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PATISSIERS ET CONFISEURS

Le Puits-Certain, rue du Mont-Saint-Hilaire, au coin de la rue Saint-Jean-de-Beauvais (maison très ancienne qu'on faisait remonter au quatorzième siècle).

Félix, dans le passage des Panoramas,

Lesage, rue Montorgueil (spécialité de pâtés au jambon).

Muot, rue de Choiseul.

Sous ce règne qui fut bourgeois avec tant d'exagération, rien n'a été plus bourgeois que l'ameublement. Le style Louis-Philippe, si on peut l'appeler un style, c'est le triomphe du laid. La recherche du confortable avait multiplié les formes lourdes et disgracieuses. Solides et peu élégants les meubles correspondaient bien à la classe qui venait de s'emparer du pouvoir. Et pour comble de malheur, fabriqués avec trop de soin par des ouvriers déplorablement consciencieux, ils devaient durer longtemps. Ils ornent encore beaucoup de salons de province.

Ce n'était pas seulement sur le style de l'ameublement que la bourgeoisie exerçait son influence.

426 I-A VIE PARISIENNE SOUS I.OUIS-PlIII.IPPE

Elle apportait partout avec elle, elle imposait peu à peu la vulgarité de ses manières. Les hommes, que la galanterie gênait, ne se privaient pas de fumer devant les femmes. Mme de Girardin s'en indigne et elle prédisait, en 1844 (1), que la fumée du tabac réduirait dans cinquante ans — c'est-à-dire en I89Z| — le sexe fort à une sorte de demi-somnolence, très voisine du ramollissement, et que le sexe faible en profiterait pour s'emparer de la direction de toutes les affaires. Elle n'avait pas préA^u qu'à ce moment-là les femmes commenceraient à fumer presque autant que les hommes.

Les salons essayaient sans trop y réussir, de maintenir les anciennes traditions d'élégance et d'urbanité.

Mme Réeamier, qui achevait de vieillir, continuait à recevoir à l'Abbaye-aux-Bois, qu'on appelait l'Académie au Bois, parce que c'étr-it une antichambre de l'Académie. Elle conservait dans son arrière-saison les amis qui lui rappelaient sa jeunesse mais qui ne la lui rendaient pas, Ballanche, qui était venu loger près d'elle, Chateaubriand qui, vers 1835, lut dans son salon des fragments des Mémoires d'outre-tombe.

Mme Mélanie Waldor (2), iille du littérateur

(1) Lellre parisienne du 12 octobre 1844.

(2) Elle était née en 1796. Elle débuta dans les lettres en 1831 par un roman VEcuger Daubernon. Elle publia en 183.'5

Villenave, recevait aussi des écrivains, mais elle témoignait une sympathie plus vive pour la nou' velle école, sans doute parce que ceux qui la représentaient étaient jeunes.

Chez Mme Sophie Gay, mère de Mme Girardin, fréquentaient quelques hommes politiques, des artistes, le harpiste Labarre, les pianistes Litz et Thalberg Berlioz, surtout des littérateurs, Lamartine, Balzac, Alphonse Karr, Henri Berthoud, Eugène Sue, le marquis de Custine, Roger de Beauvoir. On y chaJitait, on y disait des vers, on y jouait la comédie, et on y racontait, comme sous l'Empire, des histoires de revenants.

Les musiciens dominaient dans le salon de Mme Ricord, la femme du célèbre médecin. Là, fut chanté pour la première fois le Stabal de Rossini, par Mario, Tamburini, ^Ime Grisi et Albertazzi.

C'étaient aussi des compositeurs, des gens de théâtre, Rubini, Mario, Mme Grisi, Mme Falcon, la Taglioni, Emma Livry, etc., qu'on voyait chez Mme Orfîla (1). Chaque année le mardi gras, elle donnait un bal d'enfants. Le rédacteur d'un journal du temps Vlmparlial (2), nous décrit celui de 1836 :

un volume en vers qui reste son œuvre la plus connue ou la moins oubliée : Poésies du cœur.

(1) Orflla avait été nommé, le 1" mai 1831, doyen de la fa< culte de Médecine de Paris.

(2) Ce journal s'était d'abord appelé, du 6 avril 1832 au

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« La foule s'attroupait, dès sept heures, devant l'école de Médecine, où des lampions et des voitures annonçaient un bal ; mais cette foule souriait à chaque nouvel arrivant, rien en elle n'excitait la mo([uerie, l'envie et ce rire de pitié dont le peuple est si prodigue envers le riche ; c'est que cette joyeuse troupe de danseurs se composait d'enfants (les plus âgés pouvaient avoir quatorze ans, les plus jeunes quatre ans).

A sept heures et demi, les quadrilles s'étaient formés au milieu des rires et des chutes ; car près des grandes personnes, de petits danseurs prenaient place, et, peu d'aplomb sur leurs jambes, ils trébuchaient au moindre choc. Une grâce naïve, une gaieté sans lisière présidaient à cette fête, et jetaient sur chaque contredanse un charme inexprimable.

