LA VIE JOYEUSE. DANDYS, GRISETTES ET LORETTES. LA DAME AUX CAMÉLIAS
La Restauration, en mettant la vertu à l'ordre du jour, avait mécontenté tous ceux — et ils étaient beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense — qui préféraient à la vertu le plaisir. Dès que la Révolution de 1830, qui se proposait un autre but, le leur permet, ils prirent leur revanche.
Des sociétés de distraction mutuelle s'étaient formées déjà, mais avec autant de précautions ou presqueque des sociétés secrètes. A côtédes/e«/2es France^ idéalistes, très religieux en général et, préoccupés surtout de littérature, on avait vu surgir un beau matin les Bousingois — dont le nom venait du mot bousin qui, en argot, signifie tapage
— les Bousingots qui s'affirmaient républicains, et qui arboraient fièrement des follets à la Marat, et, sur des cheveux coupés ras, des chapeaux pointus en cuir bouilli. Pour réagir contre les théories des jeunes Romantiques, ils se piquaient d'être matérialistes, de ne respecter ni Dieu ni diable, et de n'avoir d'autre idéal que le plaisir.
Ils se groupaient en associations joyeuses, les Purs-sang, les Infaligables, etc. La plus célèbre ou du moins la plus bruyante de ces associations était celle des 5a<io«///ar<:/s (1), qui débuta vers IS/jO, dura jusqu'en 1850, et qui se recruta surtout dans les Ecoles.
« On passait des examens pour être admis dans cette société, absolument comme pour se faire recevoir docteur en médecine ou licencié en droit ; seulement ces épreUves-là devaient être un peu plus dangereuses et fatigatites que celles qu'oti subit aux facultés.
i°. L'aspirant devait faire preuve de force et d'agilité, car il était convenu qu'il ne pouvait y avoir de bonne fêté sans coups de poing et horions ;
2° Il devait fréquenter assidûment les salles d'escrime, de boxe et chausson, canne, bâton, savate, tirs, etc. ;
(1) Ce mot doit avoir le sens de buveur. « La Badouillerie, dit le Calhéchisme poissard, est la mort des sociétés de tempérance. »
3° Il devait avoir prouvé authentiquement son courage dans une ou plusieurs rencontres ;
4" A la Chaumière et aux bals de TOdéon, on devait l'avoir distingué entre tous, par ses grâces chorégraphiques et sa façon élégante d'engueuler le pékin ;
ô" Il jurait haine aux bourgeois, à leur sommeil et à leur repos, en fournissant un répertoire de cimnts et chansons politiques, erotiques et autres, à faire trembler toute une ville de province ;
Ç)"" Il devait passer une nuit au bal.
On se préparait à cette épreuve, car c'était la grande, l'épreuve solennelle, la nuit d'armes, par un dîner des plus copieux, suivi de force libations de Champagne, punch, café, pousse-café, rincelies, sur rincettes, hière et pousse-te-tout. Cela jusqu'à minuit, puis on entrait au bal. Là, encore, il ne devait rien refuser, il était tenu d'engueuler tous ceux qui se présentaient devant lui.
L'impétrant passait la journée costumé, courant de cafés en* cafés, jouant au billard, courtisant les belles, et, le soir, on recommençait la même vie que la veille. Il ne devait se coucher que la troisième nuit à minuit. Ainsi il avait passé deux jours et deux nuits à subir son épreuve. Lorsqu'il n'était pas tombé sous la table, qu'il ne s'était endormi sur aucune banquette de café, qu'il n'avait recalé devant aucune proposition faite parles vieux,
alors^ mais seulement alors, on prononçait le : dignus est inirare.
Il était proclamé Badouillard (1). »
Bien au-dessus du Badouillard et se rattachant à un autre monde, tout en ayant souvent les mêmes goûts, brillait le dandy ou lion,
(( La race à laquelle le lion appartient a toujours vécu en France sous divers noms : ainsi le lion s'est appelé autrefois raffiné, muguet, homme à honnes fortunes, roué; plus tard, muscadin, incroyable, merveilleux, et dernièrement enfin, dandy et fashionable ; aujourd'hui c'est lion qu'on le nomme.
Pourquoi ?
Est-ce parce qu'il est le roi de cette parcelle de la société qu'on appelle le monde ? Est-ce parce qu'il prend les quatre parts de la proie que d'autres l'ont aidé à saisir?
Je ne puis vous le dire ; mais je vais tâcher de vous esquisser sa physionomie, et puis vous devinerez, si vous pouvez.
Le lion est en général un beau garçon qui a passé de l'état d'enfant à l'état d'homme, la prétention d'être un jeune homme étant abandonnée depuis longtemps aux hommes de quarante à cinquante ans; carde nos jours, l'état déjeune homme est presque aussi méprisé que celui de vieillard.
(1) Privât d'Anglemont, Paris, anecdote. Paris 1860, p. 290.
Or, le lion, n'ayant jamais été jeune homme, n'a presque jamais fait aucune des sottises jeunes qui partent du cœur, quoiqu'il aime le jeu, les femmes et le vin, comme disent les refrains de l'Empire, une des choses que le lion méprise le plus. Mais cet amour n'est pas de l'amour, car ce n'est pas pour eux que ces messieurs ont ces trois passions, auxquelles ils joignent, quand ils le peuvent, celle des chevaux.
La véritable passion est, de sa nature, personnelle, cachée, discrète; la leur, au contraire, est toute d'apparat et de luxe. Ils possèdent leur maîtresse au même titre que leur voiture, pour en éclabousser les passants, et ils dînent aux fenêtres du café de Paris parce que c'est l'endroit le plus apparent de la capitale ; en effet ils n'ont pas la prétention de boire, mais de vider un grand nombre de bouteilles, ce qui est différent.
Les lions sont donc en général fort ignorants de l'amour, de ses folies les plus passionnées, de ses bonheurs les plus délicats, de ses espéranoes insensées, de ses craintes frivoles, et surtout de, toutes ses charmantes niaiseries (1). »
Tâchons de caractériser avec un peu plus de précision ce représentant de la vie joyeuse sous le règne de Louis-Philippe.
Le dandy, vraiment digne de ce titre, se lève
(1) Frédéric Soulié, le Lion amoureux.
462 LA VIE PARISIENNE SOUS LOtlIS-PllILIPPE
entre 9 heures et 9 heures et demie. Il ne met guère que deux heures et demie pour faire sa toilette. Il déjeune à raidi et sort. Il va voir chez Drake les chevaux qui viennent d'arriver d'Angleterre,et qui par conséquent méritent d'attirer tout particuliéremont son attention. Suivi de son jockey, il parcourt sur son « hague » les allées dû bois de Boulogne, escorte une amazone, ou parade à la portière d'un landau. On le voit souvent conduisant un phaéton aux Champs-Elysées ou un tilbury sur le boulevard.
Vers six heures il entre au café de Paris. Irréprochable est sa mise, et c'est d'ailleurs la seule chose qui chez lui soit irréprochable. 11 porte une redingote pincée à la taille ou un habit noir d'où s'échappe un nuage dé dentelle qui est un jabot. Ses cheveux longs encadrent son visage sur lequel, pour suivre la mode, il ne laisse apparaître qu'une expression dé dédain et d'ennui, d'ennui très élégant. Fixée par une épingle de prix, une cravaté noire entoure son Cou, et il tient à la main une canne légère, à pomme d'or. îl redoute sans cesse d'avoir l'air de se passionner pour quoi que ce soit et il ne se permet que des mouvements mesurés et lents, des mouvements distingués et désabusés. •
Cependant, comme il n'est pas parfait, il s'inléresse et beaucoup à ce qu'il mange. Il est gourmand, parce que là gourmandise est bien portée,
LA VIË J0YËU9Ë 463
et il pourrait, s'il le voulait, mais il ne daigne pas le vouloir, donner des leçons au plus habile des cuisiniers.
Il aime les femmes, presque autant que lés chevaux. Il les aime en aiïectant. de les mépriser, et c'est pour cela qu'il leur plaît.
Si ce dandy est un dandy connu, coté, si ce lion est un lion de première classe, on l'admettra, in** signe honneur, dans la toge infernale^ dont les douze possesseurs ont inventé pour les danseuses qu'ils n'apprécient pas des applaudissements apparents avec les mains gantées, la loge infernale où Balzac se montra en 1837, où Latôur-Mézeray,qui était borgne mais borgne avec beaucoup de dis* tinclion, inaugura un soir le camélia à la boutonnière (1).
