‹ La vie parisienneChapitre 23 sur 50 · UN COIN DE L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

UN COIN DE L'ESPAGNE

Je quittai Paris par un jour de juillet, avec le projet bien arrêté de ne pas poser le pied hors du sol de la France.

Les voyages, et surtout les voyageurs, sont le fléau de notre société. L'ancien Français ignorait complètement les langues et les pays étrangers, et n'exerçait son esprit que sur les événements de la ville et de la cour : il n'y avait jadis aucune place pour ces conteurs médiocres qui récitent les Guides Richard et font sécher dans des cahiers des herbes cueillies sur le front des Alpes; les savants, les artistes, les diplomates et les soldats parcouraient seuls l'Europe et en rapportaient des récits dont le merveilleux s'est évanoui depuis que les échappés de collège s'établissent touristes, depuis que l'Afrique est dans notre main, depuis que le bateau-poste nous jette à une heure dite en Grèce, à Gonstantinople, au Caire, sur tous les points de ce fabuleux Orient qui tombe en guenilleft#

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De même qu'on veut coloniser TÂlgérie et les îles Marquises^ au lieu de coloniser la Bretagne, les Landes et la Corse, de même on trouve d'un goût supérieur de s'en aller bien loin chercher des émotions que la France ne refuse à aucun de ceux qui voudraient la visiter sérieusement. Il n'y a vraiment aucun mérite, depuis qu'il n'y a aucun danger, à enfiler des kilomètres.

A part quelques coins sauvages du Nouveau-Monde, de PAsie, où certains enragés vont chercher des serpents, des poissons et la croix d'honneur, quel est donc aujourd'hui le pays effrayant qu'un homme du monde soit admis à décrire?

Depuis que les routes sont bonnes partout et que les brigands sont devenus des personnages d'opéracomique, il n'est pas plus convenable à présent de raconter ses voyages que le menu de son dîner.

Qui n'a pas vu l'Italie, cette Italie tant rebattue, tant lithographiée, si souvent rimée ou mise en musique ?

On ne va plus à Rome que pour promener sa femme pendant la lune de miel^ ou pour pleurer des peines de cœur.

L'Italie n'est plus que le mouchoir des afDigés.

Qui n'a pas vu la Suisse ? qui voudrait donner dans le panneau de ses glaciers et de ses lacs?...

J'ai entendu développer la thèse suivante :

€ La Suisse est une vaste plaine pendant l'hiver; à l'approche du printemps, les habitants, machinistes haUIes, mettent en place des montagnes artificielles, telles que le mont Blanc, le Righi, amènent de l'eau dans les bassins, s'habillent à la Guillaume Tell, feignent de chanter le ranz des vaches et de conduire des troupeaux ; puis, quand revient Thiver, ils serrent toute cette décoration dans un seul canton disposé en magasin, reprennent des habits européens, chantent la Grâce de Dieu! parlent français et mangent tranquillement, dans leur pays redevenu plat, l'argent qu'ils ont gagné à montrer de fausses montagnes. Quelques indiscrets, ayant assisté à ce travail des coulisses, ont divulgué le secret de la comédie.

]» On craignait pour cette année une grande baisse dans la recette.

9 L'Anglais ne s'annonçait pas bien.

1 Sur ce, les cantons réunis ont résolu de s'allumer une guerre religieuse, ce qui est un spectacle irrésistible au dix-neuvième siècle, pour raviver la curiosité morte des voyageurs.

» La propreté des sites de la Suisse, l'odieuse commodité des chemins, la certitude de ne s y pas casser le cou et de trouver un piano et du thé au sommet de tous les pics, démontrent sans réplique que toute cette sauvagerie n'est qu'un décor de théâtre peint à

soi LÀ TIB PAEISIIRIIB

Paris;^ par Gambon et Thierry, et composé en vuo des badauds qui coureat après le grandiose.

> La Suisse est démasquée.

a A défaut de glaciers percés à jour, la guerre de religion attirera peut-être du monde; Ton compte beaittcoup sur ce nouveau répertoire pour faire de FcrgenL »

n est impossible de pousser plus loin le dénigrementde la grande nature.

Sous le rapport social et polifique, les autres pays peuvent bien ôtre curieux; mais la France est aussi pittoresquequ'iiconvient; la nature ne s'est pas amusée à nous priver de paysages pour en combler les autres nations, et je ne sais pas si un voyage de Paris à Saint-Germain, bien écrit et bien illustré, ne vaudrait pas les plus fameuses narrations du genre.

D'ailleurs, tous les pays ont perdu et feur physionomie et leurs produits; il n'y a pas de couleur locale qui ne s'expédie de Paris.