On distinguait au milieu de ces jolies figures d'enfants, le filleul de l'empereur du Brésil, le neveu du duc de Talleyrand, jeune homme de quatorze ans remarquable par sa beauté et son costume écossais les deux enfants de M. Philippe Dupin, la fille de M. Berville (1), le fils et la fille du duc Decazes, l'un en Figaro, l'autre en Napoli-

31 août 1833, le Bonhomme Richard. Il devint, le 20 décembre 183B, rimparlial, et cessa de paraître le 6 octobre 1836. (1) Saint-Albin Berville, avocat général à la cour royale de Paris, et littérateur.

tnine, les deux enfants de M. Melesville, le fils de rarehitecte du Luxembourg, et la fdle de Mme Mélanie Waldor, jolie blonde travestie en Ecossaise. Walter Scott l'eut embrassée sur les deux joues.

Parmi les plus petits personnages de ce bal, le fils de M. Crémieux, joli enfant de quatre ans, vêtu en pâtissier, offrait ses bonbons à la ronde...

Mmes Dupin, du Bignan, duchesse Decazes, de Spare, Mélanie Waldor, Rondonneau, Segalas (1), assistaient à cette jolie fête, oii l'on remarquait, outre plusieurs artistes et médecins distingués, MM. Berville, Crémieux, Philippe Dupin, le duc Decazes, Paganel, Melesville, etc.

Le fils de M. Orfila, en jeune seigneur espagnol de onze à douze ans, se faisait admirer par sa jolie figure, son esprit et la grâce avec laquelle il faisait les honneurs de sa soirée ; car c'était lui qui la donnait.

Toutes les invitations avaient été écrites en son nom.

Ce que cette joyeuse assemblée a consommé de glaces, de sorbetS; de punchs, de gâteaux et de sirops, est presque inimaginable. Dieu sait comment quelques-uns des consommateurs auront achevé la nuit !

(1) Anaïs Menard, qui avait épousé en 1831 un avocat, M. Segalas. Elle publia en 1836 un recueil de vers : les Oiseaux de passage.

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Je citerai parmiles plus gracieuses danseuses du galop, Mlle Dupin, et je rendrai mal l'effet qu'a produit cette pétulante danse, que l'on a voulu en vain, cette année, exiler des grands bals; les plus petits enfants s'en étaient mêlés ; chaque danseur empoitait sa danseuse de sah^u en salon, avec la rapidité de réclair ; la poudre des marquis et des marquises flottait confondus aux basquines, aux plumets, aux longs voiles, et toutes ces petites jambes, courant si rapides sur le parquet, qu'on ne pouvait y arrêter le regard, donnaient une espèce de vertige...

A minuit et demi, Mme Orfila a donné le signa de la retraite, la musique s'est tue et les danses ont cessé, au grand regret de la plupart des enfants que le plaisir tenait éveillés... »

Mlle Dosne, belle-sœur de Thiers, recevait chez elle des artistes, des gens de lettres et des hommes politiques, surtout, dans les dernières années du règne, des hommes politiques de l'opposition.

Bien plus strictement mondains que ceux que nous venons de passer en revue étaient les salons de la duchesse de Maillé, de la duchesse de Liaucourt, de la duchesse de Rauzan, de Mme de Chastenay, de la vicomtesse de Noailles, de la princesse de Lieven — où la politique cependant avait sa place — de Mme d'Aguesseau, de Mme de la Grange, deMme Philippe de Ségur,de]MmcAlexan-

(Ire de Girardin, de Mme de Podcnas, de Mme de Nansouty, de Mme d'Osmont, de Mme de Rémusat, de Mme de Virieiix, de la comtesse INIerlin, de Mme Swetcliine.

D;\ns son licMel de la rue Montparnasse (4), la princesse Belgiojoso, qu'on appelait belle et joyeuse^ quoiqu'elle fut beaucoup moins joyeuse que belle, avait une cour d'écrivains et d'artistes, Augustin Thierry, auquel elle avait donné un appartement chez elle, Victor Cousin, Mignet, Henri Martin, Heine, Alfred de Musset, Victor de Laprade, Tliiers, Villemain, Ary Scheffer, Chenavard, Liszt, Bellini (2), etc. Elle choisissait là ses amants, dont le plus aimé fut Mignet peutêtre. Elle ne voulait avoir pour amants que des hommes supérieurs. C'est presque de la vertu.

Chez la princesse Belgiojoso comme chez Mme Sophie Gay on s'amusait parfois à raconter des histoires de revenants. Jules Lecomte décrit une de ces séances (3) :

« M. le prince de la Moskowa, un des plus forts

(1) Au n° 28.

(2) « Naïf, superstitieux, tendre, caressant, familier, n'ayant aucune idée des distinctions sociales, des convenances ou de la morale, il s'asseyait aux pieds des dames et penchait sur leurs genoux sa lète charma nie. 11 vivait dans l'amour, ne comprenant rien au delà ; chez lui, tous les degrés d'affection et jusqu'à l'amitié avaient comme un reflet de ce sentiment. » Mémoires d Alton Shee, t. I, p. 110.

(3j Lettres sur les écrivains français..., p. 98.

432 LA VIE PAlilSIFNNE SOLS LOL'IS PHILIPPE

pianistes amateurs do la France, et INIéry, l'un dos hommes les plus spirituels du monde, étaient là. C'était une petite réunion d'intimes, qui tirait à sa fin. On demandait déjà les voitures... Minuit sonna. La princesse Belgiojoso, qui était présente, s'empara d'un instant de silence général, pour rappeler à Mérj que, pendant une rencontre à Florence, deux ans auparavant, ils passaient souvent des soirées, qui, prolongées fort tard, se terminaient toujours par un conte de revenant, commencé à cette même heure de minuit par le poète, et qui, toutes les lumières éteintes, aux douces lueurs de la nuit d'Italie, répandait dans l'auditoire des terreurs dont le souvenir la charmait et l'émouvait encore, elle, la belle et jeune femme .

