‹ La vie parisienneChapitre 14 sur 50 · LES CHOSES QUI N'EXISTENT PLUS · texte numérisé non relu

LES CHOSES QUI N'EXISTENT PLUS

Nous n'en sommes pas à exprimer nos premières plaintes, & pousser nos premiers gémissements sur la

lis LA TIE PâBISIBHBB

âi^aritioD d'une foule de choses qui semient julis ' au bonheur de la vie.

Parmi les pertes les plus n^rettablec, nous avons d'abord pleuré l'esprit, le bon esprit ;

Celui qui vivait dans la conversation, qui intriguait de bonnes comédies, qui tournait des fins couplets (te vaudeville, qui n'abandonnait pas les hommes d'Ëtat k la porte de leur ministère, qui inspirait la diplomatie, en un mot, qui menait la société, le théfttre et les affaires.

Il n'y a plus de causeurs, plus d'auteurs comiques, de chansonniers, de ministres, d'ambassadeurs, dont on puisse citer un trait, un bon dialogue, une chanson, une repartie, une intrigue où l'esprit se retrouve.

Cette énuraératioQ serait interminable et inutile, car chacun, au milieu de cet ennui général, de cet assoupissement de l'intelligence, seot que ce qui manque, que ce qui est perdu, c'est l'esprit.

L'esprit n'a plus que des dangers. Ceci sera proové une autre fois.

On a aujourd'hui quelque chose qui est i l'esprit ce que la charge est k la bonne peinture.

L'honnêteté n'existe plus, cette honnêteté qui tenait du sentiment religieux et du respect pour le nom de famille : on vole partout, jusqu'4 la limite de Tirticle du Code. C'est là le dernier frein: on ne enint plus de rendre compte de ses actions devant Dieu on

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devant le coolbssear, mais devant la police correction* nelle.

La littérature s'est transformée en journaux.

Les arts s*en sont allés aussi. La peinture, parce qu'on ne la paye pas ; la musique, parce qu'on lui préfère les cafés chantants.

On a supprimé aussi l'ancien Palais-Royal, avec ses galeries biscornues, sa population licencieuse, ses maisons de jeu, ses boutiques criardes et son mouvement attractif. C'était le bazar de l'univers ; ce n'est plus qu'un monument moral, firoid^ aligné, constitutionnel.

Les restaurateurs! où sont-ils? Où est^on sûr de ne pas payer trfts-cher un ckeoahsteackf

Depuis la fondation des clubs où l'on dîne, les restaurateurs s'en vont.

Le bon vin est parti. Personne n'est assez riche et ne croit assez k ses amis et à l'avenir pour préparer de loin une bonne cave. Il n'y a plus que monsieur Plat... qui goûte lui-même un plaisir personnel à voir siffler ses admirables vins du Rhin et de Bordeaux.

Depuis qu'il y a des électeurs et des éligibles qui fraternisent, on a fabriqué pour ces gens-là une décoction de sucre candi, de potasse et de moelle de sureau, qui, sous le nom de vin de Champagne» fchauffe hs sentiments patriotiques.

Les dgares sont devenus exécrables.

II n'y a presque plus que des bijoux faux*

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Personne ne porte un habit de drap fin, parce que pers'onne ne fabrique de drap.

Nous avons une douzaine de grands manufacturiers très-décorés, qui exposent dans les baraques des Champs*Élysëes des draps magnifiques qu'on ne retrouve plus dans la consommation, ef qui ne sont que le speeimen menteur d*une industrie imaginaire.

Le chef de l'État a Textrême bonté de visiter leurs produits, de préparer pour chacun une allocution encourageante. Le ministère leur décerne des médailles d'or pour récompenser leurs admirables effets. Et il n*est personne qui ne gémisse de voir blanchir au bout d'un mois la redingote bleue qu'il a pafyée i40 francs, et dont le drap contient un quart de coton.

Le coton, c*est tout notre siècle ; le coton, c'est l'attrape, c'est le semblant, Timitation, c'est le plaqué des bonnes choses.

Tout est coton.

Tout est à bon marché: le gouvernement comme les chemises.

Le coton a tout envahi, même la charpie. Le coton se mêle au drap et même à la toile.

