THÉÂTRES
De nos jours, quelques familles dramatiques ont le privilège de pouvoir à elles seules composer toute une troupe : par exemple :
M. iNIme et Mlles Fay.
MM. Mmes et Mlles Camoin, etc., etc., etc.
Il en est une autre plus nombreuse et bien connue, qui est -ainsi composée :
(1) On reconnaîtra là Va première édition d'un mot qui fit à lui tout seul presque toute la réi>utalion lilléraii-e d'un pamphlétaire de notre époque.
Un père (1) (qu'on appelait autrefois père noble, mais qu'on nomme autrement aujourd'hui), vieil acteur usé, qui n'a plus que quelques redites.
Une mère (2), bonne et -respectable femme, jiimée du public, mais se sentant elle-même peu propre aux rôles brillants qu'on veut lui faire jouer.
Trois jeunes premières (3) d'un physique agréable, comme on dit dans les Petites Affiches.
Une duèg-ne [!\) parfaitement bien placée dans la Jeune Femme colère^ dans le Diable à quatre et dans le Mariage secret (5), c'est la forte tête de la troupe.
Un jeune premier, amoureux, fadasse et sans verve (6). Il a couru la province sans succès, il a été sifflé récemment sur le grand théâtre de Lyon, où il a voulu jouer le Conciliateur.
Un second jeune premier (7), doué de quelques moyens et de bonnes intentions. Il a refusé l'année dernière un engagement en Belgique.
(1) Louis-Philippe.
(2) La reine Amélie.
(3) Les ti'ois filles de Louis-Philipi)e.
(4) Mme Adélaïde.
(5) La jeune femme colère, comédie en un acte, d'ETiENivE. De que! Diable à quatre et de quel Mariage secret, Bérard veut-il parler, c'est assez difficile à dire. Chacun de ces deux Litres est porté par quatre ou cinq pièces.
(6) Le duc d'Orléans.
(7) Le duc de Nemours, à qui avait été offert le trône de Belgique
Un troisième (1) qui n'a encore paru que dans le Petit Matelot (2), début peu satisfaisant.
Enfin, un quatrième (3), fort jeune encore, auquel une direction, un peu trop audacieuse, a fait jouer dernièrement un rôle dans les Héritiers {h), au srand mécontentement et au ffrand scandale du public.
Cette troupe, après avoir tenté d'exploiter le petit théâtre du Palais-Royal, vient d'obtenir, à prix vivement débattu, l'entreprise du théâtre de la cour. On croit qu'elle n'y jouera guère que la parodie.
Pour un genre si peu noble, le public trouve les billets bien chers. » [Cancans fulminants.)
Contre les attaques, contre les piqûres cuisantes de cette nuée de journalistes, le gouvernement se défendait par des procès. Une statistique, dressée en 1833, en portait le nombre jusqu'à cette époque à plus de 400 (5). La prison de Sainte- Pélagie s'ouvrit largement à ces polémistes peu respectueux. Bérard y fut enfermé en 1832. Il écrivait de son cachot ou, pour parler plus exactement, de sa chambre.
(1) Le prince de Joinville^ le marin de la famille.
(2) Opéra -comique de Pigaull-Lebrun, musique de Caveaux.
(3) Le duc d'Aumale.
(4) Comédie en un acte, de Alexandre Duval. Bérard fait allusion à l'héritage du prince de Condé.
(5) La Mode, à elle seule, de 1830 à 1848, eut à payei 32.000 francs d'amende
« J'ai une fenêtre grillée, qui éclaire quatre murailios chargées d'inscriptions douloureuses. Ici, c'est une fille repentante qui a tracé ses émotions ; on lit : « Gosefîne, la plus inossante des famm fut enfermée ici le disse da ou ». A côté, un frère républicain a écrit ces vers de Chénier : « Les républicains sont des hommes, les esclaves sont des enfants. » Un peu plus loin, une autre femme se plaint de l'injustice du sort : « Virginie est bin chagrinn ; 29 gours dans ce lient... Voilà où conduit la gustice de présan (1) ! »
Sainte-Pélagie c'était une prison de famille (2). Elle l'était déjà sous la Restauration.
Dans une brochure publiée en 1836 (3) et qui ne fut tirée qu'à très peu d'exemplaires, pour ses amis, le chansonnier Eugène de Pradel, qui avait gémi lui aussi sur la paille humide des cachots [h], raconte une visite qu'il fit à Déranger. Le poète regrettait sa prison et ne s'en cachait pas :
ft Dans ce temps-là, dit-il à Eugène de Pradel,
(1) Cancans en prison.
(2) Les principaux détenus de 1830 à 1848 furent : Armand Marrast, Antony Thouret, Philipon, de Genoude, Blanqiii, l'éditeur Dentu, Henrion de Bussy, gérant du Brid'oison, journal légitimiste, Guinard, Raspail, Caussidière, Godefroy Cavaignac, Martin-Bernard, Barbés, Lachambaudie, Armand Carrel, Lamennais, Félix Pyat.
(3) Elle est intitulée ; Visite à Béranger.
(4) Enfermé à Sainte-Pélagie en 1820, il contribua beaucoup à l'évasion du colonel Duvergier et du capitaine Laverderie, le 25 décembre 1821.
374 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUiS-PHILIPPE
rirn ne me manquait : les vins exquis, le j^iltier, les présents de toute sorte pieu valent chez moi, sans que j'en connusse la source, et je les recevais pour les partager avec mes pauvres compagnons d'infortune (le mot était consacré)...
Figui'ez-vous, continuait Réranger, que jusqu'alors j'avais ignoré les commodités de la vie : mal logé, mal couché, n'ayant jamais de feu en travailliiut dans mon réduit, même pendant le plus rude hiver; tandis que dans la prison mon coucher était excellent, ma table bien, trop bien servie, et ma chambre si soigneusement chauffée que le vent de décembre n'y pouvait pénétrer. Cependant il n'y a pas d'avantage sans inconvénients : les visites d'ailleurs, fort aimables, ne discontinuaient pas; elles me laissaient à peine le temps de respirer... »
Sous la monarchie de Juillet, les détenus politiques étaient traités avec la plus grande douceur, et quelques-uns, qui n'osaient pas l'avouer, comme Déranger, s'y trouvaient beaucoup plus confortablement que chez eux.
Pour ne citer qu'un exemple, Armand Carrel qui y fut enfermé vers 1832, «sortaittousles soirs drapé dans son grand manteau bleu doublé de rouge et se rendait sans être accompagne d'aucune escorte, soit au théâtre, soit ailleurs. Il obtint -même quelques jours de vacances pour aller défendre son
ami Rouen traduit d(;vant la cour dos pairs (1) ».
Si par hasard certains de ces détenus politiques s'évadaient, on faisait tous les elTorts possibles pour ne pas les. reprendre. C'est ce qui arriva, en 183/i, aux condamnés du procè-^ d'avril, Guinard, Imbert, Gavaignac, Marrast, etc. ils réussirent à sortir de la prison. On les laissa tranquillement passer la frontière.
Voilà comment en usait à l'égard de ses adversaires celui que 1» frotteur Darmès appelait : « le plus grand tyran qu'il y ait jamais eu ».
Gette période historique qui s'élend de 1830 à ISiS, et qui semble avoir pour caractéristique le triomphe de la Bourgeoisie et des idées bourgeoises, vit au contraire se développer, s'épanouir les théories socialistes, même les plus bizarres,
Charles Fourier, né à Besançon, où son père était marchand de draps, le 7 avril 1772, avait exposé avant 1830 sa doctrine dans trois ouvrages:
Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808).