— Eh bien ! racontez-nous une histoire de bandits et de fantômes, Méry ! — dit le jeune Ney — faites-nous quelque récit terrible ; moi je vais vous accompagner au piano.

L'idée parut si étrange qu'on s'enthousiasma pour elle. Mme Gay sonna les laquai^^ui emportèrent les bougies ; on ne laissa sur un meuble écarté qu'une lampe dont la mèche fut baissée au dernier souffle ; tous les assistants se rapprochèrent les uns des autres... M. de la Moskowa s'assit au piano; Méry se leva...

Il s'arma de sa voix la plus grave et la plus

Le peintre jeune.

434 L.\ VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PIIILII»l>!î

lugubre. Il débuta lentement par des paiules effrayantes. Son récit posé : tout à coup — s'ccriat-il — (et à ces mots, le piano fît résonner ses plus retentissants accords, comme pour annoncer la venue d'un personnage surnaturel) — tout à coup, on frappa rudement à la porte ! — Et en disant ces mots, le narrateur cognait vivement le lambris avec sa canne. Le piano hurlait. Les coups retentirent dans l'âme des assistants... Pendant une heure, Méry ne parla que de cadavres, de mares de sang, de trappes, de cachots, de chaînes, de dagues et de terreurs. Le piano accompagnait chaque phrase en conformant son harmonie au sens toujours lugubre, toujours effra3'ant du récit. Les dames finirent par demander grâce... Quand on rapporta les lumières, deux d'entre elles étaient évanouies sur les divans ! »

Dans ces salons, aristocratiques ou bourgeois, on faisait des lectures, mais elles n'avaient pas partout la môme valeur et le même intérêt. Les familiers de Mme Récamier pouvaient admirer longtemps avant le public, quelques-unes des plus belles pages des Mémoires d'oiitre-iomhe. Ceux de la comtesse Anquetil se contentaient du Tartuffe poétique lu (1) parle comte Alexandre de Querellis qui n'avait guère d'autre mérite que la chaleur de ses convictions légitimistes.

(1) En 1845.

LE MO>Di:. LA VIE MONDAINE 435

On s'entretenait là comme ailleurs dès événements du jour : en 1835, du procès de Lacenaire et de ses talents poétiques ( l) — en 1836, de l'exécution do Fiesclii, Pépin et Morey, et de celle d'Alibaud — en 1839, du Daguerréotype (2) — en 18'i0,du procès de madame Lafarge, et de sa condamnation qui })assionna à tel point Paris que le jour où on la connut, partout, dans les cafés, dans les théâtres, on ne parla pas d'autre chose (3) — en 1 8V2, de l'afTaire Marcellange, de ce mari que sa femme fit assassiner sous prétexte qu'elle ne l'aimait pas — en 18ii3, de la mort de Mlle Lenormand qui laissait une fortune de plus de 500.000 fr. (ce qui donne une assez triste idée de la bêtise humaine) et de la visite de la reine d'Angleterre à Eu — en 1816, de la folie de Donizetti, qui s'asseyait devant son piano, essayait d'en jouer, et se mettait à pleurer en disant : « Pauvre Donizetti ! il est mort! » — en 1847, de la publication, du succès extraordinaire, de l Histoire des Girondins.

(1) Lacenaire fut exécuté le 9 janvier 1836.

(2) La vogue du Daguerréotype, la Daguerréoiypomanie, comme l'appela un caricaturiste, dura de 1839 à 1840. Le 6 mars 1841, à onze heures du matin, Louis-Philippe se fit daguerréotyper dans la cour des Tuileries, et l'opération dura 3 minutes.

(3) On fut obligé, dans certains théâtres, d'interdire la vente des journaux du soir. Au Palais-Royal, où on ne prit pas cette précaution, les commentaires, les exclamations du public empêchèrent presque les acteurs de se faire entendre.

La Révolution (le 1830 avait pour (juelrjue temps effrayé les riches. L'argent se cachait. Bientôt le goût du plaisir et le besoin du luxe le firent reparaître.

Les légitimistes boudaient, mais comme cette bouderie les ennuyait eux-mêmes, encore plus que le gouvernement, ils y renoncèrent assez vite.

On n'avait donné au début, dans le monde du faubourg Saint-Germain, que des petites soirées modestes, afin de bien montrer qu'il n'y avait plus de vie élégante, qu'il n'y avait plus de société, qu'il n'y avait presque plus de France, depuis que les Bourbons étaient en exil. Les jeunes femmes et les jeunes filles ne connaissent en fait de politique que celle de l'amour. Elles formèrent contre les douairières, figées dans leur attitude de protestation, un parti très remuant, le parti des gens qui désiraient s'amuser. Il y eut des concessions réciproques. A ces petites soirées, remplies d'abord par de graves conversations, on adjoignit « un petit tour de valse » et ce petit tour de valse finit par durer toute la soirée.

On eut l'idée de créer les bals d'opposition, dans lesquels les femmes dansaient pour afficher leurs convictions légitimistes.

Ces bals furent inaugurés le 24 janvier 1 835 (1).

(1) Ils étaient annuels, mais le bal du 24 janvier 1835, eul tant de succès, qu'on en donna un autre le 24 février.

