LES COMIQUES
Pour réussir auprèsdes femmes, dans ce bas monde, chacun cherche une manière appropriée à sa nature, à son caractère et à sa position.
Les uns s'illustrent par une littérature lamentable et font gémir les petites filles sur les malheurs d'un feuilleton écrit tout entier en exclamations douloureuses.
Les autres fraTaiilent dans r^loqaence et tftchent de devenir députés, afin d'offrir à des femmes des billets de Chambre pour les séances où se discute la pécbe de la morue.
Il y en a qui s*en vont dans les ateliers de peinture, apprendre de quoi faire des petits portraits ou des charges de profil. •— L'amateur dépasse difiicilement le profil. — Et, à la campagne, ils profilent tout le genre humain, les maîtres et les chiens de la maison.
Quelques-uns chantent, non plus des barcarolles, <;omme jadis le brillant colonel Brack, maisdeseonsofinette italiennes quand ils se supposent mi ténor; ou des polissonneries napolitaines quand ils se croient aussi gros^ aussi gais et aussi basses que Lablache.
Quant à la guitare, on n'en joue plus que dans les colonies.
Les pianistes amateurs sont assez recherchés, quand ils ne prétendent pas jouer des valses de leur composition.
Il y a encore, pour réussir, la conversation, le luxe, la toilette, les chevaux^ et une foule d'autres moyens par lesquels chacun essaye d'être établi^ selon l'expression vulgaire^ comme hmnme aimabk m société.
Car, il faut bien le dire, la plupart des actions des hommes, môme les plus sérieuses et les plus graves, ont ce but: plaire aux femmes. Et leur amour-propre ne veut des distinctions, des uniformes, des costumes.
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des ordres el des plaques, que pour éblouir le regard des femmes.
Dans oeite ënumération des divers moyens titre ûimahk en êociité, il en est un tout à fait français dont la nature n'a pas été étudiée et qu'on a négligé d'appeler par UB nom générique.
Dans le monde des commis voyageurs, les jeunes broeurs qui savent contrefaire le miaulement du chat et Faboiement du chien, imiter le bruit de la scie, tirer les cartes, retourner leurs paupières, parler comme
Mayeux el déclamer comme Frederick Lemaitre, faire
lever pendant la nuit les notaires et les accoucheurs soos prétexte de testament ou de mal d'enfant, dételer les chevaux de cabriolet, écrire en rébus, s'introduire dans la bouche des bougies allumées, embrasser sur le boulevard des gens inconnus, et arrêter les cochers de fiacre pour entamer ce dialogue qui se termine par la citation d'un vers fameux.
— - Cocher! êtes- vous loué?
— Non, monsieur.
— Aimei qn'on vous conseille et non pas qn'on vous loue.
Toute cette engeance fatale aux portiers, aux bourgeois^ aux épiciers, est connue sous le nom de hmiicsy empninté aux farceurs de régiment.
Mais dans le monde, indépendamment des huitics, il y a les gens qui se dévouent aux plaisirs de leurs
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semblables et abordent franchement la position do comiques.
Le comique travaille très-sérieusement ses folies, comme Odry a travaillé ce heinl si larmoyant, quand il écoutait un récit douloureux.
Il ne procède pas par la conversation, mais par des scènes ou des charges; on l'oublie dans un coin sans lui rien dire, jusqu'au moment où on le produit pour l'admirer.
Alors le comique se développe.
On lui demande la scène de la cour daeeiee» ou sa chanson du Gamin sentimental.
Cette chanson^ qui ne chante rien et qui s'accompagne avec un tapotement monotone d*accords sur le piano, est entrelardée de facéties que le comique a composées lui-même, le tout gravé, avec dédicace à Ch. Piantade ou à Bérat^ dont U est nécessairement le flatteur et l'ami.
Le comique est indispensable pour toutes les innocentes niaiseries du monde qui ne demandent pas d'esprit, mais du mouvement, du dérangement et une certaine verve de désordre.
Si, pour jouer des proverbes ou des charades, il faut déplacer des meubles, improviser un costume avec des loques informes, grimer des vbages, organiser un or* chestre avec des pincettes et des bassinoires, le comique est fécond en ressources ; il s'agite dans cette mise
en scène dont it interrompt chaque détail par des lazzi ; c*est lui qui trouve les meilleurs mots de charades, qui remplit le mieux son rôle, qui joue le mieux les charlatans^ les commissaires de police et les empereurs romains.
