RUE DE RIVOLI, NON LOIN DU PALAIS-ROYAL
L'article consacré à cet événement débutait ainsi:
« Depuis quelque temps déjà, on surveillait la conduite d'un voleur émérite du nom de Louis- Philippe, qui, depuis nombre d'années, n'a reculé devant aucuns méfaits ; cet homme qui, déjà sous la Restauration, rôdait habituellement autour des Tuileries, vient enfin d'être surpris en flagrant délit de vol, et tout le monde se réjouira en pensant que la société va recevoir satisfaction... Cette fois, c'est un parapluie que cet adroit filou a dérobé... »
Le numéro fut saisi. Le journal, poursuivi, fut condamné à 6.000 francs d'amende, largement cou-
B;uri,M,le de la luo Tiaiisu..iiaiii
verts parla vente des exemplaires qu'on avait mis en lieu sur.
La Mode, fondée par Emile de Girardin en 1829 et qui comptait parmi ses rédacteurs le vicomte Walslî, Dufougerais, Mennechet, Alfred Nettement, fut le principal organe de l'opposition légitimiste. Dans chacun de ses numéros, sans se décourager, sans se lasser, elle attaqua le roi et la Famille royale. ^linistres, généraux, magistrats, fonctionnaires de toute espèce, elle n'épargna aucun de ceux qui soutenaient la monarchie de Juillet. Un de ses articles les plus amusants est dirigé contre un des maires de Paris, le maire du IV® arrondissement, qui avait d'ailleurs engagé les hostilités.
Le 5 avril 1832, le Conslilulionnel publiait, en l'accompagnant de grands éloges, une proclamation de Cadet-Gassicourt, pharmacien et maire du IV* arrondissement, qui déclarait, à propos du choléra attribué par l'ignorance populaire à l'empoisonnement des eaux, que « s'il y a des empoisonneurs, ce ne peuvent être que les incendiaires de la Restauration, les alliés des Chouans, des assassins de l'ouest et du midi. »
Quelques jours après, la Mode répondit par cette anecdote :
« Un jour M. Cadet père eut un fils: celui-là
même qui nous occupe. Ce fils avait peine à pous-
ser : plante étiolée, bonne, au plus à mettre dans un bocal. Le fils de M. Cadet faisait le désespoir de ses grands-parents : « Cadet, lui disaient-ils, tu ne seras jamais un homme ! » Cela faisait pleurer le petit Cadet. Mais en vain s'étirait-il les membres pour s'allonger, court il resta, le pauvre gas !... On eut beau faire, on eut beau dire, petit Cadet ne devint pas grand ; tant qu'à la fin, le père Cadet, emporté par sa douleur, s'écria : Grand Dieu ! pourquoi m'avez vous donné un gas si court?
Ainsi se lamentait le père lorsqu'une pratique entra. On sait quelles étaient à celte époque les fonctions d'apotliicaires?... La pratique s'inclina... Le jeune Cadet se mit en besogne : « Loué soit Dieu qui m'a donné un gas si court, dit alors le père, le voilà juste à la hauteur du visage. « La pratique se retira satisfaite et le Gas si court garda son surnom.
Depuis, M. Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un demi-pied, et il est toujours à hauteur de visage. »
Thiers fut un de ceux que le spirituel journal poursuivit de ses épigrammes avec le plus d'acharnement. Il l'accusait, sans ambages, de s'être enrichi par des moyens peu honnêtes (1). « On va
(1) La Mode se montrait moins sévère pour M. de Rambuleau, préfet de la Seine. Elle l'accusait simplement (en (ISitjj de savoir à peine signer son nom.
faire, disait-il en 1833, une exposition des produits de Vindaslrie... on y verra la fortune de
M. Tliiers. »
Les autres ministres de Louis-Philippe n étaient pas traités avec plus d'indulgence. Quelques-uns d'entre eux, il faut le reconnaître, avaient dans leur passé de quoi justifier bien des attaques. Au salon de 1834, on voyait un portrait du maréchal Soult. La Mode en profita pour publier ce petit entreiilet qui ne dut pas plaire beaucoup au vieux soldat, au vieil amateur de tableaux : « Le portrait de M . Soult n'obtient aucun succès; c'est la première fois que, dans une galerie de tableaux, l'illustre maréchal
ne prend pas. »
En 1838, il existait dans la Mode une rubrique intitulée :' Épingles. \oïc\ deux de ces épingles prises dans le même numéro du 7 juillet :
« M. de Rotschild vient d'acheter l'hôtel de M. de Talleyrand (1). Le Juif sera à merveille chez l'apostat (2). »
(1) L'hôtel de la rue Saint-Florentin.