ïls avaient pour but de venir en aide aux anciens pensionnés de la liste civile, dont les pensions avaient été supprimées en 1830 et qui, presque tous, étaient d'anciens serviteurs de la famille royale peu fortunés.

Organisés par souscription par les plus grandes damos du faubourg Saint-Germain, fréquentés par l'élite de la société légitimiste, ils eurent une grande vogue..., et excitèrent naturellement parmi les femmes du monde of'liciel, qui en étaient exclues, de terribles rancunes.

Ces rancunes cependant ne résistèrent pas à l'attrait du plaisir et entre tous ceux, de tous les mondes, qui désiraient jouir le plus agréablement

En 18 3, s'élait créée une association de jeunes gens et de jeunes femmes qui portait le titre d'Association de défense mutuelle contre les bals. Ils avaient fait imprimer des cartes au nom de Simon Deutz, rue de la Juiverie, n" 13, et chaque personne de leur groupe qui assistait à un bal, donné par quelque fonctionnaire ou quelque ami du gouvernement, recevait le lendemain matin une de ces cartes. Un journal légitimiste s'était engagé à signaler les coupables. « On publiera par exemple, écrivait le Revenant, que Mme la baronne de V., filleule de Mme la Dauphine, et M. Théodore de M., gentilhomme de la chambre et pensionné sur la liste civile et la cassette du roi Charles X, ayant eu l'avantage d'assister au bal de Mme Régnier, née Barbe, autrement dite la duchesse de Massa, M. Simon Deutz a cru devoir leur faire une visite, en vue de leur confraternité dans les sentiments de reconnaissance et de jubilation dont ils sont animés... »

Des associations du même genre se fondèrent en pro- \ ince, à Montpellier notamment. Elles ne durèrent pas longtemps.

possible de la vie, il se forma une sorte de Ligue. L'amour, qui n'admet d'autre maître que lui-même, contribua beaucoup à abaisser les barrières.

Les bals se multiplièrent. 11 y eut des bals du matin pour les jeunes filles qui, parées de leiir seule beauté et d'une beauté qui résistait à l'éclat du jour, y trouvaient leur compte. Un peu partout, dans les salons, dans les théâtres, à l'Opéra, à la Porte-Saint-Martin, à TOdéon, à la salle Ventadour, il y eut des bals masqués. On y arborait des costumes excentriques, on y faisait des mystifications, où excellait surtout Rougemont, l'auteur dramatique.

« Un jour, il imagina d'offrir, en plein bal, à ses amis, un pari qu'ils s'empressèrent de tei ir, car il leur semblait impossible qu'on pût le gagner contre eux. 11 fut dit que, si, dans l'espace d'une demi-heure — montre en main — tous les Pierrots sans distinction, blancs, rouges, bleus^ verts, lilas, qui se trouvaient dans le bal, n'étaient pas hors du théâtre, Rougemont perdrait un souper de vingt couverts.

Le voici à l'œuvre. Vêtu en habit, ce soir-là, il parcourt les couloirs, en affectant de causer haut avec un de ses amis, dont il a pris le bras; chaque fois qu'il rencontre un Pierrot :

— Tu ne sais pas, disait-il en se penchant confidentiellement vers son ami, ce qui vient d'arri-

ver ? on a volé un panier d'argenterie au limonadier... c'est un Pierrot qui a fait le coup... Le commissaire de police vient de m'assurer qu'aucun ne sortirait du bal, qu'on allait les fouiller, etc., etc.

Il fallait voir alors l'empressement du Pierrot à disparaître. Il se sauvait du vestiaire, s'empressait de changer de costume, ou mieux encore quittait le bal. Au bout de la demi-heure, toutes les (lolombines étaient delaissé(,^s et tous les Pierrots avaient disparu.

Un autre jour, Rougemont, aidé cette fois de M. Romieu, imagina de jouer un tour pendable au limonadier de la Porte Saint-Martin. Ces messieurs avaient fait imprimer des cartes de restaurateur, entièrement semblables à celles de ce limonadier ; seulement, aux prix ordinairement élevés de ces sortes de cafés, ils avaient substitué des chiffres de nature à tenter bien du monde :

— Garçon, une dinde truffée, disait un charmant garde-française, qui, entouré d'une escouade de camarades, commandait son souper.

Et il ajoutait :

— Voyez-donc, mes amis, c'est pour rien : 3 fr. 50!...

— Du saumon ! garçon, criait un autre masque, occupé à dévorer son deuxième perdreau, qu'il

voyait tarifé sur la carte 75 centimes pièce, et le saumon 1 franc.

C'était un concert universel d'éloges, de bonne humeur et de gaîté.

Mais, arrivait le quart d'heure de Rabelais, le moment de payer ; des discussions du dernier comique s'élevèrent alors entre les garçons et les consommateurs. On se montrait les cartes, on les comparait, on s'indignait, on se disputait ; le maître du restaurant intervenait, il ouvrait de grands yeux, ne savait à qui s'en prendre, et finissait par gémir, en disant que bien certainement il allait être ruiné !

Rougemont et ses amis occupaient une table séparée : on devine la satisfaction qu'ils éprouvaient...

Bientôt, cependant, le commissaire de police intervint...

— Comment expliquez-vous de pareils prix sur vos cartes ? disait-il au limonadier.

— Hélas ! répondait ce dernier, je ne me les expliquerai certainement jamais.