Dans la comédie de société, il excelle par son universelle bonne volonté : il accepte tous les emplois et pousse rimmolation de lui-même jusqu'à danser des pas de Taglioni avec un jupon de gaze et des roses dans les cheveux.
Et, chose injuste!
Quand le comique a fini ses exercices, qui ont tant fait rire, il est récompensé par un délaissement absolu.
Il n'y a pas de vie de château possible sans un cojnique.
C'est une grosse affaire que de jouer la comédie loin de Paris, dans les terres, et la difficulté en double le plaisir.
Or, à câtédes amateurs naturels, sans prétention, et par cette raison excellents, que le hasard révèle comme de grands comédiens, la nécessité d'un comique est absolue pour organiser l'administration de la troupe, peindre les ilécors, tendre un salon, découper des ar* bres, distribuer les râles et quelquefois soufiler.
C'est à l'emploi de souffleur, emploi modeste en apparence, que le comique demande ses efi^ets les plus
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bouffons. Tantôt il souffle trop, tantôt pas assez, tantôt trop bas, tantôt trop haut, toujours de manière à amener des coq-à-rftne et des rires généraux; srovent, pour intimider les actrices, il abuse de sa posHion en lorgnant leurs mollets, et du fond de son trou leur adresse les grimaces les plus propres à les déconcerter.
Pendant les répétitions, pendant que les uns étudient au coin d'une allée du parc, que les autres, dans leurs chambres, hurlent comme des cymbales, lecomtque va de l'un à l'autre, inquiète celle-ci sur la couleur de la robe qu'elle a choisie, celui-là sur l'effet équivoque de ses mollets, conduit les répétitions partielles, chante les couplets de tout le monde, rédige une affiche burlesque, fait au public des annonces excentriques, et trouve enfin dans cette succession d'événements matière à glose, à rire et à bruit.
Du reste, ce goût de la comédie hors Paris se propage avec une fureur croissante : depuis qu*il n'y a plus de véritable société, on remplace les causeries, les réunions, les cercles, les soupers, tous les plaisirs intimes d'autrefois, par des plaisirs de passage, par des courses de Chantilly, des voyages aux eaux, par de la comédie de château, toutes choses qui amusent, qui rapprochent, mais qui ne lient pas.
La passion du travestissement est universelle, elle gagne tous les âges, tous les sercs et toutes les provinces : voici à quel point.
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II n'y a pas bien longtemps, le Hussard de Felsheim a été joué au château de H...« près de Tours, et l'on assure que deux jeunes personnes charmantes et bien élevées, ay?<nt accepté les rôles des deux pages, n'ont pas dédaigné de montrer dans leurs pantalons de tricot blanc collant des formes dont leurs maris n'auront pas la première vue.
On parle aussi d'un jeune diplomate qui, désespérant de voir briller à sa boutonnière la moire rouge du ruban de l'honneur, et n'ayant pas songé, pour l'obtenir, à se faire nommer sergent-major dans la garde nationale, se console par une illusion théâtrale de l'ingratitude du pouvoir : il court les châteaux à comédies,, et s'offre toujours pour jouer les décorés.
Pour en revenir au comique^ sa destinée le trompe bien.
n 7 a trente ans, un homme tant soit peu chansonnier on ventrOoque était accueilli avec transport danw la société, et chaudement poussé dans les emplois publics. Aujourd'hui , le comique perd son tempsetses frais: les députés et les ministres encouragent peu les chanteurs de romances et les héros de proverbes. Quant aux femmes, chose singulière et pourtant explicable! elles éprouvent une joie maligne et coquette à mépriser ceux qui font tant pour les distraire, et, détournant les yeux de celui qui s'agite, qui grimace pour leur amusement, elles vont choisir dans un coin le
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pognon taciturne et froid qui ne figure que comme trouble-fëte dans les plaisirs d'autrui.
Sans doute, les gens comiques ne sont pas nécessairement amusants ; mais il faut convenir que de nos jours on fait la place trop belle aux ennuyeux.
LES LARMOYEURS
Pleurer à volonté a toujours été un talent fort rare* le plus inappréciable des talents.