Traité d'association domestique agricole (1822),
Nouveau monde industriel et sociétaire ou Invention du procédé d'industrie attragante et naturelle, distribuée en séries passionnées (1829).
(1) Alfred Sirven, Les prisons politiques, Sainfe-Pèlatjie, Paris, 1869, p. 135.
Cette doctrine de Fourier, c'était pour la résumer en quelques mots, Vallraclion passionnée^ l'utilisation et l'harmonisation des passions dans un but d'intérêt social, la transformation du travail rendu plus agréable et plus fécond par le groupement, et, d'une manière générale, la prépondérance de l'Association sur l'individu.
Mêlant à des aperçus très originaux, à des visions géniales, des idées extravagantes, le Fouriérisme écartait par là bien des gens, même parmi ceux qui se laissent le plus facilement séduire par l'utopie. Certaines absurdités s'imposent à la classe populaire quand elles flattent sa vanité ou attisent ses haines, mais il lui était vrai ment difficile de croire que les hommes finiraient par vivre en moyenne l/i4 ans, qu'ils altoindraient la taille de sept pieds, et que le pôle boréal fondrait à la chaleur d'une couronne rayonnante, produite par la « restauration des climatures ». Cette restauration des climatures rencontrait beaucoup d'incrédules.
Les partisans de Fourier étaient donc et furent toujours peu nombreux. Autour de ce poète de l'utopie, autour de cet homme do génie, d'un génie fougueux et désorbité, bien moins pondéré qu'imaginatif, se groupaient quelques esprits supérieurs mais aventureux, tels que Toussenel et Considérant, et même de simples toqués, comme
l'apôtre Jean Journet qui colportait partout ses Chants harmonieux, ses Cris el soupirs, ses Cris de douleurs, son Cri d'indignalion, son Cri de délivrance, son Cri de détresse, etc.
Leur journal, le Phalanstère, eut beaucoup de peine à vivre deux ans, de 1832 à 1834. Lorsque le gouvernement le supprima, il était en train de se supprimer lui-môme. 11 reparut cependant en 1836 sous le titre de la Phalange, et avec Considérant comme directeur. En i8/|5, la Phalange fut remplacée par la Démocratie pacifique qui comptait parmi ses collaborateurs, Considérant, Cantagrel, Toussenel, et ne conservait des théories du maître que la partie pratique et réalisable (1).
L'insuccès de sa doctrine avait aigri le caractère de Fourier. Plus d'un de ses disciples ou de ses admirateurs fut à même d'en faire la constatation.
« J'avais (en 1832) raconte dans ses Souvenirs Historiques (2) Pierre Joigneaux, pour camarade d'école Théo Vertel, fils d'un médecin de Besançon. Or, quand on est de Besançon, on n'est pas forcé d'être poète comme Victor Hugo, mais il y a dix-neuf chances sur vingt pour que l'on soit de l'école de Charles Fourier ou de celle de Proudhon, Vertel était de la première et il ne tarissait pas
(1) La Démocralie pacifique disparut le 30 novembre 1831.
(2) Paris, s. d. (1891), p. 22. A l'époque où se place celte visite à Charles Fourier, Pierre Joigneaux avait dix-sept ou dix-huit ans.
en éloges sur son compatriote... 11 me communiqua les livres du maître, il cherchait à me convertir à ses doctrines, et me présenta nie Joquelet, numéro 16, où se tenaient les réunions et les conférences sur la théorie sociétaire.
J'y pris goût et y allai de temps en temps. Un jour de la semaine, ou mieux un soir, je ne sais plus lequel, on était assuré de rencontrer Charles Fourier dans la pièce principale delà rue Joquelet. 11 était le dieu de l'endroit, et les adeptes, qui le tenaient en profonde vénération, ne manquaient pas ce jour-là de venir lui présenter leurs hommages.
Le maître était assis dans un large fauteuil ; les disciples delà première heure : Jules Lechevalier, Victor Considérant, le docteur Pellarin et plusieurs avec ceux-là, ne quittaient pas l'antichambre. Le suprême honneur pour les néophytes de mon espèce consistait à défiler devant le maître, à s'incliner respectueusement, à dire quelques bonnes paroles afin d'en obtenir de meilleures. Charles Fourier ne semblait pas se soucier d'entrer en conversation avec les visiteurs que la curiosité lui amenait en plus ou moins grand nombre. Il restait immobile et calme en apparence; sa physionomie n'était pas encourageante, la courbure de son nez rappelait un peu le bec de l'oiseau de proie.
Figurez-vous que je m'étais mis en frais d'une courte harangue avant d'aller rue Joquelet, et que
je m'attendais à des félicitations presque chaleureuses. Arrivée dans la salle où trônait Chiirlcs Fourier et me vo^-ant seul, je me dis que Toccasion de placer mon compliment et mes petites observations était belle, et que je devais en profiter. Et là-dessus, prenant mon peu de hardiesse à deux mains, je m'anétui devant le maitre et le complimentai sur ses travaux. Après les compliments dont il ne me parut pas faire grand cas, je risquais mes observations sur les voies et les moyens les plus propres à la réalisation du phalanstère. Mon avis était que le gouvernement d'alors ne favorisait point l'évolution d'une réforme sociale, qui l'emporterait ; qu'il convenait par conséquent de balayer l'obstacle politique et de chercher dans la République l'appui qu'on ne devait pas attendre de la Monarchie.
J'allais continuer, mais le vieillard bondit sur son fauteuil et m'arrêta court.
Vous êtes encore un de ces affreux Je^oobins qu'aucune violence n'arrête... Vous ne songez qu'à mettre la société sens dessus-dessous, qu'à faire couler le sang...
Comme je ne songeais à rien de tout cela, je fus étourdi par la tuile qui venait de me tomber sur la tête. J'avais espéré un compliment pour les bonnes intentions qui m'animaient ; je recevais quelque chose de moins fortifiant. La statue s'é-
tait éveillée, le maître s'était fâché. Mme Gattide Gamond, qui se trouvait dans une pièce voisine, accourut, me prit par la main, m'entraîna avec bienveillance hors de la salle du trône, et me dit que M. Charles Fourrier avait des convictions si fortement arrêtées, à la suite de vingt ans d'études et de recherches, qu'il ne pouvait souffrir ni les contradictions ni les conseils... (1). »
Le Saint-Simonisme, parce qu'il faisait bien moins large la part du rêve et de l'utopie, devait" avoir une influence sociale plus forte et plus durable.
Né à Paris en 1760 (2), Claude-Marie de Saint- Simon, dont l'éducation fut en partie dirigée par d'Alembert, avait publié en 1807 xxne Introduction aux travaux scientifiques du vingtième siècle^ qui contient en germe la plupart de ses idées. Il les compléta dans d'autres écrits et sa doctrine, qui allait passionner toute une génération, s'en dégagea.
« La guerre qui a été l'état habituel et permanent des sociétés à leur origine a été sans cesse en perdant de sa violence et de sa fréquence ; elle doit disparaître. L'exploitation de l'homme par l'homme, qui, sous différentes formes, a été l'ex-
(1) Fourier mourut quelques années après, le 8 octobre (2j II mourut à Paris le 19 mai 1825.
PAUIS POLITIQUE 381
pression et la conséquence de la guerre doit complètement cesser avec elle. L'humanité, répercutée par les sociétés les plus avancées en civilisation, tend à l'associalion universelle, c'est-à-dire à l'association de tous les hommes dans tous les ordres de relation sur toute la surface de la terre habitable. Dans ce nouvel état de choses, la société ne doit plus se présenter que comme une combinaison régularisant l'exercice des facultés pacifiques de l'homme, dans la triple direction des sciences, des beaux-arts et de l'industrie. Le but d'activité sociale, à cette époque, devient, dans la direction matérielle, l'exploitation du globe, ce qui représente le travail industriel ; dans la direction spirituelle : 1° la connaissance de plus en plus étendue des lois qui régissent les phénomènes du monde animés et inanimés, ce qui correspond aux progrès des sciences; 2" le développement des affections sociales, des sympathies générales de la philanthropie universelle, développement de la religion et du culte, expression générale des beaux-arts à toutes les époques normales de l'existence des sociétés.
