcnlure marqua non pas la lin de sa carrière, mais celle de ses plus grands succès. Il en (ut très peiné et la maladie pour achever de l'abattre vint en aide aux remords. Après avoir longtemps scmffert d'un asthme très douloureux, il mourut jeune encore et presque oublié, le 18 juin 18/i6.
TIIÉATRE-NAUTIQUE
Ce théâtre ouvrit le 10 juin 183/i dans la salle Ventadour. 11 avait comme spécialité un vaste b;issin de 2 à 6 pieds de profondeur, sur lequel on devait représenter des scènes maritimes mais qui fut peu utilisé. Il débuta par une pièce intitulée Guillaume Tell et dans laquelle l'eau ne joua aucun rôle quoique le bassin eût pu figurer à la rigueur un des lacs de la Suisse.
Fanny Essler
(Théâtre de l'Opéra)
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On y ro|)résenta des pantomimes, des ballets et l'opéra allemand.
Le directeur était un certain Saint-Esteben, qui avait |)our chef d'orchestre Gérard, ancien chef dorchestre de l'Opéra itidien, et pour maître de ballet, Meury, premier maître de ballet du ThéAtre de Vienne.
Le Théâtre-Nautique ne vécut que quelques mois. Il ferma au mois de décembre 183/i.