C'est au café de Paris que le dandy a toujours la certitude de rencontrer ses semblables. C'est là qu'a été formé le Petit Cercle.
(1) J'ajoute ici quelques détails à ceux que j'ai déjà donnés dans un autre ciiapitre sur la loge infernale. M. du Hallay en était le titulaire, mais elle était louée à frais communs par douze amis, qui avaient fini par se rendre très redoutables aux actrices et surtout aux danseuses qui leur déplaisaient ou auxquelles ils ne plaisaient pas assez.
En 184Ô, le duc de Nemours s'empara de la loge infernale, et le marquis du Hallay lui fit un procès que naturellement il perdit.
On a souvent confondu cette loge, qui était aux premières, avec celle du Jockey-Club, beaucoup plus grande et située à l'avant-scène des secondes.
« Vers I8/1O, raconte Villemessant (1), le mot anglais High life était encore inconnu. Tour savoir à quelle classe sociale appartenait un homme on ne se demandait pas s'il menait la haute vie, on disait seulement.
— Est-il du monde?
Tout ce qui n'était pas « du monde » « n'existait pas ».
Or, tout ce qui existait à Paris avait coutume de passer chaque jour, vers cinq heures, devant Tortoni; deux heures plus tard, ceux qui ne dînaient pas à leur cercle ou chez eux se trouvaient mélangés à des tables différentes dans le salon du café de Paris ; enfin, de minuit à une heure et demie du matin, la portion du boulevard comprise entre la rue du Helder et la rue Lepelletier était sillonnée par une quantité de gens de relations différentes parfois, mais de goûts identiques, se connaissant tous, parlant la même langue et amis ensemble par l'habitude de se rencontrer chaque soir...
Mais si le boulevard était gai en été, il était impossible l'hiver, et les membres de ce salon en plein air étaient obligés de fractionner à l'époque des mauvais temps pour se réfugier, ceux-ci, à Tortoni ou au café de Paris ou au Café anglais, ceux-là, pour retourner à l'Union ou au Jockey,
(1) Mémoires d'un journalisle, t. I, p. 277.
jiM
466 LA VIE PARïSIENNe SOUS LOUIS-PHILIPPE
OU au Grand-Cercle, ou môme au Cercle agricole. La pluie ou la neige amenaient la dispersion, et la dispersion, c'était l'ennui. On résolut de se réunir à un cercle.
Mais le Grand-Cercle — d'autres disaient les Ganaches — avait peu de sympathie parmi ces hommes éminemment rieurs ; le Jockey avait une telle réputation de luxe, qu'il effrayait ceux qui n'avaient pas cent mille livres de rente, et c'était le plus grand nombre ; les Pommes de terre ou le Cercle agricole était rue de Beaune, et d'ailleurs mieux eussent valu les Ganaches ; restait l'Union dont un nombre important de ces gais noctambules faisait partie, et dans lequel on parla un instant de .•?e présenter en masse.
Cependant on réfléchit bientôt que si tous les membres deTUnion s'étaient follement amusés dans le cercle, ils ne seraient pas venus prendre le boulevard comme lieu de réunion. On interrogea les déserteurs, qui avouèrent en riant que la politique à dose continue les effrayait un peu...
On renonça à l'Union, et peut-être eùt-on renoncé à l'idée du cercle, si les habitués du café de Paris ne s'étaient trouvés plusieurs fois gênés par la présence de personnes étrangères. Ces habituég étaient : MM. le comte de Vergennes, le baron de Poilly, le chevalier Peycam, le comte Decaen, le comte de la Bienvenue, Gronow,
lord Seymour, de Varelles^ le chevalier Senties, Ils proposèrent à Alexandre, le propriétaire du eafé de Paris, de leur louer à l'avance quelques pièces du café afin d'y être seuls.
Peu à peu le reste des émigrants du boulevard quittèrent Tortoni et le café anglais, et un jour le Pelil- Cercle du Café dePari$sGivo\iYaconstitué.DanB\a déclaration faite à la préfecture, on substitua le mot réunion à celui de Petit-Cercle. On devait, dit le règlement, aller se coucher tous les jours à deux heures du matin, ne jamais toucliea^ une carte, ne jamais parler politique, et enfin le prix de la cotisation annuelle était seulement de cent francs...
JjÇ nombre des membres de la réunion fut fixé à cent (1), et M. le marquis du Hallay conserva la
(1) Les soixante premiers membres fondateurs furent : le baron Léon d'Aubigny, le vicomte d'Aure, le marquis de Balby, Hugher Bail, le comte de Beauvoir, Roger de Beauvoir, le prince de Belgiojoso, lord Biiry, '»e comte Maxime de Caccia, le comte Camille de Caen,Lodois Carrié, Charles Chautin, Hippolyte Chautin, le comte Emile de Corberon, de Court, le major .Frazer, Edmond Garrigqes, le baron Millin de Grand-Maison, Alfred de Grand-Maison, le comte de Genevray, le comte Germain, Goold, le capitaine Gronow, le marquis du Hallay, Henry Hoey, le baron Léopold d Ivry Jules d'ivry, Gabriel Lalonel, le comte Adrien de Mesgrigny, le comte de Montaigu, le baron de MontCort, Alfred de Musset, Georges Nord, le vicomte Odoart, Patureau, le chevalier Peycam, le baron de Poilly, Paul Rolland-Roger, de gaint-Cyran, de Sainte-Croix, le comte de Sarlovèse, le comte de Septeuil, lord Seymour, Touchet, le marquas Er-
présidence tout le temps que dura le Petit- Cercle (1). »
Ce que les dandys eurent de meilleur et de pire, deux hommes Tout en quelque sorte incarné, le comte d'Orsay et lord Seymour.
La distinction était naturelle chez le comte d'Orsay; elle ne lui demandait aucun effort. Pour briller et pour plaire il n'avait qu'à être luimôme.
11 ne cherchait pas à fixer l'attention par la singularité fastueuse de sa mise, et ce qui caractérisait ce roi de la mode, c'était la simplicité plus encore que l'élégance. 11 se distinguait de ceux qui essayaient en vain de l'imiter par la finesse de son esprit et la délicatesse de ses manières. Les femmes avaient à l'écouter presque autant de plaisir qu'à le voir. Il aimait les arts et les cultivait, et ses sculptures comme ses vers dépassaient le talent d'un simple amateur. Il montra, quand s'en présenta l'occasion, des qualités de diplomate très avisé. Il réussit à exciter la jalousie de Brummel, l'admiration de Byron et de Lamartine (2) et cela
nest de Vaines, le comte Vassy, de Varelles, Gustave de Vergennes, le comte Horace de Viel-Castel, le colonel de Viterne.
(1) Le Pe///-Cerc/e disparut en 1818.
(2) « Le charmant d'Orsay dont les grâces d'esprit surpassaient celles de la figure et qui employait toute sa vie à demander grâce pour un jour de jeunesse. » Lamartine, Entreliefis, t. II, p. 294.
seul suffirait à prouver qu'il ne fut pas un personnage banal.
Tout autre était lord Seymour. Un g(»ùt bien anglais, et qu'il poussa à l'extrême, pour les exercices physiques, voilà ce qui le caractérise plus spécialement, ce qui forma le fond de sa personnalité .
Dans son hôtel, situé à l'angle de la rue Taitbout et du boulevard, était installé un gymnase ou avaient Heu des séances d'escrimes, de boxe et de canne. Aux trois séances d'escrime qui se donnaient chaque semaine et qui étaient dirigées par Roussel, puis par Bertrand avec Prévost, venaient régulièrement des tireurs de profession, Robert, Gatechair, Grisier, Cordelois, les frères Lozès, et des amateurs, le marquis de l'Aigle, le baron de Bazancourt, le comte de Varennes, le comte de Caen, le marquis du Hallay, Guy de la Tour du Pin, Delebecque, le marquis de Saint-Cricq, etc.
A cette pratique quotidienne des exercices physiques, lord Seymour devait une extraordinaire vigueur. 11 se vantait d'avoir le plus beau biceps de Paris. Ce biceps mesurait 52 centimètres de tour. Avec le petit doigt de sa main droite, spécialement exercé pour cela, il soulevait jusqu'à la hauteur des épaules un poids de cinquante kilos.