Les pouvoirs chargés de diriger l'humanité parvenue à l'état d'association ne peuvent être exercés que par les hommes les plus capables de se placer au point de vue général des sciences, des beaux-arts et de l'industrie, qui ne sont que les
•éSî LA VIK I^VRISIENNE SOUS LOUIS-PIllMPPE
aspects divers de l'unité humaine, de runitc SO" ci aie (1). »
Le système de Saint-Simon aboutissait à une sorte d'hégémonie scientifique et industrielle. Ce fut surtout dans le monde de la science et de l'industrie, parmi les ingénieurs, les économistes, qu'il recruta ses premiers adeptes : Enfantin, Michel Chevalier, [Uanqui, Guéroult, Eugène Bareste, Bazard, Jourdan, Lechevallier, qui entraîna avec lui ses deux sœurs, de Broë, plus tard secrétaire général d'une compagnie de chemins de fer, Saint-Ghéron, les Pereire, d'Eichtal, Olinde Rodrigues, Charles Duveyrier, Barrault, député de l'Algérie en 18/i9. Les artistes comme Félicien David, les littérateurs comme Ernest Alby, ne formèrent au moins au début que l'exception.
Après la Révolution de Juillet, le Saint- Simo-» nisme eut son journal, le Globe (2), qui parut du 18 janvier 1831 au 20 avril 1832, avec Michel Chevalier, Carnot, Barrault, Duveyrier, comme principaux rédacteurs, et dont le programme était inscrit, dans chaque numéro, en tête de la première page : « Toutes les institutions sociales doivent
(1) Biographie universelle el porlalive des Contemporains. .. Paris, 1836, t. IV (Biof^raphie de Saint-Simon).
(2) C'était l'ancien Globe fondé parles doctrinaires en 1817. Il rapportait peu aux Saint-Sinioniens. Ils le faisaient distribuer gratuitement, pour être plus sûrs qu'on le lirait. Ils avaient eu, de 1825 à 1826, un premier organe, le Producteur.
avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse de la société. »
Les Saint-Simoniens se réunissaient dans la salle du Prado. Ils donnaient rue Monsigny des conférences. Plus tard, ils firent élever le « temple » Je la rue Taitbout. L'argent commençait à manquer. Les disciples essayaient de s'en procurer en négociant un emprunt, mais cet emprunt ne devait être remboursable qu'à l'avènement de la société régénérée. L'échéance parut trop lointaine. Bien des gens préférèrent s'abstenir. Sur ces entrefaites, la police, le 22 janvier 1832, fit fermer le temple de la rue Taitbout.
Celui que ses disciples appelaient le Père, possédait une maison à Ménilmontant. Les Saint- Simoniens s'y réfugièrent le 28 mai.
Ils devaient y vivre dans la retraite, pratiquei un célibat rigoureux, et se résigner aux plus humbles besognes :
« Les apôtres (c'est le nom qu'ils se donnent) n'ont pas de domestiques, ils se servent euxmêmes ; les fonctions sont distribuées sans doute à chacun selon ses capacités et remplies, à ce qu'il parait, avec beaucoup de régularité.
C'est le docteur Lé^n Simon qui longtemps professa le Saint-Simonisme à la salle de l'Athénée..., qui, armé d'un tablier, fait la cuisine pour
la famille ; il est assisté de M. Paul Rochette, ancien professeur de Rhétori<{uo.
Le lavage de la vaisselle a été organisé avec une rigoureuse précision par M. Léon Talabot, ancien substitut du procureur du roi ; il a rempli cette fonction (je veux dire celle de laver la vaisselle) d'une manière très distinguée pendant les premiers jours de la retraite des Saint-Simoniens : elle a passé successivement à ]\L Gustave d'Eicht;il le fils ; à M. Lambert, ancien élève de l'école Polytechnique, qui s'en est occupe très sérieusement durant quelques jours : elle est échue ensuite à M. le baron Charles Duveyrier ; enfin aujourd'hui M. Moyse Retouret, jeune élégant dans le monde, et prédicateur distingué parmi les Saint-Simoniens, s'en occupa avec une grâce toute particulière.
La division du travail existe chez les Saint- Simoniens : c'est M. Emile Barrault, ancien professeur de l'école de Sorrèze, auteur d'une assez bonne comédie envers, et prédicateur Saint-Simonien, qui s'occupe de cirer les bottes, aidé de M.Auguste Chevallier, ancien professeur de physique, et de M. Duguet, ancien avocat à la cour royale.
M. Bruneau, ancien élève de l'école Polytechnique et capitaine d'état-major, est chargé de l'entretien du linge, des vêtements, de la police
générale, de la surveillance de la maison el du service de propreté.
Frederick Lemaitre.
Robert Macaire continuant une martingale.
Les appartementssontfrottés parMM. Rigaud, docteuren médecine, Holstein,fils d'un négociant
38(i I.A VIK PARlSIliNNt; SOUS LOUIS-IMIILIPI'E
distingué ; le baron Charles Duveyrier, Pouijat et Broet, anciens étudiants ; Charles Penuckère, prolétaire, ancien courtier en librairie, et Michel Chevalier, ancien élève de l'école Polytechnique ingénieur des mines et directeur du Globe. Ce dernier est chargé de l'administration générale de la maison ; il fait aussi le service de table, conjointcMuent avec MM. Uigaut et Holstein; c'est lui qui donne à M. Eui'antin tout ce dont il a besoin durant ses repas.
Un spectacle assez singulier, c'est de voir les maîtres servir ceux qui furent leurs serviteurs. M. Desforges, prolétaire, ancien garçon bouclier, entre dans la famille comme homme de peine, et, dans ce cas, chargé de la buanderie qu'il dirige, a sous ses ordres M. Franconi, fils d'un riche colon américain, et M. Bertrand, ancien étudiant; à table, il se trouve recevoir des aliments des mains de M. Holstein, au service duquel il était précédemment.
M. Henry Fournel, ancien élève de l'école Polytechnique et directeur des forges et fonderies du Creusot, est spécialement chargé du soin du jardin, aidé de MM Raymond Bonhaire, ancien professeur de dessin et de peinture ; Roger, artiste de l'orchestre de l'Opéra-Comique ; Justin, peintre; et Maschereau, dessinateur.
Le balayage des cours et delà rue est fait par
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M. Gustave d'Eichfal, assisté de M. Maschereau; M. Jean Terson, ancien prêtre catholique et prédicateur, est chargé d'éplucher les légumes, de ranger la vaisselle, de mettre le couvert, et, en général, de tout le menu détail de la maison.
M. Alexis Petit, fds d'un riche propriétaire, est chargé de nettoyer tous les chandeliers, au nombre de quarante, et de veiller à renlèvement des ordures.
l^nhn, les Saint-Simoniens remplissent chacun une tâche dans l'œuvre commune.
M. Enfantin travaille parfois au jardin, et manie la pioche, la bêche et le râteau avec une vigueur peu ordinaire.
Leur vie est 1res singulière ; le son du cor les éveille à cinq heures du matin ; il les appelle aux repas et aux divers services, les avertit également du repos et du sommeil ; à des heures fixes, ils chantenten chœur; dans la journée, ils selivrent à des exercices gymnastiques, et tous leurs mouvements, quand ils sont réunis, ont quelque chose de la précision des exercices militaires (1)... »
A ses théories sur la prépondérance de la science et de l'industrie, le Père, ou, comme l'appelait BérarJjle Pape des Saints-Simoniens(2)mê-
(1) Journal de Paris, juin 1832.