Le commissaire rendit alors une sorte de jugement de Salomon ; il compara les prix anciens avec les prix nouveaux, et en fît une moyenne, qui fut acceptée par tout le monde (1). »

Ce qui avait le plus de succès dans ces bals,

(1) E. DE Gbenville, Histoire du journal la Mode, p. 221.

LE MONDE. LA Vlli MONDAINE iU

masqués OU non, c'était, on aura peine à le croire, la polka. « Il faut vous dire, écrivait, en \8fih, Mme de Girardin, que la danse à la mode, cet hiver, est la polka : c'est une sorte de danse nationale, originaire de Bohême, où là môme elle est prohibée ; c'est la danse des paysans. Ici tout le monde veut l'apprendre, et Cellarius (1) ne peut suffire au nombre toujours croissant de ses élèves (2). »

La danse pour les jeunes femmes et les jeunes fdles, le jeu pour les vieilles dames et pour la plupart des hommes, formaient les distractions ordinaires, celles qu'on était sûr de pouvoir se pro-

(1| Cette vogue n'avait pas diminué en ISitî. A celte époque Cellarius qui s'intitulait « professeur de danse noble » don nait ses leçons dans un hôtel de la rue Vivienne.

(2) Lettre parisienne du 2(^ février 18i4.

« On raconte au sujet de la polka une histoire assez plaisante. La duchesse de B... a un fils de dix-neuf ans. Ce jeune homme, parfaitement bien élevé, a désiré savoir danser la polka pour compléter son éducation: on lui a conseillé de prendre pour maître le fameux Cellarius. Mais, dans la classe de ce professeur en l'art de Terpsychore, les prêtresses de cette muse vont aussi former des pas gracieux; c'est pourquoi ce digne professeur ne possède pas, comme ceux de l'Université, toute la confiance des familles. Madame de B..., entrevit avec effroi les dangers que pouvait courir son jeune fils; elle ne voulut point qu'il allât prendre des leçons de danse chez Cellarius, mais elle écrivit à Cellarius de venir chez elle avec tout ce qui était nécessaire pour la leçon. Le maître de danse arriva le lendemain à l'heure indiquée. Il était suivi de deux fiacres contenant huit danseuses de l'Opéra... » Id.

curer partout. Il y en avait d'autres, et par exemple les séances de Tiniprovisateur Eugène de Pradel, dont la carte (en 18/i7) portait cette indication : «.Soirées particulières d'improvisation pour les salons de Paris, par le comte E. de Pradel (des ducs de Bouillon), seul improvisateur de vers français (1). »

11 n'était pas le seul mais il était le plus connu et il avait un très réel talent, ce qui ne l'empêcha pas de mourir dans une extrême misère. Il donnait, suivant le prix, des petites soirées, des moyennes soirées, et des soirées complètes, qui duraient une heure, une heure trois quarts, et deux heures et quart.

Dans quelques salons on jouait la comédie (2), mais le théâtre du comte de Castellane est le seul qui ait vraiment mérité ce titre.

Le comte Jules de Castellane avait épousé en 1S'i2, Mlle Léonie de Yilloutreys. Son hôtel du faubourg Saint-Honoré était connu sous le nom de « la maison du mouleur », à cause des statues moulées en plâtre qui en décoraient la façade.

(1) Eugène de Pradel hjabitait alors au n" 33 de la rue Croix-des-Petits-Champs.

(2) Chez Mme Sophie Gay et chez la duchesse d'Abranlès notamment, mais on disait de celle-ci que le jour où elle avait le plus de monde c'était celui où elle recevait ses créanciers.

t.Ë MONDE. LA ME MONDAINE 443

Le théâtre s'élevait au fond du jardin. Un couloir ornée de statues antiques et de curiosités égyptiennes y conduisait.

L'histoire de ce théâtre comprend deux périodes. De 183.) à 18'i2, c'est-à-dire jusqu'au mariage du comte de Castellane, Mme Sophie Gay et la duchesse d'Abrantés furent lesvéritables directrices, mais des directrices rivales. Ciiacune avait sa troupe, chacune essayait de faire jouer ses propres ouvrages. Les femmes du monde se disputaient les rôles avec autant d'àpreté que les actrices. Leur cabotinage égalait pour le moins celui des professionnelles. Elles avaient le même désir de se mettre en avant, d'accaparer tout le succès d'une pièce. Paris s'amusa beaucoup de ces querelles de coulisses, il voulut les voir de près, et le comte de Castellane s'aperçut un jour qu'on entrait chez lui avec des billets vendus.

Son théâtre accueillait volontiers des auteurs ou des compositeurs peu connus qui faisaient là leurs premières armes. Flotow y débuta, le 8 avril 1837, avec Alice, drame lyrique en un acte dont le vicomte de Sussy et M. Darnay de Laperrière avaient écrit le livret et qui fut chanté par Mlle de Forges, le comte de Lucotte, le vicomte Bordesoulle et un baryton amateur, M. Panel.

Au mois de mai de la même année, Flotow donna sur le même théâtre son opéra de jRob-

/?oi/, paroles de Paul Duport et de Forges (4), avec Mlle de Forges dans le rôle de Diana Vernon.

Après le mariage du comte de Castellane, sa femme devint la directrice de cette scène minuscule. Les spectacles furent plus relevés, les spectateurs et les acteurs choisis avec plus de soin. En 18/|8, on joua le Misanthrope^ avec M. de Rémusat, un Académicien, dans le rôle d'Alcesto, et la comtesse de Contades, tille du général, dans le rôle deCélimène. Quelques mois après, la Révolution de 1848 ferma ce théâtre d'amateurs. Il rouvrit en 1851 mais avec des artistes de profession.