Les calottes et les étoffes turques, l'eau de Gologne et le vulnéraire suisse, se fabriquent en France.

Les barcarolles de TAdriatique sont composées par nos musiciens, et l'on ne jouit du mystère des nuits vénitiennes que sur les bateaux du pont Royal.

Personne n'ignore qu'un de nos poètes a refusé d'aller voir l'Espagne, parce qu'il ne pourrait plus la décrire.

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LA TIB fARISIENNl 303

Je me suis donc délecté dans ma France chérie pendant un grand mois, visitant Nerers, o{L Voltaire a écrit sur la principale porte d'entrée ce distique misérable:

A ee grand jDOOJUMBt ^'élera l'abondanco^ HeeooaaiiMi If^on et jugez de la France ;

traversant le Morran, descendant le Rhin, mangeant déjà de l'ail à Valence, assez heureux pour surprendre Beaucaire au milieu du tumulte oriental de son antique foire, et retrouvant à Arles ce type inaltéré de beauté qui rend jalouse la belle race de Tarascon.

Que tous ces pays sont beaux, commodes! que ces routes sont bonnes et que les auberges sont mauvaises! excepté l'hôtel du Fomm , à Arles.

GoAvenons-en , rien n'est impertinent comme l'aubergiste français; on dirait toujours qu'il attend un Anglais imaginaire dont il rêve la ruine, un Anglais de dSiS ; il en est encore à croire à la voiture en poste, ce véhicule dérisoire et toujours attardé, à l'usage des malades et des gens sans nerfs.

Présenteat-vous en compagm'e d'une simple malle, vous êtes toisé avec dédain^ conduit dans la première chambre venue; cette chambre porte le numéro 7. A l'instant même vous perdez votre nom, votre qualité, et devenez le numéro 7. Pour toute la maison , vous n^étes que ce numéro^ un numéro sans considération.

On dit, en parlant de vous : Le numéro 7 est grand et maigre; le numéro 7 vient de Ghàlons; le numéro 7 est Parisien.

Si vous prenez le cordon de la sonnette pour autre chose qu'un ornement de tapisserie; si, pour obtenir de l'eau, vous prétendez vous en servir comme d'un instrument d'appel, vous ne produisez qu'un carillon plus ou moins furieux, dont se jouent les goujats, les servantes, les marmitons de Thâtel, qui vous prennent pour un visiteur d'usines ou de monuments, pour un écrivain du progrès ou pour un artiste. Il n'y a que les gens en poste qui ne soient pas des numéros et qu'on veuille servir. Hais qu'il en coûte cher pour n'être pas un numéro!

Si la description n'était une gymnastique littéraire à l'usage des voyageurs commençants et des cuistres qui se plaisent aux cabrioles de rhétorique^ je pourrais repeindre la campagne de Nîmes, ces champs orientaux, cuivrés par le soleil, ensablés par une poussière égyptienne, tapissés d'oliviers bâtards, et récréés par le chant furibond des cigales; mais à quoi bon ? La description n'apprend rien à qui n*a pas vu, et dérange les impressions de qui a vu.

11 n'y a rien à dire sur Nîmes, Montpellier, Cette, Pézenas, Béziers, sur tout le Languedoc, si ce n'est que ce beau pays est aussi un pays de progrès, que les chemins de fer s'y multiplient, que les inteili-

LA VIE PARISIENNX 205

gcnces s'y développent à rendre jalouses les contrées les plus industrieuses.

Les cigares sont, comme l'infanterie, les mêmes dans toute la France, et tous les théâtres de province ressemblent à VOdéon.

Très-bien bâtis et souvent fermés.

Une loi de notre code défend la mendicité ; mais cette loi n*est pas mieux exécutée que celle de lâchasse. Les pauvres fourmillent sur les grandes routes^ et il est peu d'auberges où l'on ne nous ait servi du civet et des cailles rôties avant l'ouverture.

Je l'avoue hautement et me dévoue aux vengeances de la justice, la précocité illégale de ce gibier nous ïa rendu meilleur.

Toulouse s'est montré à nous en habit de fête, pavoisé, illuminé ; c'était le jour anniversaire de la révolution de juillet 1830. Toute la population était sur pied, gaie^ bruyante, animée; le patois ronflait, les grisettes couraient^ les fusées fendaient le ciel. Pendant ce temps^ un pauvre diablo d'allumeur, chargé à lui seul d'inonder de lumière (a façade du Capitole> soutenait une lutte désespérée contre un vent d'ouest, ennemi de cette besogne patriotique.

Les trois grandes dates commémoratives, 27, 28 et

29, devaient être reproduites en verres de couleur.