La toile, ce beau luxe de nos pères, a disparu : au lieu de la blanchir dans le pré, à l'air, de la laisser prendre force et éclat pendant un mois à l'action de l'air et de la rosée, on la blanchit à la chaux en vingtquatre heures.

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Elle est brûlée et périt vite.

Il s'ensuit qu'on ne fait plus de bon papier^ parce que la pâte, composée de chiffons où le coton domine, est également blanchie à la chaux.

On prétend retrouver des lettres manuscrites de Henri IV.

£h bien, dans dix ans, toutes les archives des ministères seront en poudre. Le papier s'exfolie, s'écaille et se dissout au moindre contact.

La perte ne sera pas grande I

Cest notre rage de luxe à bon marché, c'est ce besoin d'être égaux, non-seulement devant la loi, mais de^ vant tout, qui tue les fabrications consciencieuses et nivelle le prix de tous les objets nécessaires à la vie. 9 On ne fait plus de vraie bougie^ parce qu'il a fallu trouver, pour l'orgueil des portiers, une composition qui ne portât pas le nom prolétaire de chandelle. Un portier chez qui les petits locataires déposeraient un bout de chanielle se boucherait le nez. Et on a fabriqué un luminaire à vingt-sept sous la livre^ qui infecte l'arsenic et n'éclaire pas.

Eùfin, tous les petits ingrédients qui relevaient le ragoût social sont supprimés. L'intelligence n'a plus pour pâture que l'indigeste et insipide roats-beefde la politique.

Et la vie matérielle ne se fournit plus que de produits falsifiés, d'imitations de choses perdues, de mau-

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vaise viande, de mauvais vins, de mauvaises étoSeSi* Tout est coton I

DU POINT D'HONNEUIl

On lit quelque part que les tribus arabes avaient dix mots pour dire cheval^ pas un pour dire Aomteiir.

Chez nous, au contraire, le moi hortnewr est riche en synonymes. Toutefois, il est assez difficile de le définir.

Les uns ont arbitré que l'honneur était Testime de soi-même, d*où il faudrait conclure que les plus présomptueux sont les plus honorables.

D'autres ont prétendu qu'il ne peut y avoir d'honneur où la vertu n'est pas. — Ce sont : le Romain Marcellus et le Français monsieur de la Palisse.

Un autre génie du premier ordre — peut-être Montesquieu — a écrit que l'honneur était le ressort des monarchies. — Il faudrait, pour le vérifier, avoir are monarchie sous la main.

Enfin, le philosophe David Hume disait: L'homme qui peut nous être utile est celui que nous honorons. *- Donc je dois honorer mon boulanger, mou bon' eher, mon fruitier, qui me vendent à faux poids des objets d'utilité première.

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A toutes ces définitions il en est une qu'on doit pré* férer, la voici :

— Llionneur est un instinct.

Elle est la meilleure, parce qu'elle ne dit rien.

Nous avons aujourd'hui plusieurs espèces d'honneur.

C'est faute de s'entendre sur cette idée générique qu'on a sans doute inventé une autre classification plus conunode, à Tusage de tous : le point d'honneur.

Le point d'honneur est la morale du monde. C'est le caractère de chaque profession, une sorte de fierté relative.

Toutes les castes sociales ont leurs façons de point d'honneur.

Pour un roi représentatif, le point d'honneur consiste à se représenter lui-même.

Pour le ministre^ c'est la combinaison d'une majorité moutonnière, la pratique d'un système. — Sans point d'honneur, le ministre des finances ne serait pas l'ogre redouté des portes et fenêtres.

Sous la Restauration, le soldat se faisait encore un triple point d'honneur de boire, de battre et d'être un vert galant. -^ C'est qu'il y avait alors dans l'armée une certaine fleur aristocratique. ~ Sous le régime de Juillet, le soldat était devenu bourgeois comme le roi, bon ménager et chef de famille. Tout cela avait déplacé le point d'honneur militaire, qui ne consistait

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plus qu'à vivre honnête, à avoir le moins de dettes et le plus de grades possible.

Autrefois on disait d'un fils de Eeimille: C'est un mauvais sujet, nous en ferons un soldat; — sons le régime de Juillet, un père rq^ardait ses enfants, et disait : Mon aine a de Tesprit, je lui donnerai du droit; mon second est plus lourd, mais plus rangé, je l'enverrai & Saint-Gyr. — C'est ainsi que le point dlion« neur militaire avait insensiblement perdu son cachet moyen 4ge, son caractère chevaleresque. — Gonmient voulei^vous qu'il en fût autrement ? Nos sous-ofliciers se mariaient.