(2) « Le pape des Saint^Simoniens a élé condamné à trois jours de prison pour s'être refusé au service de la garde
lait unorgueil démesuré et une sorte de mysticisme erotique qui lui aliéna un grand nombre de ses disciples. On finit par s'apercevoir que ce nouveau dogme de l'émancipation de la femme, qu'il défendait avec la plus intolérante conviction, n'était chez lui que l'obsession de la femme.
En réalité, sous prétexte de libérer un sexe qu'on n'appelle faible que par antiphrase et qui ne se trouvait nullement opprimé, sous prétexte de préparer l'avènement du Dieu père et mère, Enfantin, sapait l'institution du mariage (1), pour la remplacer par une société commandite en conjugale. Des circulaires étaient envoyées à des jeunes filles, à des jeunes femmes, que Ton croyait susceptibles d'aider, par leur exemple ou par leur argent, à la réalisation de cet idéal : la femme libre.
nationale. C'était cependant une belle occasion de paraître avec la crosse en main. » {Plus de Cancans.)
(1) Saint-Simon avait donné l'exemple. » Il avait épousé une femme aimable qu'il affectionnait tendrement; mais comme il n'admettait le mariage qu'à l'état de convention transitoire, il lui écrivit un jour que, malgré l'estime et la tendresse que lui inspiraient sa personne et son caractère, les pensées étroites dans lesquelles elle avait été élevée et qui la dominaient encore, ne lui permettaient pas de s'élancer avec lui au-dessus des lignes connues; qu'il était donc obligé, à son grand regret, de demander le divorce, le premier homme du monde ne pouvant avoir pour épouse que la première femme. On était sous l'Empire, et le divorce fut prononcé. » Charles Louandre, Les Idées subversives de notre temps. Paris, 1872, p. 53.
Une Saint-Simonienne qui avait rédigé un Appel au peuple sur raffranchissemenl des femmes se tua, et ce suicide émut vivement l'opinion publique. Il y eut, même parmi les disciples du Père qui s'étaient montrés jusqu'alors les plus fidèles, de vives protestations contre ses théories de célibataire un peu échauffé. Bazard fut un de ceux qui prirent la défense du mariage.
Quelque bizarre qu'elle pût paraître, la recherche de la papesse, du Messie femelle, n'allait pas sans troubler de pauvres créatures qui croyaient avoir à se plaindre de la destinée et qui, incapables de se régénérer elles-mêmes, visaient à régénérer les autres. L'ardeur de leurs convictions venait, dans la plupart des cas, de celle de leur tempérament. Elles entrevoyaient dans les séduisantes doctrines d'Enfantin une émancipation passionnelle dont elles avaient grand besoin.
Quelques-unes se jetèrent à corps perdu dans le Saint-Simonisme. Il en résulta quelques scènes assez comiques, comme celle que décrit un des disciples du Père et un de ses admirateurs, Vinçard (1) :
« Un incident étrange vint se produire en dehors de notre centre d'agitation religieux : Bazin, le gardien de la maison de Ménilmontant, annonça à
(1) Vinçard aîné, Mémoires épisodiques d'un vieux chansonnier. Paris, 1878, p. 116.
la famille qu'une femme, dont il ignorait le nom, avait une communication à faire aux Suiiils-Simoniens, et que cette femme se présenterait dans la galerie de Ménilmontant... Elle prévenait en outre qu'elle ne convoquait personne individuellement, mais qu'elle serait heureuse qu'aucun de nous ne manquât à son appel. Cette communication qu'elle voulait faire devait avoir lieu à sept heures du matin. Nous nous rendîmes donc à cet appel, mais sans grand enthousiasme : une heure si matinale, et le froid que l'on ressentait dans cette grande galerio, n'étaient pas de nature à provoquer de chaudes émotions.
Après une heure d'attente, qui nous indisposa encore davantage, nous vîmes entrer une jeune fille, pâle, tremblante, et s'efTorçant de suimonter une émotion suprême. Elle était plutôt belle que simplement jolie : de long cheveux blonds encadraient son visage; ses yeux, d'un bleu tendre et pleins de douceur, inspiraient confiance dans la sincérité de l'acte qu'elle accomplissait; sa taille, sans être remarquable, paraissait indiquer une forte santé. Elle était vctue d'une large robe ou dalmatique bleue, drapée à la grecque et rattachée en gros plis sur sa poitrine par un médaillon ou camée antique ; un long voile bleu était rejeté en arrière de sa tète, qu'elle avait ornée d'une cou- . ronne de roses blanches.
Elle alla se placer au bout de la galerie et resta là longtemps, silencieuse et réfléchie ; sa figure se contractait ; ses lèvres semblaient refuser de s'ouvrir à la parole; enfin, tout dans cette femme annonçait l'accomplissement et l'émotion d'une tache immense. Alors faisant un effort, elle balbutia ces mots : « J'ai vingt et un ans, j'ai atteint l'âge de ma majorité, et je me voue à l'apostolat Saint-Simonien. Je veux rejoindre le Père Enfantin en Egypte ; j'ai besoin pour faire ce voyage d'un homme qui me dirige et me défende dans une mission, et je fais appel au plus aimant, au plus intelligent, au plus fort d'entre vous. »
Tous, nous restâmes silencieux. Elle demanda un moment de recueillement. Nous nous retirâmes dans le jardin, tout stupéfaits de cette déclaration inattendue et fort mécontents de nous-mêmes, pour la froideur avec laquelle nous avions recueilli cet acte extraordinaire d'apostolat. Désirant racheter cette déchéance momentanée de notre foi en l'initiative de la femme, nous eûmes l'idée de chanter en chœur une des plus belles poésies de Jules Mercier, dont chaque strophe se termine par ces paroles :
Parmi nous, femme douce et chère,
Viens pacifier l'univers; A ses enfants viens donner une mère.
Viens, nos bras et nos cœurs le sont toujours ouverts!
Nos chants venaient à peine de se terminer, qu'on vint nous prier de rentrer en séance. Quelle ne fut pas notre surprise ! Cette femme, tout à l'heure si agitée, si tremblante, maintenant calme et assurée, nous dit qu'elle ajournait à un mois la réponse que nous avions à faire à sa demande.
Pendant le temps qui nous séparait de l'époque qu'elle avait désignée pour une nouvelle réunion, le bruit se répandit que l'apparition de la femme libre allait avoir lieu à Ménilmontant, dans la maison du père Enfantin. Alors, beaucoup de personnes étrangères à notre communion se faufilèrent parmi nous, et, le jour arrivé, une foule considérable encombrait la galerie. Nous vîmes cette jeune femme se présenter bravement au milieu de tous, promenant son regard tranquille et chaste sur la masse d'homme qui l'entouraient. Puis, s'asseyant sur un fauteuil placé au fond de la salle et qui dominait l'assemblée, elle se recueille et toute pensive semble être venue là bien plus pour obéir à l'appel que le Père avait fait à la femme que pour la gloire à venir de sa courageuse initiative.