L'allumeur courait du 7 de la première date au 2 de

la seconde, et pendant ce temps le 9 de la troisième

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s'éteignait; le compte n'y était jamais. La soirée s'est passée sans que la population ait pu jouir du nombre 84, total de l'addition des trois dates.

L'allumeur nous a paru si désolé, que je le crois capable de faire figurer la dilSérence en reporta l'illumination de Tan prochain.

Les Parisiens comprennent vulgairement sous la dénomination de Gascons les différentes races parlant les idiomes accentués dont la langue romane est la mère commune; mais un seul pays a produit les vrais Gascons, c'est la Gascogne.

Hélas I que sont-ils devenus ces Gascons proverbiaux, ces cadets de famille, râpés et vaillants, qui se jetaient gaiement dans la vie, avec une langue et une épée bien affilées pour tout équipage ?

Les Gascons d'aujourd'hui ne sont pas plus Gascons et ne gasconnent pas plus que tous les autres habitants des zones méridionales. En battant toute la contrée d'Auch à Agen, on ne ramasserait pas une de ces drôleries dont on composait jadis des volumes entiers. On est là tout aussi raisonnable qu'ailleurs, et c'est seulement dans le passé de cette province, fameuse par ses l^ns mots et ses spirituelles hâbleries, que se retrouvent des souvenirs drolatiques.

On m'a raconté, en me montrant le château de Rientork, situé dans le Gers et construit par le duc de

LA ?IX FABISIXNNB 207

Roquelaure, une facétie quelque peu leste de cet adorable monstre, qui n'aTait d'autre rival dans Fart de la mystification qu'un Anglais, son contemporain et son ami, lord Ponsomby.

A son retour d*Bspagne, le duc de Roquelaure, Youlaot pendre la crémaillère deRientork, invita toute la noblesse des environs.

Les dames assises dans un splendide salon de réception, la conversation s'animait déjà, quand, à un signal donné par le duc, des jets d'eau, pratiqués sous cnaque fauteuil, partirent à la fois et inondèrent l'assemblée^ qui reçut de mauvaise gr&ce cette douche de bas en haut.

Le duc en fut quitte pour trois coups d'épée, dont il eut les côtes lardées par un d'Ësclignac^ membre de la famille de ce nom, la plus riche des familles de France avant la révolution de 89.

Ge château de Rientork, situé aux environs d*Auch, appartint plus tard à Jean du Barry. La du Barry, sa sœur, y était venue voir son frère, et, pour tuer le temps, eut la fantaisie de e^mmander son portrait au peintre Doyen, qui se trouvait alors à Toulouse^ et qu'elle fit appeler. ^

Doyen arrive, la comtesse est au bain, mais elle fait entrer l'artiste; la conversation tombe sur le temps.

— 11 y a environ un an, dit madame du Barry^ qu'étant au bain, j'entendis un coup de tonnerre

MacauaaaeM^BgiCi^BfcBr---t. a. jJ'j.-- ,■- ugj---s35-

S08 LA TU PAEISIKRNB

épouvantable. J'en fus si effirayëe, que, sans faire attention à l'état où j'étais, je traversai mon appartement pour aller me cacher dans la pièce la plus reculée»

Doyen ne disait mot et se tenait à la fenêtre.

— Que faites-vous donc là^ Doyen i

«^ Madame la comtesse, je regarde si le temps n'est pas à l'orage.

Aux environs de Lectoure, le cbflteau de Luppé est riche en traditions d'un tout autre genre. La famille de Luppé a conservé dans cette antique habitation, avec un respect, un soin très-rares en France , une salle dont la vue plongerait en extase les archéologues.

Jean-Bertrand de Luppé, chevalier de Malle, prieur de Saint- Gilles, un de ces vaillants champions qui battirent le Turc^ voulut, à son retour en France, perpétuer dans sa famille le souvenir des hauts faits de son glorieux ordre. La salle du grand conseil de Malte fut reproduite au château de Luppé, dans ses proportions exactes, avec ses ornemnts, ses solives enrichies de grisailles, sa cheminée colossale, ses hautes fenêtres et ses sombres boiseries. Tous les panneaux sont garnis de tableaux naïfs et sans perspective, représentant des épisodes du siège de Malte par les Turcft. Rien ne peut rendre l'effet de cette (grandiose relique. Les tableaux fourmillent de détails curieux et de renseignements inconnus sur les costu-

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mes. les armes, les engins de guerre et les ordres da bataille de cette époque.

J'ai vu aussi au château de Luppë quelques portraits de famille, parmi lesquels se distingue celui du marquis de Polastron, mari de cette charmante madame de Polastron qui blâmait l'admission prématurée à TAcadémie du chevalier de Floriah^ c qui n*a fait que des brochures pastorales y » disait-elle.