Excellent cavalier, bon tireur, boxeur émérite,
470 LA VIE PARISlEN?tE SQUS LOUIS-PIIII.IPPË
lord Seymour était le type de l'homme de sport, Il avait pour une très large part contribué au dévÇfloppement des courses en France (1) et à la création du Jockey-Club. On peut dire qu'il introduisit les course^ en France. Avant lui elles n'existaient guère que de nom. Ce fut son plus grand mérite ou plutôt son seul mérite.
L,e personnage était peu sympathique. Très riche, il avait eu autour de lui trop de solliciteurs et il €ivait fait beaucoup d'ingrats. 11 croyait trop à rintérêt. La crainte d'être dupe le rendait dur et amer. Sa misanthropie n'épargnait même pas les femmes. Bn 18/i2, il se sépara sans aucun égard, sans aucune pitié, d'une maîtresse qui l'aimait, et cette brutalité lui nuisit beaucoup dans le monde. Ses amis s'écartèrent peu à peu. 11 n'es mj9. pas de les retenir.
Sa popularité cependant survivait. Il restait pour bien des gens. A/y lord Arsouille, le roi du Mardi-gras. Et celui que la foule acclamait, continuait à acclamer, dans la luxueuse calèche d'où tombaient, lancés avec le même entrain, desla;?zis, des mots d'^irgot, et des pièces d'argent, quelque---
(1) « Le nom de lord Seymour figura pour la première fois en 1827 dans le calendrier des courses en France et on l'y retrouve pour la dernière fois en 18^2. Pendant cette longue période, son écurie, qui fut toujours une des plus importantes, obtint de nombreux succès. » Villemessant, Afémoires d'un Journaliste, t. I, p, 2G3.
fois des pièces d'or, c'était 60n sosie, c'était un faux lord Seymour.
A propos d'un procès contre son tapissier, l'Univers illustré, dans un article d'ailleurs très bienveillant, avait réédité, le l\ décembre 1858, la légende de Mylord Arsouille. Quelque jours après, le 15 décembre, il écrivit à l'auteur de l'article cette lettre de protestation qui est aussi curieuse que peu connue :
« Paris, 15 décembre 1858,
« Monsieur le rédacteur,
« C'est une chose singulière, et qui ne peut s'expliquer que par une particularité du caractère parisien, que cette facilité avec laquelle un conte fait à plaisir et sans aucune vraisemblance peut faire fortune dans ce pays-ci, et y passer pour un fait notoire que ne doit pas ignorer quiconque a la prétention d'être un peu au courant des choses.
a II y a une trentaine d'années, quelques jeunes gens fêtaient bruyamment le carnaval; leur apparition sur le boulevard et dans les bals masqués était signalée par un grand fracas. Je n'étais pas lié avec eux ; renfermé dans un petit cercle d'intimité, je n'avais ni leurs goûts ni leurs habitudes. Jamais, ni avec eux ni san§ eux, je n'ai mis le pied dan$ une voilure de masques ni dans
un bal masqué ; et pourtant je ne sais qui ayant trouvé plaisant de me désigner comme l'auteur et le principal acteur de ces folies, la crédulité populaire rocueillit ce conte, et toutes mes protestations échouèrent contre l'obstination des gens qui se disaient bien informés.
« Bien des années se sont écoulées, bien d'autres pâtures ont été jetées par la chronique à la badauderie, et je pouvais me croire oublié de l'ingi-at Paris, comme vous l'appelez, auquel je n'ai donné d'autre spectacle que celui de quelques chevaux de course, quand, à propos d'un procès que j'ai eu à soutenir, voilà une recrudescence de commentaires sur ma splendeur passée. Que puis-je faire, monsieur, que reprotester de nouveau, que répéter que je n'ai jamais été un héros de salons ni de halles, et
Que je n'ai mérité Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
« Ce langage n'est pas celui d'un pécheur converti et devenu ermite ; c'est celui d'un homme qui, ayant toujours aimé une vie calme et retirée, ne peut consentir à être placé sur des tréteaux. Puisque vous vous êtes sans aucune malveillance, je le reconnais, rendu complice de cette nouvelle exhibition, je vous demande de recevoir ma déclaration contre ce rappel de célébrité, heureux si je
LA VIE JOYEUSF 4 73
peux obtenir ainsi de la voir dormir de nouveau pendant une trentaine d'années.
« Recevez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
« H. Seymour. »
Celui qu'on s'obstinait à prendre pour lord Seymour, pour Mylord Arsouille, et qui n'avait droit qu'à cette dernière appellation, se nommait Charles de la Battut. Il était né en 1806 d'une Française émigrée et d'un Anglais pharmacien, qui, ne pouvant le reconnaître lui-même, le fît reconnaître, à beaux deniers comptants, par un gentilhomme breton sans préjugés et complètement ruiné d'ailleurs, le comte de la Battut.
Elève, et très mauvais élève, à la pension Lepitre, puis au collège Bourbon, il commença très jeune à mener une existence bruyante et joyeuse pour laquelle il avait de remarquables dispositions. Il fréquentait les cabarets les plus mal famés, les bouges les plus dangereux. C'est là que s'inaugura sa réputation de boxeur. Toute son intelligence, et il n'en avait pas beaucoup, était passée dans ses poings.
A la mort de son père, de son vrai père, Charles de la Battut hérita de cent mille livres de rente. Il s'installa alors sur le boulevard des Capucines, et se préoccupa d'être un homme à la
474 LA VIE PARISIENNE SOUS LOtJlS-PIIILlPPE
mode. Il avait choisi comme modèle le comte d'Orsay, mais il ne lui ressemblait guère.
On n'est paâ impunément le iîls, môme naturel, d'un pharmacien anglais. Charles de la Battut, en dépit de ses ambitions et de ses prétentions, restait très vulgaire d'aspect.
« Son chapeau, ridiculement penché, tenait par miracle sur le coin de l'oreille ; une redingote noire, très courte, un gilet voyant, une cravate de couleur attachée avec une épingle de prix, un pântaloti bleu de ciel, avec une large bande de velours noir, composaient sa mise d'un goût excentrique et douteux ; sa tournure était dégingandée ; ses longs cheveux d'un roux doré se réunissaient en une épaisse touffe bouclée sur le côté droit ; il avait les yeux gris et de petites moustaches rouges ; de temps en temps un tic canaille dégradait ses traits nobles et réguliers ; sa physionomie était celle du gamin monté en graine et ayant gagné un quine à la loterie (1). »
Ses véritables débuts datent de 1832. Il dansa cette année au bal des Variétés le cancan qu'on ne dansait encore que dans les bals de barrières.
Dé 1832 à 1835, ce dandy de la canaille figura dans le défilé de la descente de la Courtille,ettout
(1) Mémoires du vicomte d'Aulnis (plus tard comte d'Alton- Shée), p. 188.
LA viË Joyeuse 4tfi
ce qu'il disait, tout ce qu'il faisait, ce jour-là, on l'attribuait à lord Seymour. Il ne put jamais s'en consoler.
Charles delà Battut n'était qu'un dogue anglais qui essayait de se faire prendre pour un lion. Aimables, éHgants, spirituels, Nestor Roqueplan, Saint-Cricq, malgré ses excentricités, Roger de Beauvoir, représentaient le type de vrai dandy, du dandy d'espèce supérieure.
Nestôi* Roquêplan, joli garçon et d'agréable tournure, bon tireur à l'épée, et auquel on ne pouvait guère reprocher que d'exagérer les prescriptions de la mode, et de porter son chapeau trop penché se l'oreille.
Saint-Cricq, qui abusait de la fantaisie et de la mystification, et qui en cela retardait un peu. Il se promena un jour au boisde Boulogne dans un fiacre en tenant son cheval en laissé par la por* tière. Un autre jour, il parut devant le café Tortoni, suivi de six voitures, s'arrêta, commandatrois glaces, en lUangeâ une et versa les deux autres dans ses bottes. Il était un des fidèles du Théâtre- Français. Un soir, un soir de pluie, ne trouvant pas à son goût la représentation, il sortit, loua tous les véhiculés qui attendaientàla porte, les ren*voya et rentra tranquillement chez lui. Ce genre de plaisanteries avait eu beaucoup de succès sous l'Empire. Il commençait à se démoder.
476 LA VIE PAniSIENNE SOUS LOUIS-PIHI.IPPE
Roger de Beauvoir mettait |)lus d'esprit et de grâce dans ses fantaisies. Ceux qui ne Taimaient pas l'accusaient, comme Jules I^ecomte (l), d'être « un homme du monde avec les écrivains et un écrivain avecles hommes du monde ». Moins sévère, Mme de Girardiu disait de lui.