Après un long silence elle se lève de son siège et prononce cette seule parole : « J'attends ! » Tous, nous étions là comme elle, nous attendions. Massol, Roger, Duguet, Rigaud, ces
quatre apôtres de Ménilmontant, étaient là aussi et gardaient le silence... Qui donc de nous aurait osé prendre la parole avant ces hommes, désignés par leurs antécédents apostoliques ? L'attente se prolongeait indéfiniment ; enfin, un des membres de la famille de Paris, Demersant, homme de cœur et d'intelligence, mais déjà d'un âge avancé, impatienté du mutisme général, se mit à dire : « Madame, puisque les plus forts qui sont ici hésitent ou semblent vouloir s'abstenir, je viens, moi, loyalement, répondre à votre appel. » Il s'approche vivement du fauteuil où siégeait cette jeune femme, et il étend son bras vers elle, en signe d'engagement. Elle se lève et lui répond : « Vous êtes sans doute le cœur qui me comprend, mais votre bras serait impuissant âme défendre. » Et, s'adressant à l'assemblée, elle expliqua combien était au-dessus des forces de notre ami cette tâche, qui exigeait toute la vigueur et la fougue passionnée de la jeunesse. Après lui se présentèrent encore quelques-uns de nos amis, plus jeunes, mais qui, sous beaucoup de rapports, ne pouvaient remplir les conditions exigées.
Nous restâmes longtemps silencieux, chacun cherchant des yeux qui oserait de nouveau tenter l'expérience de sa présentation, lorsque, spontanément, un jeune homme fend la foule, se précipite devant la jeune femme et lui dit d'un ton
39t tA Vue ^AnlrilENNE sous louis-piiilippe
brusque et animé : « Je me nomme Chancel ; je suis républicain et n'appartiens en rien à la doctrine Saint-Simonienne ; mais je suis indigné que, après une démarche aussi grande que la vôtre, si peu d'hommes parmi cette foule soient touchés de votre acte de dévouement. Eh bien ! moi, étranger à vos croyances, je m'olîre corps et Amo pour l'œuvre que vous entreprenez ; dites un mot d'adhésion, et je suis prêt à vous suivre partout où votre volonté me dirigera. »
Que va-t-elle répondre ? Toute la famille est dans l'anxiété. Cet homme est jeune, beau et plein d'énergie. Elle se trouble, setourne versles hommes de la famille et dit d'une voix ferme, mais calme : « Comment se fait-il que des personnes qui ne partagent pas notre foi s'introduisent ainsi dans nos réunions ? Comment se fait-il que se trouvent au milieu de nous des hommes qui ne sont pas Saint- Simoniens ? — C'est le meilleur moyen de le devenir, répliqua le républicain, — Et moi je vous refuse, répond-elle, jusqu'à ce que vous ayez le droit de prendre place à nos côtés.
x\insi se termina cette deuxième séance, bientôt suivie d'une troisième, mettant fin à cette tentative d'une jeune fille qui, d'après l'avis de quelquesuns, avait la tête montée. Quoi qu'il en fût, nous nous y laissâmes prendre en grand nombre ; nous crûmes fermement à la vérité de son libre arbitre,
et le .dernier incident de cet épisode prouva que nous avions raison.
Nous étions donc réunis pour la troisii^me fois dans la galerie de Ménilmontant, et notre jeune femme apôtre allait prendre la parole, lorsqu'une certaine rumeur se fit entendre au dehors. Au môme instant, une femme grande et belle s'élance au milieu de nous, en s'écriant : « Ma fille, ma fille, rendez-moi ma fille ! » Et la fille, d'une voix brève et impérative, nous crie : « A genoux, voici ma mère ! »
Je ne sais quel puissant ascendant cutte jeune fille avait déjà pris sur nous, mais presque tous nous obéîmes instantanément à cette injonction. Quant à la pauvre mère, elle fut prise d'attaques nerveuses. On la transporta hors de la salle, et sa fdle la suivit. L'émotion était au comble ; on se demandait ce qui allait advenir, quel sentiment dominerait dans le cœur de cet enfant. L'attente ne fut pas longue : la fille revient au milieu de nous et prononce ces seules paroles : « Je cède à ma mère ; je rentre dans mon tombeau ; prenez mon voile, ajouta-t-elle en le tendant à l'un de nous, suspendez-le pieusement en souvenir de mon acte. »
Ce voile qu'elle nous laissa, triste débri de la libre manifestation d'un cœur pur et plein de feu, ce gage d'un grand acte do dévouement religieux,
nous l'avions suspendu au-dessus d'une des portes d'entrée de la galerie. Cette porte était celle par laquelle la dame bleue (c'est le nom que nous lui avions donner) avait fait sa sortie, en nous disant adieu. Nous l'avions fermée, et nous étions convenus que personne n'en franchirait le seuil.
Mais le moindre incident vient souvent se mettre en travers des plus puissantes déterminations ; Pol Justus, un des quarante apôtres de Ménilmontant, artiste d'un caractère fantasque et d'une ténacité indomptable dans ses volontés, était de retour à Paris ; la famille l'ignorait. Un dimanche, verslafinde la journée, nous étions tous réunisdans la galerie, lorsque Justus, voulant nous surprendre arrive inopinément, tourne brusquement le bouton de la serrure de cette porte que nous avions condamnée et fermée à double tour ; nous lui crions de l'intérieur qu'il fasse un détour et entre par la porte du milieu de la galerie ; il insiste ; nous ne voulons pas céder ; il arrive enfin par la voie que nous lui avions indiquée, mais plein de colère. Vainement on lui explique le sujet de la décision qu'on avait prise ; il entre en fureur, arrache le voile et le jette au loin. Comme tout vestige de gloire passée, ce voile fut détruit en un instant. C'était le deinier témoignage d'un acte qui avait dû coûter à son auteur bien des réflexions et une longue attente de force et de courage. »
Les Saint-Simonions avaient été très vite l'objet de la curiosité publique. Us ne la fuyaient pas. Ils semblaient plutôt la rechercher. Ils n'étaient pas ennemis d'une habile réclame. Ils avaient besoin de battre la Caisse pour la remplir.
Leurs conférences de la rue Monsigny avaient attiré beaucoup de monde, surtout les dames. Les dames s'intéressaient aux Saint-Simoniens. Beaucoup de Saint-Simoniens étaient jeunes.
Enfantin avait décidé que le béret qui était sa coifFure habituelle serait porté par ses disciples. Ils avaient un costume formé d'une tunique bleue ouverte en cœur sur le devant, d'un gilet blanc qui se laçait par derrière — ce gilet servait d'emblème à la fraternité parce qu'on ne pouvait le lacer tout seul — d'une ceinture de cuir et d'un pantalon, rouge en hiver, bleu en été.
Les Saint-Simoniens (1) devaient en outre porter au cou un collier symbolique composé d'anneaux en métal de formes diverses, et dont les deux bouts étaient unis par une demi-sphère. Cette demi-sphère signiliait que dans le christianisme, qu'on aspirait à reformer, Dieu n'était représenté — insulfisamment — que par l'élément mâle.
Le Père et ses disciples organisaient des défilés.
(1) Ceux qui formaient la famille de Paris.
des manifestations chantantes, des bals (1) et des concerts. On les vit à TOpéra, au nombre de dix ou douze, dans une loge que leur avait offert Véron. Ils étaient revêtu de leur costume, ornés d'une barbe, et leur barbe fit presque autant scandale que leur costume. Au Panorama dramatique, ils se mirent tout d'un coupa chanter des hymraes Saint-Simoniens, ce qui étonna considérablement le public.
L'engouement qu'ils provoquaient dura trois ou quatre ans. Ils avaient les honneurs de la caricature (2). On les mettait sur le théâtre (3).
On les mit aussi en prison. Le gouvernement s'était décidé à intervenir.
Le 27 août 1831, Enfantin fut traduit devant la Cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation de réunion illicite et d'outrage aux mœurs. 11 demanda l'autorisation de se faire défendre par deux dames, parce que sa cause, disait-il, intéressait toutes les femmes. Cette autorisation lui fut refusée
(1) Le 17 mars 1833, ils donnèrent un bal rJans les salons de Morel, boulevard des Amandiers, au prolit de la mission d'Orient, c'est-à-dire du voyage d'Enfantin en Egypte.