— Que voulez vousl lui répondit-on, à trente-neuf moutons il faut bien un berger.

— Donnez à monsieur de Florian une bergère, repartit la marquise, et non pas un fauteuil.

J'ai quelque regret à dénoncer les richesses du château de Luppé à la curiosité des archéologues; c'est peut-être bien mal payer Taccueil que j'ai reçu, que d'exposer des hôtes si aimables à un siège de savants.

De cette historique et joyeuse Gascogne où l'on mange trop de poulets, j'ai couru vers les Pyrénées, où l'on ne consomme pas moins de ces hideux volatiles.

Les Pyrénées sont décrites et classées comme un diminutif de la Suisse. C'est, en effet, la même verdure et quelquefois les mêmes brouillards; on rencontre des bergers qui tricotent et gardent des bœufs maigres. Au détour des chemins, on heurte des rapins

qui dessinent des bergères et font le portrait de tous

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rt— g— ÉWMÉ— J.-'jrjJi^ !■

Sic tk ¥I£ PAEISIENBE

I^ torrttits; puis des Anglais qui prennent des notes sur le coucher du soleil.

Tous les an») sous le prétexte de santé ou de plaisir, une colonie d'étrangers venus des quatre vents s'abat sur les sources sulfureuses, ferrugineuses, barégiennes des Hautes et Basses-Pyrénées. On attribue des cures merveilleuses à ces sources, à celles des Eaux-Bonnes surtout, dont la réputation s'accroît à œ point que, dans- l'espace de trois mois, le célèbre docteur Darralde, la providence des Basses-Pyrénées, aura soigné dix-huit cents maladies de poitrine, dont un grand nombre guéries, toutes soulagées.

Cette impasse de montagnes, où se donnent rendezvous la phthisie, la laryngite, l'asthme etla pleurésie, n'est pas, comme on peut le croire, un lugubre hôpital; en peu de temps, la consolation et l'espoir ra- Tivent des visages éteints; les malades deviennent gais, confiants, et raillent les nouveaux arrivés, qu'ils traitent de conscrits.

Cette conceotratioa d'individus qui souffrent du même mal, loin de redoubler leurs terreurs, les aguerrit.

ÂPtris ou ailleurs, un homme seul, en face de la maladie ou du médecin, apeur conmie une sentinelle perdue; aux Eaux-Bonnes, en grande compagnie, il est courageux comme le soldat dans les rangs du corps d'armée»

LA VIS PAAISIENNE âll

Les soins affectueux et la spirituelle amabilité du docteur ^Darralde aident son profond savoir ; sous Tinfluence de sa parole, (e courage se raffermit en même temps que Texcellence de sa médication relève les constitutions délabrées.

L'air des montagnes est tellement tiède, que j'ai consacré un mois entier à tourner en rond sur moimême.

Un jour que j'étais fatigué de fainéantise, le hasard jeta sous mes yeux une grande affiche jaune illustrée d'un dessin représentant un combat de taureaux. Voici les termes de cette affiche :

SAN-SEBASTIAN PROGaAMA DE 0BSBQUI05 Y PESTEJOS

OVa BfTA.

M. N. T. M. L. provincia de Guipuzcoa y el ayuntanUento ' constitucional de la M. N. Y. M. L. ciudad, ofrecen conel plausible motivo de la Estancia de S6. MM. YÂ.

(Suivent les dètaiU jour par jour.)

Un Paseo, — una Serenata, — una Pesca, — Corrida detoros,

Carrera de lanchas, etc., etc.

L'Espagne est à ma porte, TËspagoe des poètes I J'entends les fanfares de là.cûrrida^ le beuglemaat de»

wmi^m

213 Là TIE PARISIENNE

taureaux immolés ; mes yeux se ferment à la réalité pour se complaire dans une vision d'éventails* de basquines, de majos et de manolas.

Je deviens curieux, écolier, m'approvisionne d'illusions et pars pour Saint-Sébastien.

Déterminé à me laisser surprendre par toutes les émotions qui viendraient me chercher, j'éprouvai en traversant la Bidassoa le léger frisson qui crispe toujours la peau du Français tournant le dos à sa patrie.

Je sais depuis longtemps que les frontières des États ne sont pas fixées au moyen d'une grande raie qui les sépare, que les territoires limitrophes se ressemblent, que c'est par des gradations insensibles que les nations arrivent à différer les unes des autres ; le Strasbourgeois est aussi Allemand que le Badois, leBayonnais aussi Espagnol que le Béhobien.