Ce poète dandy, ce héros de boudoirs,
C'est Alfred de Musset avec des cheveux noirs.
Il avait plus de gaîté qu'Alfred de Musset et il buvait presque autant. Son premier livre, V Ecolier de Clany, qu'il publia à vingt-quatre ans, en 1832, l'avait rendu célèbre, et l'excentricité de sa tenue maintint sa réputation. 11 avait la spécialité de vêtements aux couleurs éclatantes, habit bleu à bouton d'or, gilet jaune en poils de chien, pantalon gris perle. Villemessant qui alla le voir chez lui, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, le trouva vêtu d'un pantalon en cachemire rouge, et d'une robe de chambre en soie verte brodée d'or (2).
C'était d'ailleurs un homme charmant, débordant de verve, et qui prodiguait les invitations à des dîners où il oubliait presque toujours de se rendre. Mais on était sur de le rencontrer au café de Paris, au café Anglais ou à la Maison d'Or.
(1) Lettres sur les écrivains français, p. 24.
(2) Mémoires d'un journaliste, t. I, p. 163.
Les Femmes d'employés, par Henry Monnier
Il fit dans sa vie des folies de tout genre, presque toutes amusantes, La moins amusante et la pire fut son mariage avec Mlle Doze. Mlle Doze, ce n'était pas une femme, c'étaitune expiation (I). Eugène Britaut, Charles Froment et Bouiïé, qu'il ne faut pas confondre avec l'acteur, c'était ce qu'on appelait la bande de Roger de Beauvoir.
Eugène Brifaut, rédacteur au Corsaire, avait inventé l'ingurgitation, qui consistait à avaler d'un seul coup le contenu d'un verre de Champagne versé dans la bouche comme un entonnoir. On assure qu'il était arrivé à absorber ainsi douze bouteilles de Champagne. D'ingurgitation en ingurgitation, il devint fou.
Bouffé, qui était auteur dramatique, appartenait à la catégorie des dandys gastronomes. Un jour qu'il dînait pour la première fois au Moulin- Rouge, il arrêta net, d'un regard sévère, le patron qui s'était avancé pour lui proposer divers plats et il lui adressa ce petit discours :
« INlonsieur, sachez bien que vous n'avez pas affaire à un gourmand comme tous les autres. Je dine dans une maison parce qu'on sait y faire un plat, un seul, et je n'y mange que de ce plat-là. Si je veux un bon civet par exemple, jt. bais qu'on ne le réussit qu'à douze lieues d'ici : je connais l'en-
(1) Ils divorcèrent en 1850.
478 L^ VIE PAKISIENNE SOUS LOUIS-I'MILIPPE
droit et j'y vais. De même pour la matelotte et pour le reste. J'ai fait expertiser votre cuisine. Votre spécialité, c'est le suprême de volaille. Ne sortons pas du suprême. Vous m'entendez... Allez... (1). ))
Et pendant tout ce dîner il ne sortit pas du suprême.
Eugène Sue, admis dès ses débuts dans les salons littéraires du faubourg Saint-Germain, fut aristocrate et dandy avant de devenir républicain et socialiste. 11 essayait de faire oublier par la distinction de ses manières, le peu d'élégance de en sa tournure. Il avait une assez grosse fortune et en dépensait fastueusement les revenus.
« M. Eugène Sue, nous dit Jules Lecomte (2), est un gros garçon d'enveloppe assez épaisse. Il porte des talons de bottes de deux ou trois pouces d'élévation et se désespère que ces talons ne soient pas rouges. C'est un dandy, dans toute l'exagération du mot. Il est pâle, fort brun et fort abondant en cheveux et en barbe ; son nez est tourné de côté ; il porte une petite canne couverte de pierreries. M. Sue est assez riche, sa fortune paternelle est, dit-on, de 20 à 30.000 livres de revenu...
L'hiver, M. Sue habite rue Caumartin, à Paris.
(1) V[LLEME?SANT, Mémoires d'un journalisfe, t. I. p. 1S5.
(2) Lettres sur les écrivains français, p. 43.
L'été, il reste à la campagne que possède à Saiiit- Brice M. Gaillard, son beau-frère, le Gaillard, Laffite Gaillard, des messageries si connues. A Paris, l'auteur de Plick et Plock est meublé avec un luxe inouï dans le goût de la Renaissance et du siècle de Louis XV... On dit qu'il a dépensé pour son mobilier plus de 100.000 francs. Son cabinet de travail est de vieux chône sculpté, garni partout de bronzes antiques, de vieux tableaux flamands, et de tous les ornements en armes et curiosités les plus sévères ; les vitraux antiques, coloriés au quinzième siècle, ne laissent parvenir dans cette sorte de cellule qu'un jour de crépuscule fort mystérieux ; on ne sait comment M. Sue y voit assez pour écrire ou môme pour lire, dans cette ombre qui a quelque chose de religieux. Son salon n'est que damas, meubles de rocailles dorées, meubles de boule [sic), marquetterie de cuivre, laque, tentures de lampas, vases japonais et autres ruineuses fantaisies. La salle à manger est du style transitoire de Louis XIIÎ ; mais, par un caprice qui semblerait même une infirmité de l'hôte de ces brillants appartements, la môme obscurité règne dans toutes les pièces ; le jour avare n'y pénètre que pour glisser coquettement sur une surface satinée d'étoffe, ou bien pour tirer un éclair d'or d'un cadre ou d'un vase précieux... » Terminons cette petite galerie de portraits par
celui d'Alfred de Musset ou le faux dandij.
Et d'abord faisons cette constatation, qui a ici sa raison d'être, que beaucoup de ces élégants, de ces lions ne furent pas des hommes à bonnes fortunes et que quelques-uns furent tout le contraire.
Les femmes sont infiniment plus sensibles qu'on ne croit et qu'elles ne veulent le paraître à la beauté masculine. Elles n'en laissent rien échapper, elles en apprécient le moindre détail. Si on interrogeait sur ce point une amoureuse capable de sincérité, elle avouerait que chez celui qu'elle aime, ce qui l'a séduite ce n'est ni la coupe de sa redingote ni la couleur de son gilet. Sans doute elles font attention à la toilette, mais, qu'entre un joli garçon mal vêtu ou un élégant très laid, elles puissent préférer le second, c'est un bruit que les tailleurs font courir.
Pour en revenir à Musset, dont ne nous a pas trop écartés cette parenthèse, c'était un homme à bonnes fortunes — et il ne sut pas toujours se rendre digne de ce privilège, le plus enviable de tous — mais ce ne fut pas, dans toute l'étendue du mot, un dandy. Il était distingué d'allure et de tournure, avec de beaux cheveux blonds, avec un visage assez souvent ennuyé et renfrogné, quand il se trouvait avec des hommes — charmant au contraire et débordant de jeunesse et délicieux de
verve et de fantaisie et très léger et très gamin, quand il était avec des femmes. Manit'estoment, il préférait leur compagnie à celle des hommes, même des hommes les plus intelligents, et il avait bien raison.
D'ailleurs, trop impressionnable, trop émotil', trop excessif, et, pour tout dire en un mot, trop français, pour être un véritable dandy. Il n'avait pas et ne pouvait avoir cette impassibilité, cette correction impeccable du gentleman de Londres, imitées, bien ou mal, par les lions de Paris. Il lui manquait aussi, et c'était plus grave, l'art de savoir s'habiller (1).
Vers la quarantaine, peut-être parce qu'il se croyait vieux — comme si un homme tel que lui pouvait l'être ou le devenir. — Il commença à négliger sa tenue, et même avant cette époque, dans toute la fleur de sa triomphante jeunesse, il lui arriva souvent de sortir avec des chapeaux défraîchis et des habits démodés. Or, il était permis à un dandy d'être un sot (et certains d'entre eux profitaient largement de la permission) mais à condition d'être un sot bien habillé.
Aux dandys, vrais ou faux, chez qui l'amour était le plus agréable des passe-temps, correspondaient les lorettes et les grisettes, pour les-
(1) C'est sans doute cette grave lacune dans son éducation lui l"emi>ôrh;i d'c^lie admis au Jockeij-C.lub.
quelles il était une profession ou une ressource supplémentaire — les femmes qui, suivant le mot de Gavarni, « gagnaient à être connues ».
A demi désintéressée, la grisette (1) avait en général deux amants, un pour son plaisir, l'autre pour l'équilibre de son budget. Peu payée dans son atelier de modiste ou de couturière, elle devait aux sentiments qu'elle inspirait un peu de ce luxe, dont elle avait besoin.