Nulle éloquence n'a jamais pu remplacer l'éloquence des larmes, et bien des orateurs, à bout de raisons, de gestes et de phrases, ont eu recours à elles comme à un extrême et immanquable moyen de persuader : témoin monsieur Thiers. On est sans armes contre ce flux à deux robinets qui vous inonde en un clin d'œil, pénètre par tous les pores de votre sensibilité et vous fait déborder le cœur.
Le larmoyeur politique est heureusement assex rare, et monsieur Thiers seul est capable, dans notre époque raisonneuse et peu sentimentale, d'apparaître à la tribune comme la fille de Jephté.
Les larmes sont d'un usage bien plus fréquent dans
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les relations privées. Il n'est pas de jour où une petite pluie de larmes ne trouverait son emploi, si chacun avait à sa disposition une grande fontaine lacrymale.
0 vous qui pratiquez les femmes, les aimez beaucoup et les implorez souvent 1 dites, c<mibien de fois n*avezvous pas appelé à votre secours la larme absente? combien de fois n'auriez-vous pas payé de plusieurs années de votre existence la plus petite des peaux d'oignon ?
Heureux ceux qui pleurent, le royaume de ce monde leur appartient.
L*art de pleurer est le premier des arts; de lui tout dépend, sans contredit. Nous avons des écoles sans nombre; chaque science, même la plus douteuse, chaque langue, même la plus inconnue, a ses professeurs, ses élèves, ses rudiments imprimés et offerts à qui veut les apprraidre, et nous n'avons pas une école de larmes.
De nos jours, chacun veut devenir polyglotte. On s'expose aux mystifications des professeurs de chinois etdetartare^nantchou, dans l'espérance qu'on pourra arriver à se faire comprendre sur toute la surface de la terre. Malheureux f apprenez à pleurer, et vous serez compris partout.
Ouvrez la bouche et pleurez, cela ne veut-il pas dire que vous avez faim? Ouvrez la bouche et buvez Tos larmes, cela ne veut-il pas dire que vous avez soif?
Pleurez et joignez les mains en regardant une femme, cela ne veut-il pas dire que vous l'aimez?
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La langue des larmes est la seule omvorseilement comprise* la seule qui f&t parlée avant la tour de Babel.
Et œpendant, à notre époque si fière de sa civilisa* tion et de ses prétendus progrès, il n'y a que les enfants au berceau et les femmes incomprises qui sachent la parler couramment. Gela existe pourtant^ des femmes qui savent pleurer à ravir et qui se disent incomprises.
Nous devons dire, cependant, qu'un certain nombre d'ex-ricbes, frappés de cet aveuglement du siècle à l'endroit des larmes et bien convaincus d'ailleurs de la puissance irrésistible de ces perles brillantes quand elles sont employées avec discernement, ont résolu de se servir de cet invincible moyen pour arriver à tout, honneurs, richesses, pouvoir.
C'est le parti des larmoyeurs; la société de Loyola n'est rien auprès ; nul obstacle n'arrêtera cette fraternité de larmes.
Depuis longtemps déjà le larmoyeur existait, mais seul et ne pleurant que pour son propre et privé compte. Il serait curieux de voir au juste jusqu'où pourront arriver les larmes enrégimentées, et les effets que pourront produire des chœurs de soupirs*
Les membres de la corporation s'appelleront les chevaliers de la larme à l'œil. Pour être reçu dans ce parti, il faudra passer par diverses épreuves, dont la plus difficile sera de mouiller trois mouchoirs de suite, à la seule fontaine de ses propres yeux.
LA ¥IS FÀBISIERHt iSt
£û atlendaot que nous soit donné le spectacle de la gruideur du parti des larmoyeurs^ dirigé par monsiear Tbiers» disons un peu ce que c'est que le lar- Qioyear privé.
U se divise en catégories nombreuses, dont voici I^ principales :
Le larmoyeur des rues y Lelarmoyeur des antichambres; Le larmoyeur d'aflfaires; Le larmoyeur des boudoirs; Le larmoyeur officiel.
La pr^nière comprend tous les petits Savoyards qui V ous demandent un sou en vous appelant mon général ; Toutes les mères d'enfants de carton qui vous implorent au coin des bornes, portant dans leurs bras leur prétendue progéniture soigneusement défendue Contre la rigueur du froid et contre la vue des passants ; Ceux qui meurent de faim, étendus sur les trottoirs ^es rues les plus fréquentées entre onze heures et minuit;
Et ceux qui exercent, sans payer patente ni loyer, Vindustrie des écrasés.