(2) Le Père Fanfanlin, avec cette légende : Pater nosfer qui et, à Sainle-Pélagie — les Moines de Ménilmontanl. Nombreuses caricatures sur la Femme libre.
(3) Les Sainl-Simonisies, par Rougemont, Brazier et de CouRCY, les Sainl-Simoniens, par Langlé et Vanderburch, Dans cette dernière pièce, jouée au Palais-Royal, Enfantin, qui était très gros, était appelé BoulTantin.
PAKIS POLITIQUE 3»S>
et le tribunal le condamna à un an de prison.
Le Père ne resta que quelque mois à Sainte Pélaj^ie. La plupart de ses disciples s'étaient dispersés. Avec douze de ceux qui lui gardaient leur foi — et parmi eux, Félicien David, et le peintre Macliereau qui plus tard se fit musulman et devint muezzin à Constantinople — il alla en Egypte pour y chercher la femme-Messie. Il ne l'y trouva pas, mais il s'y livra à d'importantes études sur le percement de l'isthme de Suez. Elles servirent dans la suite à Ferdinand de Lesseps, un Saint- Simonien lui aussi.
Lorsque Enfantin revint d'Egypte, il s'estima très heureux d'obtenir une place de maître de poste aux environs de Lyon. Vers i8/il. plusieurs de ses disciples qui étaient arrivés à de hautes situations le firent nommer membre de la commission scientifique de l'Algérie, et en 1845 il entra dans l'administration du chemin de fer de Lyon. Et l'apôtre ne fut plus désormais qu'un fonctionnaire (1).
(Ij 11 mourut en lci6i.
L'été de ISS'^ vit deux événements que les femmes trouvèrent d'importance à peu près égale : la chute — définitive — des Bourbons et la chute — p' ovisoire — des chapeaux de paille. On les remplaça par des couvre-chefs en carton sur lesquels étaient peintes des fleurs. « Les grands chapeaux ronds en paille, imités de ceux des faneuses, écrivait le Journal des Dames et des Demoiselles, ont aussi vieilli que ceux des bergères de Florian : les petites filles mêmes n'en veulent plus porter. »
La forme d'ailleurs, pendant les premières années du règne, ne varia guère. C'était encore le chapeau évasé de la Restauration, mais réduit à de moindres proportions. Tout se rapetissait alors,
RACHEL (dans le rôle de Camille.)
même les chapeaux. On leur donna un de ces noms puérils et charmants que trouvent sans effort les femmes et qui leur plaisent et où se révèle leur âme, par tant de côtés enfantine. On les appela des bibis. Ouverts sur le front, resserrés sur les tempes, garnis d'un nœud de rubans au-dessus des cheveux et surmontés d'uneplume d'autruche, les bibis étaient maintenus par une mentonnière ornée Je dentelles. Et comme les modes sont un perpétuel recommencement les femmes se remirent à porter des chapeaux de paille à grosses tresses, appelés cabas ou paillassons (1).
Les boas, en 1831, jouirent d'une grande vogue. Les femmes les nommaient des infidèles, « sans doute, disait l'une d'elles, parce qu'ils glissent et veulent toujours nous quitter ».
L'amour, la préoccupation, la recherche de l'amour dictaient aux élégantes leur toilette. Pour les hommes, c'était la politique ou la littérature, pour certains hommes du moins, légitimistes impénitents, républicains auxquels une révolution ne suffisait pas, peut-être parce qu'ils n'en avaient tiré aucun profit, et romantiques très jeunes chez lesquels un excès de lyrisme supprimait la crainte du ridicule.
(1) Contre les bibis qui avantageaient surtout les jeunes femmes, les autres formèrent bientôt une ligue. De cette ligue naquirent les cabas ou paillassons, auxquels succédèrent les riemi-pamélas, charmantes sur la Lèted'unejeune fille:
Tandis que, sur les promenades ou dans les salons, les partisans du régime qui venait de disparaître, ornaient leur boutonnière de fleurs blanches ouvertes, les démocrates, les boazingots, arboraient des gilets à large revers, des gilets à la Camille Desmoulins, ou des chapeaux gris, des chapeaux d'opposition considérés comme séditieux. Quelques-uns, les plus avancés, pour qu'on ne se méprît pas sur leurs opinions républicaines, firent teindre leurs chapeaux en rouge. Idée bizarre, dont le Figaro, dans un article qui est peut-être d'Alphonse Karr, se moqua très agréablement.
Les chapeaux à la Buridan, pointus en haut et retroussés sur un des côtés, furent une des conséquences, et les plus imprévues, de la première représentation de la Tour de Nés le, le 29 mai 1832. Ils sévirent surtout au quartier latin, où la nouvelle école littéraire comptait de nombreux admirateurs, et où se pratiquait, trop souvent avec exagération, le culte du moyen âge que venaient de découvrir Victor Hugo et Alexandre Dumas.
Malgré ces essais de fantaisie, les modes, masculines ou féminines, pendant les cinq ou six premières années du règne, restèrent lourdes et disgracieuses, cossues et laides, et pour dire la chose d'un mot, bourgeoises.
Les Redingotes à la propriétaire, à la collin,
404 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHIl.IPPE
à la marinière^ les habits à taille haute et à basques démesurées, kîs pantalons tendus par les bretelles et les sous-pieds, et avec lesquels il devenait presque impossible de s'asseoir, augmentaient la laideur des hommes, et les femmes se rendaient moins jolies, sans le vouloir, on s'en doute, par un goût inexplicable pour les couleurs sombres. Elles semblaient porter le deuil de leurs illusions. Les jolies nuances lilas, gorge de pigeon, première aurore, les nuances fraîches et jeunes, étaient remplacées par le vert russe, le vert cul de bouteille, et toute la gamme du noir. Seule résistait comme couleur claire la merde d'oie.
Vers 1836, le costume et la coiffure se rajeunirent. Sous l'influence des Saint-Simoniens, les hommes renoncèrent au toupet et portèrent les cheveux longs avec la raie sur le côté. Les femmes abandonnèrent les horribles manches à gigot, firent descendre la ceinture à sa véritable place, et offrirent à l'admiration des amateurs de délicieux mouclioirs. « Les nouveaux mouchoirs, écrivait Mme de Girardin, sont irrésistibles ; cette large rivière de Jours qui les bordait l'année dernière est, cette année, (1836) séparée par un entre-d'eux de broderie, et quelle broderie délicate, imperceptible, fine, légère, gracieuse à en radoter. On fait bien aussi de riches bordures en relief semées d'oiseaux, de paons, de perroquets
brodés d'un travail merveilleux, mais ce sont des mouchoirs de caprice qui ne peuvent servir tous les jours ; si l'on est triste, par exemple, le moyen d'avoir recours à un perroquet pour essuyer ses larmes (i). »
Ce n'était pas à essuyer des larmes qu'étaient destinés ces mouchoirs, qui raille Mme de Girardin. Ils faisaient partie de cet arsenal de coquetterie dont se servaient alors les femmes, et dont elles se servent encore, pour la chasse au mari ou à l'amant. Lentement, patiemment, sous une de ces lampes Carcel au mécanisme compliqué, près de la petite table à ouvrage, pleine de minuscules boîtes de bois, de carton ou de verre ornées de fes* tons ou de figurines en papier doré, les jeunes filles, les jeunes femmes, songeaient, en brodant ces mouchoirs, à celui qui devait venir et qu'elles attendaient, à l'inconnu, dont ils devaient, tenus par une jolie main, attirer l'attention, fixer les regards. C'était l'amour qui brodait ou l'espoir de l'amour, et de ces légers morceaux de toile, semés de fleurs ou d'oiseaux, plus d'un mariage naquit et aussi plus d'un adultère.