Souvent une grisette, à qui le travail convenait moins que le plaisir, obtenait de l'avancement et devenait une iorette.
« Lorette, dit Balzac (1), est un mot décent inventé pour exprimer l'état d'une fille ou la fille d'un état difficile à nommer, et que dans sa pudeur, l'Académie a négligé de définir, vu l'âge de ses quarante membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu'on ne pouvait pas dire sans périphrase, la fortune de ce mot est faite.
Aussi la lorette passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans celles où nepas-
(1) La chose est ancienne, le mot aussi. On le trouve dans la Joconde de La Fontaine :
Sous les cotillons des griseites
Peut loger autant de beauté
Que sous les jupes des coquettes.
(2) Cité par Loridan Larchey dans son Diclionnaire de VArgol, mais il ne dit pas de quel roman de Balzac est extrait ce passage.
sera jamais une grisette. Le mot ne fut fait qu'en
l8/iO (1), sans doute à cause de l'agglomération de ces nids d'hirondelles autour de l'église dédiée à Notre-Dame-de-Lorette. »
Ces hiiondelles — on leur donne aujourd'hui un autre nom de volatile — perchaient en effet, pour la plupai't, dans les rues Neuves-Saint-Georges, la Bruyère, Bréda, Navarrin, et Notre-Dame-de- Lorelte.
Môme origine d'ailleurs que la grisette. Une loge de concierge ou quelque chose d'approchant, La lorette était partie de là et c'est là généralement que s'achevait sa destinée. Après avoir rôti le balai, elle était bien aise de le retrouver, aux jours d'épreuve.
En attendant, elle occupait dans ce quartier auquel elle devait son nom un petit appartement ou elle recevait de nombreuses visites. Il y venait des provinciaux, des étrangers, des marchandes à la toilette. Il y venait aussi des créanciers, et quand la lorette hésitait à leur ouvrir sa porte, ils attendaient dans la rue, devant la maison. Ils appelaient cela monter une garde. S'obstinait-on à ne pas les payer, et c'ét-'t le cas le plus f. > quent, ils arrachaient son châle à la débitrice, dès qu'ils en avaient l'occasion.
(1) Cependant Roqueplan assure que ce mot n'existait pas encore en 1841.
484 L\ VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHIT.IPPE
Nestor Roqueplan auquel j'emprunte ces détails nous apprend ensuite par quelles occupations la lorette remplissait sa soirée :
((1° Se faire des petits bonnets, manger des pommes et de la galette du Gymnase ;
2° S'accroupir au coin du feu, avec sa bonne, faire cuire des marrons dans la cendre;
3" Faire des lettres anonymes ;
k" Feindre de broder des bretelles et des porte-» cigares ;
5" Faire des projets avec sa bonne;
6° Arrêter un voyage à Londres, toujours avec sa bonne ; car la lorette va à Londres, et déteste les Anglais sans pouvoir les attraper. On ne rapporte plus à Londres que des chiens (1). »
Parfois la lorette, servie par les circonstances, arrivait à une haute situation. Et ce fut le cas pour Marie Duplessis.
Dans le plus connu de ses livres, Parisine, Nestor Roqueplan, qui était, en sa qualité de dandy, sans cesse à l'aifut de jolies filles, se vante, peutêtre à tort, d'avoir découvert, vers IS/iO, celle qui devait devenir, quelques années plus tard, la Dame aux Camélias :
« Je gravissais un soir, dit-il, les premières marches du Pont-Neuf dont on a depuis si artiste- Ci) Nouvelles à la main, 18il.
ment racléréchine.Une graisse turbulente chantait dans la poêle d'un friturier, et devant ce grésil harmonieux se tenait ébahie, et comme alléchée par le spectacle d'une félicité suprême, une jeune fille jolie, délicate, et malpropre comme un colimaçon mal tenu.
Elle grignotait une pomme verte qu'elle semblait mépriser. La pomme de terre frite était son rêve. Je lui en offris un gros cornet.
Cet acte de munificence, imposant comme la foudre, la fit rougir ; mais, revenue de son éblouissement, elle n'attendit pas les approches coriaces du trognon de sa pomme mâchée de travers pour la laisser choir, et fit si gloutonnement le va-etvient du cornet à sa bouche, qu'elle semblait avoir engraissé en trois minutes.
Comme je n'avais rien à lui dire, je prévoyais qu'elle n'avait rien à me répondre, et je lui tournai le dos en jetant au hasard ce mot : A demain.
Je n'y pensais plus le lendemain matin ; mais il ne fallait pas être un Parisien bien perspicace pour porter un diagnostic sur cette enfant. C'était assurément une de ces fillettes du quartier latin si improprement appelées grisettes. »
Comme la vie d'une coiH-tisane offre plus d'intérêt, môme pour des femmes honnêtes, que la vie d'une femme honnête, d'assez nombreuses études
ont été consacrées à la Dame aux Camélias (i) et nous sommes aujourd'hui très renseignés sur ses origines.
En 1756, le 20 mai, un paysan qui avait un peu d'argent, Etienne Deshayes, épousa une jeune fille qui n'en avait pas du tout mais qui était noble. Elle s'appelait. Anne du Mesiiil d'Argentelles. De cette mésalliance naquit, dans les délais voulus, un fils, Louis Deshayes, qui prit lui-même en justes noces, pour lui servir de paravent ou peut-être simplement parce qu'il l'aimait, la maîtresse d'un chàtehtiu du voisinage, Madeleine Marre. 11 en eut une fille qui était, assure la tradition, fort jolie.
A peu près à la même époque, une femme que les srens du villag-e normand où elle vivait avaient surnommé la Guenuchetonne des Cotels Pilonnière, une coureuse de routes d'assez triste réputation, réussit à se faire aimer d'un jeune prêtre nommé Louis Descours. Ils eurent un fils qui, le 45 janvier 1790, fut inscrit sur les registres de l'éuflise de Lons'é-sur-Marre, dans le canton de Briouze, comme né de Louise-Renée Plessis et de père inconnu, et avec les prénoms de Louis Marin auxquels il ajouta le nom de sa mère.
(1) V. la notice de Jules .fanin, citée plus loin, le chapitre intitulé : les Quartiers de la Dame aux Camélias, dans Porirails et Fantaisies, parle comte G. de Contades. Paris, 1S87. La vérité sur la Dame aux Camélias, par Romain Vienne. Paris, 188G, etc.
Or, le 1^'' mara 1821, la fille de Louis Deshayes épousa le fils de Louise-Renée Plessis.
Louis Marin Plessis était un triple sire que Marie Deshayes aima à cause de ses enfants et de ses vices, ou du moins de quelques-uns. Il était paresseux, joueur, débauché, avant le mariage. Il continua à l'être après. Il s'était donné la profession de colporteur, mais elle lui laissait de nombreux loisirs, et il les passait généralement au cabaret.
Louis Marin Plessis, quand il était ivre — mais il ne l'était que sept jours par semaine — battait sa femme. Il la battait régulièrement, avec méthode et conviction. Un beau matin, pour varier ses plaisirs, il manifesta l'intention de la brûler vive dans la maison où ils logeaient. Elle prit la fuite et se réfugia chez des amis qui habitaient une ferme du voisinage. Bientôt après elle entra au service d'une dame anglaise, et elle y resta jusqu'à sa mort.
Sa fille, Alphonsine Plessis, avait à cette époque sept ou huit ans. Elle était née à Nouant, dans l'Orne, le 16 janvier 182/i, un jour que son père, le colporteur intermittent, et sa mère y étaient de passage.
On confia la petite Alphonsine aune vieille parente qui, ne pouvant la nourrir, se fit en partie nourrir par elle et l'envoya mendier de porte en
488 LA Vil!; PAHISIENNE SOUS LOUIS-IMIU.IPPE
porte. Quelques années plus tard, moissonneurs, valets de fe['me,oucheniineaux,luircvélcrentceque les disciples de Jean-Jacques ont ap[)(dé l'heureuse innocence dos champs. Elle se montra, en digne petite hlle de Guenuchetonne, très docile à leurs leçons et ne les trouva pas désagréables.
Son père voyait de mauvais œil qu'elle se conduisît mal sans qu'il en tirât pour lui-même aucun profit. La vertu de bon nombre de paysans est faite de ces nuances. Marin le Sorciei* — c'est ainsi qu'on l'avait surnommé dans son village — comptait sur sa petite Alphonsine pour le pain de ses vieux jours. 11 la vendit à un vieil amateur qui se chargea de compléter son éducation, puis il l'amena à Paris.