Je ne pus cependant me dissimuler que le soldat placé à la partie sud du pont de la Bidassoa était habillé de vert, conséquemment Espagnol; et, quoique les blés fussent jaunes, le ciel bleu, comme de Tautre côté, je reconnus à des riens, à certains visages, au harnachement d'une mule, à la forme d'une charrette, que je voyageais hors de France. D'ailleurs, je ne voyais plus de blouses, ces vilaines blouses dont s'enveloppent le paysan et l'ouvrier de nos pays.

Je renvoie au Guide Richard pour la description

LA TIB PARISISNMft 213

d'Iran, d'Oyarzun, d'Astigarraga et d'Ernani. C'est tout ceque j'ai vu de villes espagnoles jusqu'à Saint- Sébastien.

Tout ce pays, qui a été si longtemps le théâtre de la guerre civile, porte à peine, deux ans après, les traces des désastres inouïs qui l'ont bouleversé.

Les seuls faubourgs de Saint-Sébastien montrent des blessures qui n'ont pas été pansées : tous les murs sont égratignés, déchirés, troués par la mitraille et les boulets.

Mais, quelque affligeant que soit le tableau de cette désolation, il ne distrait pas vos yeux invinciblement charmés parla vue de la ville qui s'est assise au pied d'un énorme rocher nouant autour d'elle la mer comme une ceinture.

Je n'ai pas la prétention d'avoir fait un voyage en Espagne, et Dieu me garde de m'étendre sur la forme des cacolets, sur la coiffure des femmes, qui portent leurs immenses cheveux nattés en queue ; sur le chocolat du pays, accompagné de bolado; je ne répéterai pas toutes les apostrophes tant connues des postillons kleuTS milles: Anda^ chiquital andemopicaral On me battrait tout de suite avec l'Andalousie, la Gastille et la Manche, et l'on me prouverait, ce que j'accorde, que je n'ai pas vu l'Espagne.

Ce qui m'a entraîné hors de nos frontières, c'est moins l'appétit du pittoresque que la curiosité de voir

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toute la cour d'Espagne^ c'est-à-dire la reine^ la reine mère, les ministres, les états-majors, et ces fameuses courses de taureaux^ appelées courses en verta de je ne sais quoi.

Un voyageur doit désormais se taire sur les tribulations de la table et du logement. Gela ne fait rire ni pleurer le public d'apprendre que vous avez été mal couché et mai nourri, à moins que vous ne lui racontiez des omelettes caractéristiques comme les omelettes deLesage.

Taisons les efforts surhumains qu'il nous en a coûté pour dormir pt manger, et passons à l'aspect de la ville.

Il faut d'abord dire que la présence de la jeune reine et de son auguste mère à Saint-Sébastien est un fait dont la portée politique ne peut être appréciée qu'en se reportant aux événements de la deorm&re guerre.

Les médecins de la. reine Isabelle lui avaient conseillé les bains de Mondragon; la reine mère et les ministres lui conseillèrent aussi un séjour dans les provinces, basques réputées hostiles au gouvernement constitutionnel.

Un enthousiasme incroyable s*est manifesté à l'arrivée de la reine, un enthousiasme qui se traduisait en danses, en chants, en pleurs.

Or les Basques qui ont combattu les troupes de la

£A VIE PARIBISHHE âl5

reine ne sont pas suspects de versatilité, mais ils se sont soumis à des conditions acceptées et observées ; ce sont aujourd'hui de trës-ftdèles sujets. Un pareil accueil est considéré par les hommes politiques comme un résultat immense dont peuvent se glorifier monsieur Martinez de la Rosa et le général Marvaez.

Voici jusqu'où allait la confiance du général dans la lojrauté basque.

Pour la promenade au m Urwnea^ il avait demandé, à l'usage de la famille royale, une barque conduite par douze rameurs; de ces rameurs, l'un avait un œil crevé, l'autre deux doigts coupés, celuici une jambe de bois; tous des balafres.

— Pourquoi, général, tout cet équipage est-il invalide? demanda la reine.

— Madame^ répondit le général Narvaez, J'ai voulu dans cette occasion que Votre Majesté fût conduite pacr des hommes qui ont été blessés en combattant contre elle*

Des fêtes charmantes par leur poésie naïve ont été offertes à la reine, des coufses en mer, des pèlerinages, une pèche, des joutes en barques; du matin au soir, la ville était bouleversée par 4e plaisir; car rien n'est*!grave et gai conmieie peuple espagnol.

Sa gravité n'est pas morose, sa gaieté n'est pas turbulente. U est grave, parce qull se préoccupe toujours

216 tk ?IE FAHISICKNE

d'être poli; il n'est pas turbulent, parce qu'il n'est pas ivrogne.

Nous pouvions traverser la foule la plus épaisse sans avoir les coudes offensés de chocs malveillants ou les oreilles assourdies par des cris avinés, et cependant le délire de cette population était à son comble.