Comme aujourd'hui, modistes et couturières, sous Louis-Philippe, ressucitaient les modes du
(1) V" de Launay (Mme E. de Girardin), Lettres parisiennes (Lettre datée du 9 novembre 183(3).
passé. Les turbans du premier onpire, avec quelques modifications, reparurent en 1837. Il y en avait de deux sortes, les uns en étoffe d'or, les autres, plus légers, en tulle, en gaze ou en dentelle (1). C'était presque une mode du Directoire que cette coiffure qui eut beaucoup de vogue pendant l'été de la même année et dont Mme de Girardin parle dans une de ses lettres parisiennes, datée du 27 juillet :
« Il n'est plus question de cheveux aujourd'hui, on a supprimé les cheveux. On les remplace par un lour de roses blanches qu'on décore du nom de guirlande, mais qui, de loin, sur un front complètement chauve, ressemble à une couronne de papillotes. Voici comment on se coiffe quand on veut être à la mode : on relève ses cheveux à la chinoise ou à peu près, car \e?> demi-bandeaux, qui laissent voir toutes les tempes, ne sont qu'une chinoise altérée... puis, sur le haut de ce front nu, on applique sept roses blanches ! De près, cette parure n'empêche pas une jolie personne de paraître jolie ; mais de loin, elle lui donne un air
(1) « Cimon est renommé pour les premiers. Cimon possède le turban classique, le turban maternel. Mademoiselle de Beaudrant seule a compris le turban jeune, le turban de fantaisie. » V* de Launay (Mme de Girardin), Lettre parisienne du 29 mars 1837. Dans la même lettre, Mme de Girardin parle d'une comtesse de G... qui portait « un turban de .salin brocart, sablé d'or, mêlé de gaze bleu de ciel ».
LKS MODES *07
poupart qui n'a aucune distinction. Les grandes coquettes, les femmes de haute prétention, les artistes, jettent la guirlande de côté sous le chapeau (4) ; sur la joue gauche, cinq grosses roses en demi-guirlande; sur la joue droite... rien du tout. C'est un caprice, un aimable désordre, un gracieux elîet de l'art. »
Beaucoup de volants, des manches longues, justes et à coude, des chapeaux lilas, des étoffes de couleur lie de vin, des écharpes écossaises : voilà ce qui caractérise les toilettes féminines de 18Û0 (2). Les hommes portaient à la môme époque et c'était une des nouveautés de l'année, des redmgotes de drap blanc. « Les hommes qui, dans leur façon de s'habiller, ont tant de grâce, tant de fantaisie, tant de goût, et surtout de bon sens, viennent d'inventer un costume fort ingénieux. Le soir, dans les salons dorés, vous savez qu'ils sont tout en noir. Eh bien ! maintenant dans les rues, dans nos rues pleines de boue, ils sont tout en blanc. Le paletot des marins est remplacé
(1) Ces chapeaux — capotes de satin ou autres — étaient ornés de grappes de raisin, de fraises, de cerises, de groseilles, etc.
(2) Deux toilettes de bal en mai 1840 : « Robe de tafletas bleu de ciel, garnie de trois volants bordés de petites franges blanches; chapeau de paille de riz, orné de fraises.» - « Robe de gros de Naples citron, écharpe de dentelle blanche doublé de taffetas bleu, capote pareille à l'écharpe. »
par une redingote de meunier assez avantageuse (1) ».
L'année suivante, un tailleur polonais, Banfosky, inventait l'habit et la redingote bicolores. Un côté et ait noir, l'autre bleu. Il suffisait de les retourner. Nestor Roqueplan qui nous donne ce détail dans ses Nouvelles à la main (2), constate, dans le même numéro, que beaucoup de civils, en 18/il^ s'étaient misa porter la moustache pour se donner l'air militaire. « La moustache, dit-il, a pour résultat de faire croire à celui qui la porte qu'il est naturellement housard, et qu'il monte à cheval de naissance. »
Chez les femmes, depuis 1840, les toilettes, et surtout les coiffures, tendirent à se simplifier. Les falbalas disparurent pour céder la place à des robes de linon, presque sans apprêt. On renonça pour longtemps aux manches à gigot. Les cheveux furent coiffés en bandeaux plats, tels qu'on les voit dans les portraits de Rachel ou dans les caricatures de Gavarni qui représentent des lionnes ou des lorettes.
Le luxe, en 48/i2, semblait s'être réfugié dans les bonnets, et tout particulièrement dans ceux d'une illustre modiste, Mme Planât, à la-
(1) V" de Launay (Mme de Girardin). Lettre datée du 4 avril 1840.
(2) Numéro du 20 novembre 1841.
LES MODliS , 409
quelle un journal du temps (1) consacrait cet article flatteur, d'autant plus flatteur qu'il était payé.
« Dans les soirées, les bonnets à la Dubarry auront une vogue assurée. Tels que les a conçus Mme Planât, élève et successeur de cette maison Berthier, si célèbre en Europe par le bon goût et Télégance de ses modes, ces bonnets sont la plus riche et la plus gracieuse coiffure que l'on puisse imaginer. Ils imitent à s'y méprendre l'œil de poudre des dames da siècle de Louis XV, sans en avoir les inconvéniens ; le tulle neigeux est si habilement employé par Mme Planât qu'il produit une illusion complète. Sur cette coiffure viennent encore s'étaler dans toute leur splendeur les dentelles d'Angleterre et ces beaux points d'Alençon, dont Golbert ravit le secret à Venise pour en enrichir la France. Le point d'Alençon est destiné, cet hiver, à prévaloir dans les coiffures des dames de haute distinction ;car, grâce à l'habileté des fabricans, le travail et la perfection de ces dentelles ont été poussés si loin, que certains dessins reviennent à 500 francs le mètre. Si les bonnets à la Dubarry vous paraissent trop somptueux, trop coquets, Mme Planât vous imposera encore son goût; car elle vous offrira ses Charlotte Corday, élégans à force de simplicité, comme l'héroïne dont (1) Le Salon lilléraire. N° du 9 octobre 1842.
ils portent le nom ; puis viennent ses Mallhilde, bonnets sans fond, où le velours et la dentelle se combinent de mille manières, et rehaussent l'éclat des belles chevelures. Si enfin vous désirez savoir quels seront les chapeaux habillés dont se pareront nos lionnes pour aller au Bois ou accomplir leurs visites de ville, je vous dirai qu'à la suite d'un congrès tenu dans la rue Richelieu, il a été décidé que les 1760 feraient fureur : ce sont des capotes dont la passe évasée et le fond large se parent d'étoffes découpées, déchiquetées de la manière la plus bizarre, mais qu il n'est réservé qu'à une main habile de faire accepter. Le chapeau habillé sei'a on satin, en velours épingle, ou en satin à la reine ; un esprit de la même couleur de l'étoffe, appuyé sur une aigrette, se penche gracieusement surla passe, et jette sur l'ensemble du chapeau des reflets chatoyans du plus bel effet ; de riches rubans en draps de satin à double face et assortis à la nuance, complètent cette coiffure dont aucune femme de distinction ne pourra se passer cet hiver. ^)
L'année iShk vit paraître des petits chapeaux plats que Mme de Girardin appelle : « des assiettes à soupe en crêpe blanc ornées de plumes sans nom (1) ».
(1} Lettre parisienne du 9 iiiarp 1841.