De temps en temps une de ces souveraines sacrées par la mode, un prince ou une princesse de la famille royale, un haut dignitaire, un diplomate, un banquier ou simplement un écrivain, donnait quelque fête (2), dont on parlait pendant un mois.

Le 26 mai 18/il, c'était chez Nestor Roqueplan, à Boulogne. L'esprit remplaçait le luxe, et personne ne s'en plaignit.

(1) Cet opéra avait déjà été représenté à Roj'aumont, ctiez M. de Bellissen.

(2) Il y eut relativement peu de fêtes officielles. Parmi celles qui eurent le plus de retentissement, bornons-nous à citer le bal qui eut lieu aux Tuileries, le 11 janvier 1882, en l'honneur de l'empereur du Brésil, don Pedro, bal auquel assista l'envoyé du Bey de Tunis, dont on admira beaucoup le costume, — et les fêtes pour le mariage du duc d'Orléans, qui remplirent presque tout le mois de juin de l'année 1837.

Au mois de février IS'iA, à Thôtel Lambert, la princesse Czartowska donnait un bal au profit des Polonais,

Le 6 juin ISiô, Mme Récamier ouvrait plus largement ses salons et célébrait, avec plus de solennité, le culte de Chateaubriand. Devant le dieu, les acteurs de l'opéra représentaient Lenor^ opéra en quatre actes, paroles deTessiédu Motay, musique d'Eugène de Fresne, et des fragments de Cymodocée, paroles de Pitre Chevalier, musique du même Eugène de Fresne.

Le 3 juilllet 18/i7, le duc et la duchesse de iNIontpensier offraient une fête aux officiers d'artillerie de la garnison de Paris, dans le polygone de Vincennes.

Mtiis de toutes ces fêtes, une des plus réussies peut-être, une des plus élégantes, fut le bal du 17 mai 1839, à l'ambassade d'Angleterre, bal qui excita l'enthousiasme de Mme de Girardin :

« Vendredi, écrivait-elle le 30 mai 1839, était le

jour d'une grande fête, à laquelle nous avons voulu

assister, pour notre plaisir un peu, mais surtout

pour vous en faire un exact récit. Dans cette

belle fête, on célébrait la naissance delà reine

d'Angleterre, et le souvenir de cette gracieuse

Majesté, de cette jeune fille qui tient le sceptre

avec tant de force, de cette nymphe couronnée qui

donne des leçons de dignité aux vieux rois ses

frères, embellissait toute chose, jusqu'à l*étiquette elle-même; comme en Angleterre c'est une femme qui est roi, l'uniforme n'était point portée par les hommes, il était porté par les femmes ; et rien n'était plus agréable aux yeux que tontes Ces robes blanches parsemées de roses qui rajeunissaient les plus respectables mères de famille. C'était la fête de la rose, et jamais cette royale fleur n^avait brillé de plus d'éclat. Il y avait au coin de chaque porte des montagnes de rosiers en fleur rangés sur des gradins invisibles ; c'était charmant : çà et là on sui"prenait de jeunes et jolies danseuses cueillant des roses pour remplacer les légers bouquets de leur robe que les tourbillons de la valse avaient emportés...

On avait fait demander pour les ornements de la fête, outre les fleurs de jardins et des serres, qui sont magnifique, mille à douze cents rosiers ; on n'en a pu placer, dit-on, que huit cents dans les appartements ; mais cela peut vous donner l'idée de ces magnificences toutes mythologiques. Le jardin, couvert d'une tente, était arrangé en Salon de conversation. Mais quel salon ! Les légères plates-bandes remplies de fleurs étaient des Jardinières monstres que chacun venait admirer ; le sable des allées était caché sous de fraîches toiles, pleines d'égards pour les blancs souliers de s<atin ; de grands canapés de lampas

LE MOXnR. LA VIE MONDAINE 447

et de damas remplaçaient les bancs en fer creux ; sur une table ronde étaient des livres, des albums, et c'était plaisir de venir respirer dans cet immense boudoir, d'où Ton entendait, comme un chant magique, le bruit de l'orchestre, d'où l'on voyait passer comme des ombres heureuses, dans les trois galeries de fleurs qui l'entouraient, et les jeunes lilles folâtres qui allaient danser, et les jeunes femmes plus sérieuses qui allaient souper... »

Dans ces grands bals, où les attiraient la vanité, le désir de se montrer en très bonne compagnie, les hommes étaidnt presque aussi nombreux que les femmes, mais, d'une manière générale, ils désertaient de plus eh plus les salons. Ils avaient leurs salons à eux, où ils pouvaient fumer à leur aise et parler librement, les cercles. Les cerclesont joué un grand rôle à cette époque, et le plus célèbre de tous, le Jockey-Club, fit définitivement entrer leâ Courses dans les habitudes et dans les besoins du Paris qui s'amuse.

Il existait déjà trois cercles importants, du Commerce (boulevard Montmartre), c/es ^m/s deè Arts (rue de Ghoiseul) et de r Union (1) lorsque quelques gens du monde créèrent, le 11 novembre 1833,

(1) Le Cercle de V Union était composé moitié de Français, moitié d'étrangers, et tous les ambassadeurs en faisaient partie de droit.