Placée chez des cousins de sa mère, de braves gens qui étaient fruitiers, rue des Deux-Ecus, Alphonsine Plessis aurait pu sans trop de peine apprendre à gagner sa vie. Sa sœur cadette, Delphine, était bhinehisseuse. On essaya de lui donner le même métier. C'est à cette époque probablement que Nestor Roqueplan la trouva, sur le Pont- Neuf, en extase devant une friterie de pommes de terre. — Elle fut ensuite ouvrière modiste, dans un magasin de la rue Saint-Honoré, et bientôt, associée à deux amies qui partageaient son goût pour le plaisir et son mépris pour le travail, elle se lia avec un restaurateur de la galerie Mont
ponsier, qui la mit dans ses meubles, rue de l'Arcade. Elle avait alors seize ou dix-sept ans.
Marie Duplessis — elle prit ce nom presque à ses débuts dans la vie galante — savait à peine lire et écrire, mais elle était très intelligente et très ambitieuse. Elle avait ce qu'ont la plupart des femmes, et ce qui souvent leur tient lieu d'esprit, une remarquable puissance d'assimilation. Elle savait écouter et retenir (1). Elle était prédisposée par la nature à devenir un écho et un reflet. Elle apprit l'art de causer aussi facilement que l'art de sourire. Elle avait de bons maîtres et en recevait des leçons de jour et de nuit. Bien des mots qu'on lui attribua, et les plus fins, elle ne faisait que les répéter. Elle les répétait avec beaucoup de charme. Sa réputation vient en grande partie de là.
Marie Duplessis était extrêmement jolie, et les hommes, la plupart des hommes, ont toujours hésité à trouver bête une jolie femme. « Elle était grande et mince, dit Alexandre Dumas fils, noire de cheveux, rose et blanche de visage ; elle avait la tête petite et de longs yeux d'émail comme ceux des Japonaises, mais vifs et fins, les lèvres du rouge des cerises et les plus belles dents du
(1) Elle savait aussi mentir. Sa profession l'exigeait mais elle s'en acquittait sans effort. Roqueplan assure quelle aimait à dire : « Le mensonge blanchit les dents ». Elle les avait 1res blanches
490 La vie PAniSIENNE SOUS LOUIS- PHILIPPE
monde. » Les contemporains qui ont parlé d'elle ne se montrent pas moins élogieux. Quelques-uns l'avaient vue de très près.
Nous avons pour la juger, pour la connaître, les souvenirs qu'elle a laissés, l'unanime admiration qu'elle inspira, et ses portraits, qui furent nombreux (1). Il en résulte qu'elle eut, avec une beauté supérieure, des qualités qui la relèvent, celte courtisane dont on fit une des incarnations de l'amour profond, sincère et désintéressé.
Ses débuts ne permettaient guère de le prévoir. Elle changeait d'amants avec une remarquable aisance. Elle ne leur demandait que de satisfaire ses caprices et d'entretenir son luxe. Elle eut ou on lui attribua comme bailleurs de fonds, plus ou moins aimés, après le restaurateur de la galerie Montpcnsier, le vicomte de Méril, avec qui elle voyagea en France et en Alle-
(1) On cite parmi les plus intéressants ;
1° Une aquarelle de Camille Roqueplan, qui la représente au parterre d'un petit théâtre (Musée Carnavalet);
2° Une aquarelle d'Olivier;
3° Un portrait par Vienot (ces deux toiles appartinrent à Alexandre Dumas fils) ;
4:° Un portrait aux trois crayons, attribué à Vidal, et qui, à la mort de la dame aux Camélias, tomba entre les mains de sa sœur ;
b" Un croquis de Chaplin, dessiné en 1846 ;
6° Une miniature que Marie Duplessis donna à son médecin le docteur Davaine, et qui fit ensuite partie de la collection de M. Ed. Pasteur.
magne (1), un duc de R..,, qui mit à son service ses 80.000 francs de rentes, le comte de Grandon, le comte de Saint-Yves, qu'elle accompagna à Bade et qui lui acheta une villa à Bougival. Ce comte de Saint- Yves l'épousa, ou à peu près, en Angleterre, et c'est après ce demi-mariage qu'elle prit le titre de comtesse, des armes (2), et le nom de Marie Duplessis. D'autres amants en titre suivirent, également incapables de fixer ce cœur volage, le baron de Ponval, le comte Gaston de Mornas, et un prince de lignée royale qu'on appelait familièrement le prince Paul. 11 convient de donner une place à part, à celui que Marie Duplessis appelait son vieux duc, le duc de Kelberg, ancien diplomate qui avait joué un bout de rôle au congrès de Tilsitt. Il l'aimait paternellement parce qu'elle ressemblait d'une manière surprenante à sa fille.
(1) « Elle eut de lui un fils dont on connaît mal le sort. On voulut le reconnaître dans un beau garçon, qui, certain jour de Tannée 18(;9, se présenta chez la sœur d'.Alphonsine résidant alors à Saint-Evroult-de-Monlfort et sollicita la grâce de contempler, durant quelques minutes, le portrait de la dame aux camélias conservé par cette personne. Il paraît que, mis en présence du tableau, le jeune homme fil montre dune étrange émotion : il s'éloigna troublé, pleurant, et depuis on ne le revit jamais. La très grande ressemblance de létranger avec Alphonsine Plessis avait fort étonné et intrigué ceux qui le reçurent. » La véritable Dame aux Camélias, article de M. Eugène Delacroix.
(2) Deux bandes de sable, au chef soudé d'argent, chargé d'un lézard de sinople se mirant dans un miroir.
Elle avait un tel besoin d'argent qu'il fallut, si nous en croyons Villemessant (4), pour lui en fournir autant qu'elle le désirait une association de sept amants.
« Sept membres de la fashion parisienne, con curent l'idée d'une association en participationpour subvenir au luxe de Marie. Ils étaient déjà liés par mille liens d'amitié ; en se d(jimant à tous la même maîtresse, ils en formaient un nouveau. On m'a assuré que pour célébrer la signature des conventions, ils firent un cadeau en commun. C'était un meuble de première nécessité : une toilette munie de sept tiroirs et qui coûta un prix fou.
Avec un peu d'ordre, la confusion devenait impossible. Ainsi le lils d'un général de l'Empire qui tenait de son père une barbe noire et un air de belle santé ouvrait-il le tiroir d'un jeune homme blond au teint de rose délicat, qui avait peu l'air d'un chêne et qui s'était étiolé au faubourg Saint- Germain, il le repoussait aussitôt en apercevant une boîte de poudre en poudre. Il en était de môme des autres. Chacun avec son signe distinctif. L'un des collyres, l'autre de l'eau de Madame Ma, etc.
Un jour, l'association se rompit. Marie était tombée malade, on en désespérait. La toilette lui (1) Mémoires d'un Journalisle. Paris, 1884, t. I, p. 31».
Loretle, par Gavarni
resta, mais chacun vida son tiroir et porta son paquet ailleurs. »
Parmi les femmes, que les autres femmes affectent de méj)risor et dont elles envient secrètement, du fond de leur honnêteté ennuyée et grincheuse, le luxe, les succès, la vie joyeuse et libre — moins libre qu'elles ne le supposent — la Dame aux Camélias était la plus en vue. Sa beauté, qu'elle prodiguait aux regard de la foule, ajoutait à la beauté de Paris. Elle assistait aux grandes représentations, aux concerts que donnaient, à la salle Ventadour ou à la salle Saint- Honoré, les artistes les plus célèbres de l'Europe. Elle avait un impérieux besoin de mouvement et de bruit et elle semblait croire que son gracieux visage, ses yeux charmants, la douceur de son sourire et l'éclat de ses toilettes, appartenaient un peu au public.
Elle s'était singulièrement affinée dans les milieux où elle avait vécu. Elle recevait dans son salon des littérateurs, des artistes, et elle les recevait comme une grande dame, i)e la petite paysanne normande, lâchée sur les grandes routes, de la blanchisseuse ou de la modiste, rien ne surviv'ùt. Tous ceux qui étaient admis chez elle en sortaient surpris et charmés de l'élégance de ses manières et de la distinction de son esprit.