Toutes ces dififérentes espèces en viennent à des ré^
^ultats assez avantageux; la plupart ramassent un pe*
^l capital qu'ils grossissent bien vite en l'employant
^ prêteur gages; ils marient bien leurs filles, et fi-
*^t par devenir des citoyens importants et consi-
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dérés. D'autres s*entêtent jusqu'à la fin de leurs jours à rester dans une détresse apparente^ et, s'étant pris de passion véritable pour leur art, ils se livrent solidairement au plaisir d'enfouir des louis dans de vieux bas, et les vieux bas dans leur paillasse.
Tous, enfin, rendent grâce à Y état que des parents expérimentés leur ont donné, préférablemcnt à toutes les professions libérales ou non que les jeunes gens choisissent à leur sortie du collège.
« La larme nous a fait ces loisirs, se disent-ib quand l'heure du repos est venue; bénis soient nos père et mère qui, nous ayant bien fustigés, nous ont appris à beaucoup pleurer. »
On voit combien est fausse cette manière de parler qui consiste à dire : c // ne Itd reste que les yeuxpoftr pleurer, » quand on veut donner une idée du dénûment le plus complet, le plus absolu. Les yeux pour pleurer sont une grande richesse; il ne s'agit que de savoir s'en servir.
Le larmoyeur des antichambres semble implorer si habilement les garçons de bureau ou les domesti- ({ues; il sait faire luire si bien à propos une larme unique dans le coin de son œil désolé, qu*il ne manque jamais d'attendrir la livrée ; et, dans les ministères comme chez les hommes puissants^ quand on a pour soi les gens qui ouvrent et ferment les portes, on peut être tranquille ; tout vous réussit.
Lo larmoyeur d^affaires sai t admirablemont se plaiadre, au moment opportun, du malheureux état de sa famille, de la cherté des vivres et de la dureté des temps. Vos conditions sont bien débattues, vos prix sont bien arrêtés; cependant, au moment de conclure définitivement, un soupir est poussé, une larme arrive silencieusement, la pitié vous prend à la gorge, vous recevei à brûle-pourpoint un de.ces regards auxquels on ne résiste pas ; vous souscrivez à des conditions nouvelles, et vous êtes admirablement volé par un homme souvent vingt fois plus riche que vous.
Pour le larmoyeur des boudoirs, c'est, sans aucun doute, le plus dangereux ennemi de la fidélité conjugale, le crocodile le plus redoutable pour les timides colombes qui n'ont jamais reçu dans leur esprit la pensée d'une faiblesse, Tidée d'un enlèvement.
Quel subtime artiste! comme il pleure à désespérer toutes les Dorval du monde 1 comme il conquiert une riche dot, en persuadant à une jeune héritière qu'elle doit le suivre ! comme il attendrit un cœur de veuve, qui a vu couler bien d'autres larmes cependant! Auprès de lui, Lovelace est un novice : Lovelace laisse éclater son orgueil, lui sait cacher le sien, non moins indomptable, dans les profondeurs de son ambition.
Voyez-le le front dans ses mains, les cheveux en désordre, la fiice pâle, Tair égaré. Longtemps il a eu l'œil sec^ la résolution énergique, l'attitude fière et
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véhémente, mais enfin, quand il a choisi son heure, il pleure, ce grand cœur. Qui donc résialarait à ces larmes qu'on croit si rares, à cette homiliation d^one superbe nature? U trompe par un art consommé.
Gequi ne l'empêche pas d^étre quelquefob prévenu par la femme, qui trompe, elle, par instinct
Le larmoyeur officiel est le plus vulgaire et le plus gauche de tous. On voit les ficelles qui lèvent la pelle de ses canaux lacrymatoires; ce qui ne l'empêche pas de conquérir de l'avancement, tant la larme est puissante, même quand elle est fausse pour to«s les regards.
Du reste, il n'y a pas à s'étonn jr de ce pouvoir surhumain que donnent les larmes dans œ monde. Ne trouve-t- on pas dans les Écritures que les larmes du pécheur sont le plus doux encens qui puisse être apporté devant le trône de Dieu?