Ce qui doit surprendre les étrangers parcourant aujourd'hui l'Espagne , c'est la tenue actuelle de l'armée.

Si l'on considère que le pays se relève à peine d'une crise terrible <, que le temps a manqué pour intro* duire encore dans les finances publiques des réformes productives, on ne saurait trop admirer le tour de force exécuté par le général Narvaez, qui a mis en si peu de temps les troupes du royaume sur un pareil pied.

La cavalerie est bien montée et très-uniforme. L*infanterie est remarquable par son bon air et son ensemble. La taille des hommes, leur allure facile, leur donnent un air de ressemblance avec nos troupes.

Ce que nous avons vu n'était pas une parade de soldats d'élite réunis pour un effet de circonstance ;

t. Septembre i84B.

l'armée entière a été réorganisée avec le même soîu et .la même promptitude.

Que cette digression presque politique, dans un récit qui ne Test pas du tout, nous soit pardonnée. Arrivons aux combats des taureaux.

Parmi toutes les narrations de ces fêtes tant aimées du peuple espagnol, celle de Théophile Gautier, que j'ai reconnue très-exacte, avait particulièrement excité mon esprit.

Dès neuf heures du matin, la population bouillonnait dans les rues et s'écoulait en flots rapides et bruyants du cdté de la place de la Constitution, disposée en arène.

Une grille, très-solidement fichée dans d'énormes charpentes, régnait autour de cette place ; au-dessus [ de cette grille, dévastes gradins s'élevaient jusqu*à la hauteur des premiers étages; des draperies ornaient le palais de Tajuntamiento; des appuis de ; velours garnissaient les balustrades; toutes les fe- ^ nêtres de la place étaient disposées en loges.

Or les propriétaires de chaque maison^ et par conséquent de ces fenêtres, n'y ont aucun droit dans cette circonstance; ils n'obtiennent que la préférence s'ils veulent payer.

Le consul de France, monsieur fastu, nous avait offert, avec une grâce exquise, la fenêtre dont il était

locataire, c'est-à-dire une des meilleures, située juste

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en face de l'entrée du toril^ par où la fameuse bote devait faire son irruption.

Monsieur Tastu était secondé, dans les soins de son aimable hospitalité, par un des secrétaires de notre ambassade à Madrid, monsieur Mercier, jeune diplomate tr6s-infttruit des affaires et des usages de l'Espagne, et dont les explications m'ont bien préparé à ''intelligence du spectacle que j'allais voir*

Peu à peu les amphithéâtres se remplissaient; de jolis visages, enveloppés de mantilles et rafraîchis par l'éventail, se montraient aux fenêtres.

A Saint^bastien, sur vingt femmes, on est forcé d*en admirer dix, ce qui finit par être fatigant.

Gonmie je n*ai pas voyagé à dos de mulet et n'ai pas été volé, je n'espère pas que les voyageurs enragés m'accordent que j'aie été en Espagne et que j'aie vu de jolies Espagnoles; mais je citerai des autorités du pays, qui classent ainsi par ordre les beautés de 1(1 Péninsule :

N* 1. Les femmes de Cadix:

— Les femmes de Saint-Sébastien;

N* 2. Les femmes de Malaga;

N* 3. Les femmes de Séville.

Dans une réunion pareille, on n'aperçoit rien que des yeux, de grands yeux, limpides, voilés, mobiles, pensifs

LA \IB PARISIENNE 2ll>

L'œil paraît être un instrument dont les ressorts se meuvent sans cesse.

Le geste est nul, la parole rare; Toeil se charge de toute la conversation ; il dit bonjour, bonsoir, oui, non; que ne dit-il pas?

Ce travail de Tœil, qui est singulièrement attractif, sans cesser d'être chaste, est rendu par un mot espagnol : ajear, comme abanicar exprime le travail auxiliaire de l'éventail.

Une femme qui sait cjear et abanicar avec à-propos, réserve et tact, est une femme de bonne compagnie.

Les Français, qui se croient tous charmants, se trompent souvent à ces regards, qu'ils prennent pour des provocations amoureuses et qui ne sont qu'un langage usuel.

Mais revenons :

Lorsqu'on est novice en matière de taureaux, je ne crois pas qu'on puisse se défendre d'une très*vive anxiété aux approches de cette grande tuerie.

La solennité des apprêts redouble cette fièvre; la foule s'impatiente ; Talcade-mayor monte au balcon du palais, en grand costume, ainsi que les alguazils. Ce costume est noir, grave, et n'a pas changé. C'est celui des hommes de justice que nous voyons dans les comédies de Beaumarchais.

Un corps de musique très-élégant, tout emplumé, fait le tour de la place, suivi de la cuadrilla.