« Je me rappelle, raconte Jules Janin (1), l'avoir rencontréo un jour, pour la première fois, dans un abominable foyer d'un tliéàtre du boulevard, mal éclairé et tout rempli de cette foule b.mrdonnante qui juge d'ordinaire les mélodrames à grand spectacle. Il y avait là plus de blouses que d'habits, plus de bonnets raides que de chapeaux à plumes, et plus de paletots usés que de frais costumes; on causait de tout, de l'art dramatique et des pommes de terre frites ; des pièces du Gymnase et de la galette du Gymnase ! Eh bien ! quand cette femme parut sur ce seuil étrange, on eût dit qu'elle illuminait toutes ces choses burlesques ou féroce d'un regard de ses beaux yeux.
Elle entra, elle traversa, la tète haute, cette cohue étonnée, et nous fûmes très surpris, Liszt et moi, lorsqu'elle vint s'asseoir familièrement sur le banc où nous étions, car ni moi ni Liszt nous ne lui avions jamais parlé ; elle était femme d'esprit, de goût et de bon sens, et elle s'adressa tout d'abord au grand artiste ; elle lui raconta qu'elle l'avait entendu naguère, et qu'il l'avait fait rêver. Lui, cependant, semblable à ces instruments sonores qui répondent au premier souffle de la brise de mai, il écoutait avec une attention soutenue ce
(1) Dans la préface de lédition de la Dame aux Camélias, publiée chez Gustave Ilavard en 1858, et dont l'illustration fut conliée à Gavaini.
beau langage plein d'idées, cette langue sonore, éloquente et rêveuse tout ensemble. Avec cet instinct merveilleux qui est en lui, et cette grande habitude du plus grand monde parmi les artistes, il se demandait quelle était cette femme, si familière et si bonne, qui l'abordait la première, et qui, après les premières paroles échangées, le traitait avec une certaine hauteur, et comme si ce fût lui-même qui lui eut été présenté, à Londres, au cercle de la reine ou de la duchesse de Sutherland.
Cependant, les trois coups solennels du régisseur avaient retenti dans la salle, et le foyer s'était vidé de toute cette foule de spcclateurs et de jugeurs. La dame inconnue était restée seule avec sa compagne et nous, — elle s'était même approchée du feu, et elle avait posée ses deux pieds frissonnants à ces bûches avares, si bien que nous pouvions la voir tout à notre aise, des plis brodes de son jupon aux crochets de ses cheveux noirs ; sa main gantée à faire croire à une peinture, son mouchoir merveilleusement orné d'une dentelle royale; aux oreilles, deux perles d'Orient à rendre une reine jalouse. Elle portait toutes ces belles choses comme si elle fût née dans la soie et dans le velours, sous quelque lambris doré des grands faubourgs, une couronne sur la tête, un monde de fl.ilteurs à ses pieds. Ainsi son maintien répondait
4;. 6 I'\ Vlli l'AUlSlENNE SOUS LOUIS-PIIILIPPE
ù son langage, sa parnre <à son sourire, sa toilette à sa personne, et Ion eût vainement cherclié dans les plus hauts sommets du monde, une créature qni fût en plus belle et plus complète harmonie avec sa parure, ses habits et ses discours. »
Elle était do'jà très malade lorsqu'un jeune avocat, qui débutait, et qui plus tard publia ses souvenirs dans la Revue Normande (1 ) eut l'occasion d'aller chez elle. La description qu'il faitde son appartement est très curieuse :
(( Je venais, dit-il, de terminer mon droit à la Faculté de Paris, quand je fus consulté par un entrepreneur de serrurerie de la rue Neuve-des- Capucines, sur le recouvrement difficile d'un mémoire de travaux effectués dans l'appartement d'une jeune dame, demeurant au boulevard de la Madeleine, à côté du grand magasin Gallois-Gignoux « Aux trois quartiers ». — Quoique tout y soit somptueux et d'un grand luxe indiquant la richesse et l'opuh'nce — disait-il — cependant mes réclamations réitérées sont demeurées sans résultat. » Et le brave homme ajoutait naïvement : « Je ne sais pas trop ce qu'est en réalité cette jeune dame, mais je serais porté à croire que c'est comme une sorte de lorette... »
(1) Cet extrait a été donné, sans nom d'auteur, dans Vlniermédiaire des Chercheurs et des Curieux (n" du 20 septembre li)10) par M. Albkrt Desvoyils.
En vucdu recouvrement en question, j'écrivis à la débitrice, la priant de vouloir bien passera mon caliiiet pour une communication qui l'intéressait.»
La réponse se fit peu attendre. Elle était ainsi conçue :
« Monsieur,
Vous devez savoir que les malades ont de tristes privilèges ; très souffrante en ce moment, permettez-moi de les invoquer, en vous priant de vouloir bien vous déranger et venir chez moi me parler de l'affaire en question.
Veuillez agréer, monsieur, mes salutations dis-
tino'uées.
Marie Duplessis. »
L'écriture était fine, anglaise, le papier légèrement parfumé...
Le lendemain, je sonnais à la porte d'un entresol, au n'' 8 du boulevard de la Madeleine.
Introduit dans une antichambre assez spacieuse, son aspect original me frappa tout d'abord. Elle était tapissée dans toute son étendue d'un élégant treillage en bois doré sur lequel grimpaient et se développaient des plantes, des fleurs diverses, des camélias qui s'élevaient de jardinières en palissandre entourant la pièce...
La femme de chambre s'excusa, en raison de
4;i8 LA. VIR PARISIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE
ce que INIadame était .retenue au salon, de me recevoir dans la chambre à coucher.
J'eus alors le loisir de l'inspecter en détail...
La tenture était en satin blanc, décoré d'un semis de roses mousseuses du plus charmant effet.
Au fond de la pièce, le lit, un nid de soie rose, était entouré de rideau somptueusement et élégamment drapés.
Un canapé occupait un des côtés. En face du canapé, la toilette où s'épanouissait un fouillis de dentelles, guipures, nœuds de rubans chiffonnés avec art, et, devant la glace de Venise, rayonnant dans le ravissant entourage, s'alignait toute une série étincelante d'ustensiles variés, de vases en vermeil richement ciselés, sculptés, et du plus beau style, de brosseries, de flacons en cristal rehaussés d'or... Puis, çà et là, étaient disséminés tableaux, statuettes et objets d'art... »
La maîtresse de ce somptueux logis parut. Comme elle était jeune et jolie, elle obtint sans difficulté tous les délais qu'elle demanda.
Reine du demi-monde, dont tous les caprices étaient des lois, et qui soulevait sous ses pas un murmure d'adoration, la Dame aux camélias avait le plaisir ; il ne lui manquait que peu de chose, le bonheur.
Les sceptiques, qui sont parfois les pires des
nnïfs, ont raillé Alexandre Dumas fils, iravoir supposé que celte courtisane pouvait avoir une âme. Son essai de réhabilitation ne présente rier que de très vraisemblable.
L'amour vénal, pour celles qui en vivent, est souvent un moyen, jamais un but. Les malheureuses qui s'en contentent ne sont pas des femmes, ce sont à peine des femelles. Les autres gardent toujours, dans leurs pires déchéances, cette admirable faculté de désintéressement dans la passion qu'on retrouve au fond des cœurs les plus pervertis en apparence. Elles gardent l'impérieux besoin de se donner, et tout le luxe qui les entoure, qu'elles expient si cruellement, ne vaut pas pour leur tendresse qu'on achète et pour leur orgueil qu'on humilie une minute de vrai amour.
Voilà le mal dont souffrit, à son heure, Marie Duplessis, et dont probablement elle mourut. Il n'est pas téméraire de l'admettre. C'est dans la logique des choses.
Tarifer ses baisers et vendre ses sourires, être aimable ou gaie sur commande, parader comme une bête de luxe qu'exhibe la vanité à celui qui la possède, ne plus avoir, en quelque sorte, la libre disposition de son cœur, comment aurait-elle pu s'y résigner ?
Choisir l'amant au lieu de le subir, et ne lui demander que ce qu'on aurait voulu lui donner,
un amour sincère, profond, durable, épuré par une estime réciproque, comme toutes ses pareilles, moins différentes qu'on ne croit des honnêtes femmes, de toutes les forces de sa jeunesse, prête à refleurir, elle aspira à cette joie, en comparaison de laquelle les autres ne comptaient plus.
Elle se vit peut-être épouse, mère, unie jusqu'à la mort à un homme pour qui elle serait tout et qui serait tout pour elle. Elle se vit respectée — elle qui avait soif de respect — par ce monde, qui ne lui avait prodigué qu'une admiration mêlée de mépris.