En 1837, fut fondé le Cercle des Arts, qui avait une salle de concert, et une salle d'exposition de peinture.

une Sociélé crencouragemenl pour r amélioration et le perfectionnement des races de chevaux en France. Ce fut l'origine du Jockey-Club. On ne pouvait être membre de l'un sans faire partie de Tautre-Les statuts fixaient la cotisationà/iSOfrancs la première année et 300 francs les années suivantes.

Le premier comité fut formé des fondateurs : lord Seymour, président, le prince de la Moskowa, Rieussec, Delamarre, Maxime Caccia, le comte Demidoiï, Fasquel, Charles Laffite, le chevalier de Machado, de jNormandie, le comte de Cambis, Ernest Leroy.

Le Jockey-Club, qui suivit de près la Société d'encouragement, s'installa d'abord dans la maison à l'angle du boulevard et de la rue du Helder, au-dessus de l'armurier Devismes. Il payait un loyer de 5.000 francs.

Démissionnaire en 1835, lord Seymour fut remplacé comme président par M. de Normandie, auquel succéda, le 24 février 1836, le prince de la Moskowa, qui devait conserver ses fonctions jusqu'en 1849.

En 1835, fut fondé le prix du Jockey-Club. Les courses de Chantilly avaient été inaugurées en 183/1 (1).

(1) « Le [treniior sleeple-chase couru en France le fui au mois de mars 1829. Le point de départ était la Butte aux

L'importance de plus en plus grande donnée par les hommes à la vie du cercle devait avoir pour conséquence la création ou le développement exagéré de cette catégorie de femmes qu'on nommait dès cette époque les Incomprises.

La plupart de ces femmes incomprises étaient entrées dans le mariage (1) avec les illusions ordinaires, avec la certitude que le mari aurait toutes les perfections, et prêtes d'ailleurs à ne pas exiger de lui autre chose.

Délaissées ou insuffisamment adorées, quelquesunes ne tardaient pas à prendre des attitudes plaintives et à se poser en victimes. Elles cherchaient des consolateurs. Les femmes en trouvent toujours.

On en citait qui abusaient de ces consolations ou qui ne savaient pas se les procurer d'une manière assez discrète. Ainsi tout Paris parla sans aucune indulgence de cette grande dame qui enleva, parce qu'elle le trouvait à son gré, l'arabe Bou Maza.

lapins, près du bois de Verrières; l'arrivée à l'aqueduc du S Bue, distant de plus de deux lieues et coupé par des sauts

terribles. Huif chevaux partirent, deux seuls fuient places; 1 M. de Normandie gagna avec Logie. » Annuaire de Lesiir, ' année 1833, à la date du 2 avril. (Ce 2 avril 1833 avait • eu

lieu un sleeple-chase très important.) (1) Notons à propos du mariage à cette époque qu'on

avait remplacé, vers 183.5, la corbeille de noces qui était en

satin par une boîte en palissandre. C'était encore une chose

assez nouvelle en 1837.

Ce Bou Maza était un chef arabe (jui avait soulevé, vers IS/io, contre les l'Vançais le Dahra. Il s'était rendu à Saint-Arnaud et on l'avait interné dansun hôtel des Champs-Elysées voisin de celui de la princesse Belgiojoso. Il assista un soir en grand costume à une soirée au bal Mabille, et il y eut un succès extraordinaire.

L'enlèvement d'un clief arabe, sous prétexte de goût pour le pittoresque, c'était un cas exceptiannel. En généralles femmes se résignaient à ne pas être perpétuellement, passionnément, exclusivement,aimées parleur mari.'Elles trouvaient des dérivatifs dans les mille petites occupations de la vie mondaine, dans les préoccupations de toilette, dans la lecture des romans nouveaux. 11 faut bien lire de« romans quand on n'a pas le couraj^e d'en vivre.

En quoi ces femmes de 1839, pour prendre une date précise, différaient de celles du premier Empire, en quoi elles s'en rapprochaient, Mme de Girardiii le montre en quelques pages charmantes (1) :

H En 1812, une jolie femme lisait jusqu'à trois heures du matin Mademoiselle de la Fayette, par Mmela comtesse de Genlis, et rêvant de LouisXlII, de Mme de Brégy, de M. de Roquelaure, e|le s'en-

(1) Lettre parisienne flu 2} septembre 1836. C'est une comparaison entre la femme de 1839 et celle de 1812, d'après VErmile de la Chaussée d'Antin.

dormait, doucement bercée par les tendres souvenirs d'un roman gracieux où les sentiments les plus purs même se voilent, où l'amour se perd dans un labyrinthe de délicatesses infinies. — Aujourd'hui quels livres avons-nous pour endormir une jolie femme? Mauprat, par George Saud (1) ; les Mémoires du Diable (2), par M. Frôdrrio Soulié; l'Auberge rouge, par M. de Balzac (3) ; et les romans maritimes de M. Eugène Sue (4), c'est-àdire des brigands, des démons infernaux, des assassins de grande route et des Corsaires.

En 4812, une femme de chambre s'appelait Charlotte; aujourd'hui, c'est la maîtresses qui se nomme ainsi : la soubrette se nomme Célestine, Amélie, Laure ou Adrienne (5).