2S0 lA VIE PARISIENNI

La cuadritta est ainsi ordonnée :

Les chulo9^

Les bandertUeroê^

L'espada^

hespicadores^ à cheval.

Le lourde la place fini> les musiciens, qui ne jouent pas du taureau, vont se placer sur une prudente estrade.

Restent les combattants, qui, en raison de leurs fonctions diverses, vont choisir leurs places.

Tous ces hommes, excepté les pteadores^ vêtus tous différemment, sont costumés comme le joyeux barbier de Séville.Des galons capricieux, de folles aiguillettes, des rubans en délire, se jouent sur leurs vestes de velours; une culotte courte, blanche, chamarrée,^'des bas de soie blancs, de légers escarpins, complètent cet accoutrement svelte, coquet et théâtral.

Les chulos sont petits, trapus, élastiques. Les picadores, dont les jambes s'emboîtent dans un appareil de fer à Tépreuve du coup de corne et des chutes, s'asseyent pesamment sur de grandes rosses qui vont trouver là un glorieux abattoir.

On entend une petite fanfare.

Une émotion immense court dans toute rassemblée.

La porte va s'ouvrir.

Un homme, placé derrière cette porte, s'en approche prudemment, pose sa main sur le verrou avec

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toute la délicatesse d'un amoureux nocturne^ tire à lui et s'esquive en grimpant avec une prestesse de chat après les barreaux de la grille.

De cette porte béante s'élance à l'instant même une béte énorme, coiiiue et furieuse.

Le taureau ne perd pas une seconde; il est furieux, c'est son état, son devoir, et il court sans plus tarder au premier objet qui lui paraît saisissable et encornable.

Cette fureur instantanée et que rien n'a motivée, en apparence^ vous inspire tout de suite un sentiment d'hostilité contre la bétCi d'autant plus que la première victime de la béte est une autre béte, un pauvre cheval; ce cheval, monté par le picador qui a vivement touché le taureau à l'épaule, est éventré d'un coup.

Les boyaux sortent, mais très-visiblement, par l'ouverture faite aux téguments et au péritoine ; ils descendent, se dévident et traînent à terre : on les voit, on les compte. C'est le colon avec ses larges renflements, qui déroule ses mille replis.

Le cheval, toujours noble^ quoique vieux, décharné et parfois morveux, ne pousse pas un cri, marche toujours, s'embarrassant les pieds dans les horribles débris de son corps vide.

Un muchacho s'approche alors du cheval pour le raccommoder ; c'est*à-dire nue là même il prend dans

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ses mains ces entrailles en désordre, cherche à les replacer dans le corps, et, s*il y parvient, rafistole le trou avec une aiguille et du fil, et passe la main sur cette ingénieuse reprise.

Les coups portés dans le poitrail se bouchent avec de rétoupe, et l'animal radoubé continue sa course. Nous avons vu entrer dans l'arène des chevaux ainsi rapiécés de la veille.

Il faut le dire, la première scène de ce drame, dont l'exposition s'annonce par un éventrement^ m*a soulevé le cœur; un voile gris s'est abattu sur mes yeux : si j'avais voulu, j'aurais pu m'évanouir*

Un Espagnol, mon voisin, me dit : c Courage I c'est une bataille^ les premiers coups seuls font de l'effet. Tous les Français sont oomme vous ; ils s'intéressent à un mauvais cheval qu'on aurait équarri demain dans un champ et qui meurt ici en bonne compagnie. Regardez toujours; tout à l'heure vous serez ravi, ji

Un moment après, le taureau stupide court sur les chulos^ qui l'agacent avec des capes de couleur et s'abritent lestement dans des espèces de guérites.

Les picadores^ et c'étaient des meilleurs, el Corriano et TVtjo, lui piquent le dos, et, debout sur leurs selles, attendent son choc.

Il y a eu de ces choses vraiment terribles. Le taureau a enievé sur ses deux cornes le cheval et l'homme, les a portés tous deux l'espace de quinze pas, et,ikvec un

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effort incalculable, a collé ce bloc sanglant contre la grille, dont les barreaux plièrent sous cette triple masse.

Pendant ce périlleux transport, le jmoATr observait avec sang-froid de quel côté il allait tomber. — Du cdté du taureau? il était perdu. De l'autre côté? sous son cheval, il ne craignait qu'une chute horrible.

Arrivé avec son fardeau contre la grille^ le taureau, aveuglé par le sang du cheval, dans le ventre duquel il avait logé ses deux cornes entières, se démenait sous ce poids, retournait sa tète humide, la poussant en avant, voulant dans sa fureur la faire passer à travers cet obstacle de chair, pour arriver à son véritable ennemi, Thomme.