Il y a des courants qui vous emportent et qu'on ne remonte pas. Il y a des existences qu'on ne refait pas et dont les débuts entraînent le dénouement.
Quelque vifs que fussent ses regrets et si douloureuse que fût la détresse de son cœur, Marie Duplessis ne pouvait pas ne pas comprendre que ce qu'elle désirait ardemment, l'amour sincère, désintéressé, d'un honnête homme, V amour cV égal à égal, les scandales de sa vie passée ne lui permettaient pas de l'obtenir.
La tristesse qui dans ses dernières années ne l'abandonnait plus vient de là. Elle était, quand elle mourut, lasse de la vie.
Cependant, elle ne renonçait pas à cet étalage de luxe, qui ne la satisfaisait plus. Dansledernier
LA VIE JOYKUSK 501
mois di3 184G, elle se fit conduire, soutenue jusqu'à sa loge par deux laquais, au théâtre du Palais- Royal, pour la première des Poninies de terre malades^ vaudeville en 5 actes, de Dumanoir et Clairville, Ce fut sa dernière sortie et Paris ne la revitplus. Rentrée chez elle, toute frissonnante de fièvre et portant dans ses beaux yeux l'ombre de la mort, elle se coucha pour ne plus se relever.
Autour do son lit dajj^onie, qui avait été un lit d'amour, le vide se fit aussitôt. L'oubli, qui est parfois un châtiment, commençait déjà.
Seul de tous les amis d'autrefois, le comte de Saint-Yves se souvint. Absent de Paris, il s'était hâté de revenir. Celle, qu'il avait aimée, jeune, souriante, et admirablement belle, il la trouva, vieillie par la douleur, usée par la maladie, et mourante. Sa tète était entourée de dentelles de points d'iVlençon, et ses petites mains, si blanches, si blanches, tenaient un crucifix à demi caché dans un bouquet de camélias. Elle semblait avoir Attendu pour mourir celui qui avait été le plus dévoué, le plus fidèle de ses amants. Elle eut pour lui un dernier sourire et elle mourut entre ses bras.
On couvrit de camélias son cercueil, et ce furent aussi des camélias que portèrent sur sa tombe, au premier anniversaire de sa mort, des lorettes que
cette fin si triste et si rapidi;, en pleine jeunesse, à ving't-quatre ans, avait émues.
Alexandre Dumas fils n'était pas à Paris lorsque disparut pour toujours celle qui ne devait revivre que transformée, idéalisée, sous le nom de Marguerite Gautier (1). On lui apprit, lorsqu'il revint, que deux hommes (2) seulement avaient suivi jusqu'au cimetière (3) le corps de la pécheresse, pour laquelle la société se découvrait une sévérité tardive. Il leur dédia ces vers par lesquels pourrai! se clore le dernier chapitre de son roman sur Marie Duplessis :
Eh bien ! soyez bénis, vous deux, qui, tête nue, Méprisant les conseils de ce inonde insolent. Avez jusques au bout, de la femme connue, En vous donnant la main mené le convoi blanc.
Vous qui l'avez aimée et qui l'avez suivie,
Qui n'êtes pas de ceux qui, duc, marquis ou lord.
Se faisant un orgueil d'entretenir sa vie,
N'ont pas compris l'orgueil d'accompagner sa mort.
« On ouvrit, au bout de trois jours, raconte Jules Janin dans la notice que nous avons déjà citée, les portes fermées de sa maison. Les longues fenêtres qui donnaient sur le boulevard, vis-à-vis
(1) Les relations de Marie Du/Iessis avec Alexandre Dumas fils restent quelijue peu légendaire;». On prétend qu'il la connut en 1814.
(2) L'un des deux était sans doute le comte de Saint- Y\ es.
(3) Elle fut ensevelie au cimetière Montmartre.
de l'église de la Madeleine, sa patronne, laissèrent de nouveau pénétrer l'air et le soleil dans ses murailles où elle s'était éteinte. On eût dit que la jeune femme allait reparaître en ces demeures. Pas une des senteurs de la mort n'était restée entre ces rideaux soyeux, dans ces longues draperies aux reflets favorables, sur ces tapis des Gobelins oii la fleur semblait naître, touchée à peine par ce pied d'enfant.
Chaque meuble de cet appartement somptueux était en ordre et à sa place ; le lit sur lequel elle étoit morte était à peine affaissé. Au chevet du lit un tabouret conservait l'empreinte des genoux de l'homme qui lui avait fermé les yeux. Cette horloge des temps anciens qui avait sonné l'heure à Mme de Pompadouret à Mme Dubarry, sonnait l'heure encore, comme autrefois ; les candélabres d'argent étaient chargés de bougies préparées pour la dernière causerie du soir; dans les jardinières, la rose des quatre saisons et la bruyère durable se débattaient, à leur tour, contre la mort. Elles se mouraientfaute d'un peu d'eau. Leur maitresse était morte, faute d'un peu de bonheur et d'espérance.
Hélas ! aux murailles étaient suspendus les tableaux de Diaz qu'elle avait adopté, une des premières, comme le peintre véritable du printemps de l'année, et son portrait que Vidal avait tracé
504 LA VIE PARISIENNE i^OUS LOUIS-PHILIPPE
aux trois crayons. Vidal avait fait de cette bolle tèttî une tète ravissante et chaste, d'une élégance fine ; et depuis que celte déesse est morte, il n'a plus voulu dessiner que d'honnêtes femmes, ayant fait pour celle-là une exception qui a tant servi à la naissante renommée du peintre et du modèle (1)!
Tout parlait d'elle encore! Les oiseaux chantaient dans leur cage dorée; dans les meubles de Boule, àtravers les glacestranspareiites,on voyaitréunis, choix admirable etdigne d'un antiquaire excellent et riche, les plus rares chefs-d'œuvre de la manufacture de Sèvres, les peintures les plus exquises di la Saxe, les émaux de Petitot, les Pampines de' Boucher. Elle aimait ce petit art coquet, gracieux élégant, oii le vice même a son esprit, où l'innocence a ses nudités ; elle aimait les bergers et les bergères en biscuit, les bronzes florentins, les terres cuites, les émaux, toutes les recherches du goût et du luxe des sociétés épuisées. Elle y voyait autant d'emblèmes de sa beauté et de sa vie. Hélas! elle était, elle aussi, un ornement inutile, une fantaisie, un jouet frivole qui se brise au premier choc,
(1) Celle exception gênait un peu Vidal et comme il craignait, rimb ciie, qu'elle ne lui fit du tort auprès de ses clientes honnêtes, il protesta aigrement lorsque Dumas fils, dans sa préface d'une édition de la Dame aux Camélias, publiée en 1882, lui attribua, après bien d'autres, ce portrait de Marie Duplessis.
un produit brillant d'une société expirante, un oiseau de passage, une aurore d'un instant.
Elle avait poussé si loin la science du bien-être intérieur, et l'adoration de soi-même, que rien ne saurait se comparer à ses habits, à son linge, aux plus petits détails de son service, car la parure de sa beauté était à tout prendre la plus chère et la plus charmante occupation de sa jeunesse.
J'ai entendu les plus grandes dames et les plus habiles coquettes de Paris s'étonner de l'art et la recherche de ses moindres instruments de toilette. Son peigne fut poussé à un prix fou; sa brosse pour les cheveux s'est paj^ée au poids de l'or. On a vendu des gants qui lui avaient servi, tant sa main était belle. On a vendu des bottines qu'elle avait portées, et les honnêtes femmes ont lutté entre elles à qui mettrait ce soulier de Gendrillon. Tout s'est vendu, même son plus vieux châle qui avait déjà trois ans, même son ara au brillant plumage qui répétait une mélodie assez triste que sa maîtresse lui avait apprise ; on a vendu ses portraits, on a vendu ses cheveux. Tout y passa, et sa famille, qui détournait la vue quand cette femme sepromenaitdanssa voiturearmoriée, au grand galop de ses chevaux anglais, se gorgea triomphalement de tout l'or que ses dépouilles avaient produit (1)... »
(1) Toutes les dettes payées, sa sœur cadette, Delphine
506 L.V VIE PAHISIENNE SOUS LOUIS-PlllLlPPE
Plessis, qui avait épousé un sieur Paquet, et qui résidait à Saint-Germain-de-Clairefeuille, danslOrne, hérita d'une centaine de mille tiancs.