Demandez an journaliste ee que c^est que le point d'honneur, il vous répondra: C'est l'indépendance^ — parce qu'il a besoin de faire croire à la sienne.

Pour rhomme du monde, au contraire, c'est l'obéissance passive aux lois de l'étiquette, aux conventions dessalons.

Pour le spéculateur.

Le banquier,

Le marchand.

Le point d'honneur est dans les échéances. Payer exactement ses billets, sans protêt ni course d'huissier; faire, tiomme on dit, accueil à son parafe, c'est pour l'homme d'affaires, la moralité absolue. L'épicier dont on volerait la caisse la veille d'un payement mettrait plus de temps à rattraper son honneur, que le

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cheval de ixionsienr Delessert n'en aurait mi» i attraper le Toleur.

Les caprices da point d'honneur varient encore selon les conditions de notre état civil.

Le mari de six mois met toute sa fierté à n'être point trompé ; le mari de six ans à ne point le paraître.

Pour une femme, le point d'honneur consiste à quitter la première son amant, à s'arroger Tiniliative €n matifere de raptura.

Chez l'amant, la vanité procède i peu près de la m£me façon, car nous avons, de nos jours, tant d'hommes qui sont femmes !

Il existait autrefois chez nous un tribunal du point d'honneur^ un code, une jurisprudence, une justice admise en la matière. Cette justice était le duel.

Au dix-septième siècle, la grande volonté de Richelieu n*avait pu le proscrire; au dix-neuvième, il s'est traîné mourant dans notre société. Il a suffi de deux réquisitoires de monsieur Dupin pour clore Tagonie.

En déclarant la guerre au duel, monsittir l'avocat général Dupin a fait, comme je ne sais quel Romain, an vaste pli à sa robe, et c'est dans ce pli que sont venus se cacher tous les poltrons du royaume. Ceux-ci, qui sont nombreux, peuvent aujourd'hui être braves sans frais, ce qui permet de généraliser notre valeur nationale et de multiplier les hypocrites du point d'honneur.

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On a jugé dernièrement en province une affaire de duel. Uû avocat et un avoué s'étaient créé l'habitude de se dire des choses atroces à toutes les audiences.

On sait que jamais les tribunaux ne slnterposent dans ces luttes d'injures.

Si vous en voulez à quelqu'un, vous pouvez» moyennant cinq francs, et sous le plus frivole prétexte, lui lancer une assignation. Pour une cinquantaine de francs, un avocat s'attendrit au récit de votre grief, quel qu'il soit; pour soixante francs, il prend feu c<hitre le défendeur et court furieux se mesurer avec l'avocat de celui-ci^ qui, de son côté, a fait provision d'injures.

Vous faites donc dire à votre partie adverse une foule de choses que vous ne voudriez pas dire vous-même ; les avocats s'exaspèrent pour votre argent, finissent par s'échauffer pour leur propre compte, et les juges, bercés dans un demi-sommeil, ne disent jamais : C'est assez.

G'éteit une querelle de tribunal qui avait mis le pistolet à la main des deux personnages dont l'un a été tué.

Le jury a fait preuve de bonne foi, d'intelligence des mœurs et des nécessités sociales, en prononçant l'acquittement du survivant et des témoins; mais la cour, toujours en vertu de la jurisprudence inventée par monsieur Dupin, les a condamnés à quelque S»COO frw de dommages-intérêts.

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G'est-à«dire que voilà le dael devenu un privilège aristocratique de la fortune. A cause de la prison qui Tattend, il est clair qu^un homme qui a besoin de son temps pour vivre n*a pas le droit de se battre. Les amendes Técraseront, si le sort des armes Ta favorisé.

De la sorte, on peut souffleter impunément récrivain, l'artiste, l'employé, tous ceux enfin que la prison peut ruiner.

Le militaire, Toisif, le riche, ont seuls le droit de montrer encore un peu de cette susceptibilité qui faisait autrefois de notre nation la nation la plus polie.

Il faut maintenant

Avoir du temps à perdre pour se faire respecter, et de l'argent pour payer le sang d'un adversaire.

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