Elle n'entre plus chez sa maîtresse à onze heures ou midi, mais bien à huit heures du matin, ce qui est très différent ; et la jeune femme, au lieu de restery'e ne sais combien de temps à tortiller son madras autour de sa tête, met à la hâte, et cependant avec coquetterie, un joli bonnet de dentelles que lui a envoyé Mlle de la Touche, et va rejoindre dans le salon d'étude sa petite fille dont- elle sur-

(3) C'est une de ses nouvelles.

(4^ La Salamandre (1832). La Vigie de Koal-Ven (1833), etc. (5) Ces prénoms sont très répandus dans tous les romans du temps.

veille elle même les leçons. Car la maternité est la passion du jour, et c'est une justice que l'on doit aux mœurs de notre époque. Si Ton voit dans le monde des femmes légères, on n'y voit point de mères indiiïérentes.

En 1812, une jolie femme, au risque de déplaire à son mari, refusait gracieusement d'aller passer l'été dans ses terres; aujourd'hui, les femmes vont s'enterrer volontiers dans leur vieux château, devenu très confortable; elles ont soin de se créerdans le voisinage un vague intérêt romanesque qui suffit pour leur faire aimer le chant du rossignol, la fraîcheur des ruisseaux et la solitude des bois...

En 1812, les femmes riches étaient grondées par leur mari, parce qu'elles portaient beaucoup de chapeaux de 500 francs, et faisaient de folles dépenses pour leur parure. — Aujourd'hui, les femmes très riches courent les magasins au rabais et rentrent toutes glorieuses quand elles ont trouvé des capotes à 22 francs, et des bonnets de tulle à sept livres dix sous. Là nous trouvons encore cette même inconséquence d'un luxe mal placé. Les femmes qui n'ont point de fortune sont les seules qui séparent chèrement ; les autres, en général, sont plus qu'économes. Elles font de larges aumônes, il est vrai, et donner vaut mieux que dépenser, en morale ou en charité, mais non pas en économie politique...

Pn 1812, une jolie femme se jelail dans sa voilure en camisole, enveloppée dans un cachemire, et s'en allait au bain ; ce n'est pourtant pas ainsi que faisait Mme la princesse de Chimay, Mme la comtesse de Regnault de Saint-Jean-d'Angély, et bien d'autres grandes deinies de l'empire, qui avaient chez elles des salles de bains élégantes, ornées de ptiarbre* antiques, de peintures gracieuses, de lampes d'albâtre, de corbeilles de fleurs ; mais ne taquinons point le bon Ermite, et boruons-nous à dire qu'aujourd'hui, grâce aux bains à domicile, on n'a pas besoin de faire mettre ses chevaux pour s'en aller en camisole prend un bain...

En 1812, on allait le malin admirer la Bataille de A/arengOyde Yernet ; aujourd'huionvade même admirer la Prise de Conslanline, de Vernet (1).

En 1812, une jolie fenime rencontrait par hasard la carriole d'Alfred, aujourd'hui elle rencontrera le tilbury d'Edouard,

En 1812, la jolie femme montait dans la carriole d'Alfred, et son mari leur disait de s'aller promener ensemble ; aujourd'hui cela ne se ferait point. Mais Edouard descend de son tilbury ; il monte dans la calèche de la jolie femme, et c'est le mari lui-même qui les promène.

En 1812, une jolie femme appelait une voiture (1) Ce tabîeau fut exposé au salon de 1839.

à deux places an coupé; aujourd'hui ce sont les cochers et les selliers qui parlent ainsi.

En 1812, une femme disait Aime ; aujourd'hui elle dit ; M. de Saint- Aime.

En 1812, une jolie femme, après le dîner, brù-r lait des pastilles du sérail ; aujourd'hui elle fume un petit cigare de la Havane.

En 1812, on allait au manège Sourdis ; aujourd'hui on va au manège d'Aure,

En 1812, on allait acheter des étoffes chez Nourtier ; aujourd'hui on va aussi acheter des étoffes chez Nourtier.

En 1812, on achetait des fleurs chez Nattier ; aujourd'hui on va encore acheter des fleurs chez IN'altier. Chose étrange ! tout a changé, excepté ces deux magasins. Il est vrai qu'il s'agit de modes et de fleurs, emblèmes de l'éternité.

En 1812, les convives provinciaux arrivaient deux heures avant le dîner; aujourd'hui ils ont si peur d'avoir l'air d'habitants de province qu'ils vous font attendre.

En 1812, une jolie femme jouait au creps jusqu'à cinq heures du matin, et elle perdait au jeu des sommes considérables ; aujourd'hui quelques jeunes femmes jouent au whist, mais fort sagement, et elles n'y perdent rien, pas même le plaisir d'une bonne conversation, car la conversation n'est pas un des plaisirs de notre époque ; c'est

l'impossibilité de la soutenir qui donne maintenant aux jeunes femmes le désir de jouer. Le jeu n'est pas pour elles un amusement, c'est un refuge. Aussi ne voit-on parmi elles de véritables joueuses que celles qui n'ont jamais eu rien à dire, ou celles qui ont déjà tout dit (1)... "

(1) Mme de Girardin oublie de noter chez ses contemporaines le goût des animaux — chiens, chais, singes, etc. — même des animaux qui ressemblaient le moins aux hommes. Ainsi, pendant cette année 1839, la bête à la mode fut la tortue, rapportée d'Afrique par un parent ou un ami, à moins qu'il ne l'eût simplement achetée, pour s'éviter l'ennui du transport, dans quelque boutique parisienne.

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