(2) Talleyrand était particulièrement odieux aux légitimistes qui ne laissaient échapper aucune occasion de le tourner en ridicule, quoi qu'il n'y prêtât guère. Le 1" janvier is:i7 il s'était fait transporter aux Tuileries pour présenter ses hommages de fidèle sujet à Louis Philippe. Cette anecdote courut quelques jours après, dans les salons. L'huissier de service aurait dit aux laquais qui étaient en train de baisser le marchepied pour permettre à leur maître de descendre. - Vous vous trompez 1 - Comment cela?-
« On dit que notre gendre Léopold persiste à vouloir donner sa démission pour cause de santé. Si l'on en croit certains bruits, la peur agirait tellement sur la constitution délicate de ce prince, qu'il ne parlerait que d'évacuer la Belgique. »
Le plus intraitable, le plus mordant des adversaires de Louis-Philippe et du régime qu'il représentait, ce fut un polémiste de premier ordre dont on connaît à peine le nom aujourd'hui, ce futBérard, le fondateur de ces pamphlets périodiques, les Cancans, qui parurent de 1831 à 183/i (1).
« Lors des événements de Juillet, Bérard était employé aux postes comme courrier de la malle. L'ardeur de ses opinions royalistes lui fit bientôt perdre sa place. Il leur donna cours alors dans ces petits pamphlets empreints d'une hardiesse, d'une verve, d'une énergie qui atteignent jusqu'à de véritables beautés; car l'élévation de l'idée et de l'expression se mêlait, dans les Cancans^ au ton familier et populaire. La prose et les couplets de l'ex-courrier des dépêches avaient un cachet qu'un talent exercé ne trouverait pas, sans cet
Ce que vous apportez est sans doute pour le Louvre. — Pourquoi donc? — C'est au Louvre que se trouve le musée des momies.
(1) Chacun des 68 numéros portait un titre différent mais où le mot Cancan était toujours conservé. Outre ses Cancans Bérard a publié d'autres pamphlets bien moins connus encore, et qui d'ailleurs ne les valent pas, l'Espérance, le Pèlerin, Mes Perruques, Facéties du jour, etc.
ardent foyer de conviction qui avait créé Bérard écrivain et poète. Jamais le facit indignalio ne put être mieux appliqué ; jamais le fouet de la satire n'assura des coups plus cinglants. Les Cancans obtenaient un très grand succès ; leur début alla, dit-on, jusqu'au chiffre de 20.000 exemplaires.
J'ai conservé un portrait de Bérard, une belle lithographie très ressemblante : taille moyenne, figure agréable, ouverte, encadrée par des favoris bruns, animée par des yeux noirs pleins d'expression et de feu. Il est représenté assis sur la chaise de paille d'une chambre de prison (1) ; en effet il est presque superflu d'ajouter que le parquet n'épargna pas ses coups à cet énergique ennemi, vraiment redoutable dans son genre de tirailleur. Écrasé sous les condamnations redoublées, Bérard dut cesser enfin une lutte devenue impossible (2). »
On jugera parées quelques extraits, pris un peu au hasard, de l'esprit sec et aigu de Bérard, qui se rapproche beaucoup de celui de Nestor Roqueplan, dans ses Nouvelles à la main.
« Maintenant si le gouvernement veut se mettre au-dessus de nos affaires, il faut qu'il se loge dans
(1) Mon exemplaire des Cancans contient un autre portrait de Bérard, une lithoi,M'apliie de Bichelois aine. Il est représenté de trois quarts, en buste. La tète est fine, le regard très vif.
(2) Théodore Muret, A travers champs. Paris, 1858, 1. 1, p. 79
les greniers du Mont-de-Piétc. » {Plus de Cancans.)
« Louis-Philippe a bien des sujets... d'alarmes (1). » {Cancans en prison.)
« Juste retour des choses d'ici-bas ! Mme la baronne de F... (Feuchères) vend.iit jadis des poires à Londres, et, de nos jours, une poire l'a achetée. » {Cancans en prison.)
« Chose (il désignait ainsi Lr-ais-Philippe) commence toutes ses phrases par cette conjonction : Or, etc. [Cancans incorrigibles.)
« Depuisquelquetemps, Chose prête beaucoup... mais c'est à rire. » [Cancans perse cillés.)
Ces entrefilets, dans chaque numéro, encadraient des articles dans le genre de celui qu'on va lire et qui avaient parfois des titres très anodins :