Une chanson populaire (I) caractérise, iivcc plus de précision que de poésie, les modes féminines de I8/10 :
Chaulons aujourdluii le costume nouveau C'est à qui des femmes aura le plus beau. Chacun se pique de mettre au tombi au
Toutes les anciennes niélhodcs :
On n'a jamais vu dans le bon vieux temps, Adopter un goût qui fut si brillant Comme celui des dames d'à-présent, Oui veulent se mettre à la mode.
Les femmes jadis portaient des chignons Poudrés, pomadés (sic) et pleins de chiffons, Pour être à la mode, et sur le bon ton :
C'était l'ancienne méthode Mais aujourd'hui le sexe est différent, Porte ses cheveux plus élégamment ; La femme se coiffe plus richement
Ouand elle se coilïeà la mode.
Pour faire toilette on prend son miroir, On met sur .sa tète un beau bonnet noir, On peut le porter du m tin au soir ;
f^e bonnet noir est très commode :
Ce bonnet nous donne un grand agrément, Car de le blanchir vous êtes exempt, C'est un profit tout clair au bout de lan.
Chantons la nouvelle mode.
Une jeune veuve du faubourg Montreuil, Elle avait encore la larme à lœil.
Se coiffe à la mode en prenant le deuil, Pour elle rien de si commode.
(1) Chansons nouvelles sur la mode da jour et le costume des belles femmes de Paris. Ces vers sont signés Flf.uuet.
412 l^A VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE
Un étranger venant de son pays, Voyant que bonnets noirs sont admis, 11 croit voir tout plein de veuves à Paris,
(Juand les daines se coiflentà la mode.
Un petit bonnet en arrière du front, Fait paraître aux dames un regard fripon, Cela fait plaisir à plus d'un garçon,
Ce joli regard l'accommode.
Devant le bonnet de chaque côté, Des rubans, des fleurs, ornent la beauté ; Rien que de la voir vous êtes enchantés:
Voilà les bonnets à la mode.
Sur le front des dames on voit leurs cheveux Lissés séparés d'un genre gracieux, Pour que la ligure ressorte mieux,
On ajoute une autre méthode.
Cheveux tortillés qui pendent très bas, Décorent la femme aux traits délicats.
Et laissent entrevoir des charmants appâts :
Voilà les coiffures à la mode.
Chnpeaux de satin, chapeaux de velours.
Chapeaux de coquilles, faits pour l'amour; Des roses en guirlande tout alentour.
C'est une superbe méthode :
Chapeaux à la turc garnis d'un beau gland, Par dessus il flotte un panache blanc :
Voilà les chapeaux à la mode.
La robe en tulle garnie d'un lacet d'or Des manches courtes et garnies sur le bord, En la voyant elle vous plaît d'abord.
Ce joli goût vous accommode
Robes à la chinoise, robes à la dolinan, Et robes lacées derrière et devant, Robes à la parisienne, à la musulman : Voilà les robes à la mode.
Les cbàlcs aussi sont à Tordre du jour,
Des cbàles tartans, des châles à bande à jour,
Les châles carrés et brodés tout autour
Sont admis dans celle méthode; Capotes en crêpe elcarako garnis, . Tuniques courtes et jupons tout unis. Non, ma foi, je n'aurais jamais fini
Pour vous détailler chaque mode.
Pour plaire aux dames un monsieur de bon ton Porte un habit qui pend jusqu'aux talons : De loin l'on dirait qu'il a des jupons.
Par celte bizarre méthode, Un autre élégant porte dans l'hiver Redingote courte comme un pet-en-l'air.
Il a son derrière tout à découvert.
C'est les redingotes à la mode.
Mesdames, lorsque j'ai fait ce tableau, J'aurais bien voulu le faire plus beau; Je désirais bien que mon pinceau
Puisse vous être commode.
Pour peindre vos charmes facilement Vous navez pas besoin d'habillement Vous plaisez toujours sans ajustements :
Vous êtes toujours à la mode.
En 'I8/16, les femmes portèrent des chapeaux Clarisse Harlowe et les hommes « des habits sans basques, des gilets s^ins boutons et des chapeaux sans bords ».
414 LA VIE PARISIENNE SOUS LOÙIS-PHILIPPË
En 18'|6, les chapeaux féminins furent de médiocre grandeur, garnis très simplement de ruban ou ornés de plumes sur le côté gauche. Les corsages se fermaient très haut, les robes étaient très montantes et onles appelait deHpgnsionnaires. Pour des manteaux unis, agrémentés parfois de collets flottants, on avait inventé des noms nouveaux, qui permettaient de les vendre plus cher : mantelets châtelaine, miintelets Marie-Antoinette, mantelets à la dona Luisa ou Espagnols. Les dames se coiffaient de bonnets à la vieille, fort laids. Les mantilles dé bal étaient trop longues, mais en revanche les fichus étaient trop courts. Pour les robes du matin on employait surtout le drap de Montpensier, le drap d'amazone. La fourrure à la mode était le chinchilla.
Les hommes cette môme année, portaient des vêtements moins étriqués. Les gens de bon ton ne croisaient par leurs habits ou leurs redingotes et s'interdisaient les pardessus de couleur claire.
Arrêtons là cette revue. L'année 18/|8 vit des changements plus importants que ceux d'une robe ou d'un chapeau.
En même temps que se multipliaient, pendant
cette période, les journaux de modes (1), la ru-
(1) Le Moniteur de la Mode, journal du grand monde. Premier numéro 1" avril 1843. Il compta parmi ses collaboraleurs : Henri Murger, Esquiros, Léon Gozlan, Alphonse Karr, Mmes Popelin-Ducarre, Mélanie Waldor, etc.
brique consacrée aux toilettes, dans les journaux quotidiens, prenait de plus en plus d'importance. Celle du Temps, confiée à Mlle Constance Aubert, femme d'un officier supérieur, jouissait d'une exceptionnelle autorité, que constate Jules Lecomte dans ses Lettres sur les Ecrivains Français :
« Les modes du Temps ont une certaine voi^ue. Elles sont spirituellement écrites, exemptes d'extravagances ou d'idées irréalisables, et par dessus tout du meilleur monde et d'une extrême distinction. Aussi le Temps prête-t-il son bulletin des modes à une foule de journaux, et c'est là encore que les feuilles de province se renseignent. De cette façon, INIlle Constance Aubert est parvenue à se faire une sorte d'autorité dans la matière, autorité qu'ont surtout appréciée les marchands et les fabricants de toute espèce. Une fois cette autorité bien acquise, les industriels sont venus chez Mlle Aubert pour r,e faire prôner et mettre à la mode. Le marchand de meubles a envoyé une garniture de boudoir, le tapissier a tendu le salon, orné la chambre à coucher, et le lendemain l'article Ameublements a vanté le goût et la supériorité de telles ou telles fabriques. Un thé de rare porcelaine a payé une adresse adroitement placée dans une phrase; les cartons de la lingère ouverts à discrétion chez le feuilletoniste ont fait trouver à la première mainte pratique inattendue ; le bijou-
tier a toujours offert les ccliantillons de ses nouveautés, et l'article Modes a donnné la vogue à ses ciselures, à ses pierreries. Ainsi Mlle Aubert a pu (nous ne disons pas précisément qu'elle l'ait fait) se monter une excellente maison, et même placer un coupé sous sa remise. Elle a pu avoir ses fournisseurs à l'année, en réglant leurs factures avec quelques lignes de recommandation fashionable. Puis une fois approvisionnée elle a pu encore convertir en valeur numéraire les témoignages non équivoque de la reconnaissance des grands marchands de Paris. »
Ll S MODES
Virginie Déjazet, rôle de Bonaparte à Brienne.
418 LA VIE PABISlLiNNE SOUS LOUISIMllLII'PE