Quel groupe I quelle sublime bousculade ! Les chdos, préoccupés de sauver le jt>tcâdor, viennent harceler lo taureau avec leurs capas et le distraire de sa vengeance ; ils y réussissent.

Qu'il était temps, grand Dieu I Le picador^ dégagé à grand'pcine, venait d'une main de se pendre à la grille, enlevant ses deux jambes hors de la portée du taureau, qui d'un coup fit voler en éclats la charpente du soubassement.

Quand la besogne est bien menée, quand plusieurs thevaux gisent misérablement dans l'arène, le peuple est content et crie : Bravo toroi bravo elpieadorf

Quand Tafiaire est traitée mollement, l'espaoe rc-

224 LA. YIS PAEISJENNB

tentît d'apostrophes véhémentes, crues et souvent spirituelles : LadraniFueraîLosperrosiLasbanderillasde fuegof qui s adressent soit aux hommes, soit aux bêtes.

<r Picaf ahorapica î » crie*t*on au picador, quand le taureau a fait des siennes et qu'il ne fait pas bon l'approcher.

Souvent, excité par ces vociférations et par quelques croûtes de pain projetées en signe de mépris, le pauvre diable se risque à une attaque désespérée ; s*il est vigoureusement renversé, foulé et loyalement contus, Testime publique lui revient.

A ces premiers exercices des ehuloi et des pieadores succèdent les banderillas, petits dards hérissés de papier que les banderiUero$ viennent poser sur les épaules du taureau, en l'attendant hardiment en face, et en lui échappant par une petite retraite de corps.

Cette première banderilla entrant vivement dans les chairs de la béte, celle-ci renonce un instant à ses allures agressives, bondit sur place et pousse des mugissements immenses.

Si la fureur lui revient, deux nouvelles bandenlla> lui sont délicatement insérées dans le cuir, puis deux autres encore, et ainsi de suite, jusqu'à ce que son cou charnu et fourré, criblé de coups profonds, ressemble à une grosse pelote sanglante, hérissée d'épingles gigantesques.

Quand, au contraire, ces taquineries mullipliées

brifci

l'ont tellement démoralisé que, grattant la terre avec ses sabots, il regarde bêtement autour de lui, ayant Tair de dire :

cAhçàt que diable me veulent ces gens-là? Je suis bon enfant, dans le fond I L'affaire ne pourraitelle s'arranger?»

Alors un bourra universel accueille ce semblant d'ouverture pacifique : « Las banderillas de fuegot » demande le peuple. Ce qui veut dire d'autres banderillas garnies de pétards qui éclatent sur la peau du taureau, l'entourent d*une fumée puante et rousse et Texaspèrent au dernier degré.

Mon voisin avait raison, j'avais oublié le premier cheval. Un second, un troisième, gisaient sur l'arène. Je ne les voyais pas; j'étais pris du vertige. Tous les épisodes de cette lutte, chaque coup de corne, chaque culbute, me serraient le diaphragme : une hardiesse m'exaltait, une faiblesse m'irritait.

Ne sachant pas l'espagnol, j'inventais un idiome pour crier et apostropher les combattants, ainsi que faisaient mes voisins, les vieux, les jeunes, les femmes et les enfants.

Quelques escogriffes avaient apporté de grands portevoix pour hurler plus fort et de plus loin des injures et des compliments à la ouadrUla^ d'autres s'étaient munis de grelots bruyants; j*enviais leur puissante éloquence.

C'est qu'en effet tel est ce spectacle. Dès le débu^ on

s'attache en curieux, en novice, à chaque détail de la mise en scène, des costumes, de la manœuvre et de l'attaque. Ce pauvre cheval vous fait peine à voir ^ mais peu à peu les détails disparaissent, on comprend la marche saisissante du drame, on le suit dans son ensemble comme une bataille^ dont on ne compte pas wr-l«-ebamp les victimes; le dénouement approche et Ton n'éprouve qu'un désir : voir le taureau tué et remplacé sans retard par un autre taureau à tuer.

Ces combats ne semblent réellement une cruauté que de loin ou à première vue. La nation e^agnole, qui a le caractère aussi élevé que toute autre nation, et les étrangers qui assbtent à ces spectacles, en raffolentt êi cwtes un combat de boxeurs est un ignoble divertissement en comparaison d'une corrida.

n y a là danger et grandeur.

Les taquineries des «AiiIm, l'attaque des picaiiore$ et la pose des banderUlas composent les deux premières parties de la corrida.

La troisième est d'une solennité intraduisible.

Le matador^ ou, pour parler un langage plus local, Yespada^ et pour ne jamais dire le toréador y se détache de la euadriUa et vient, la ntiiMa, petit manteau rouge tenu d'une main, l'épée de l'autre, se poser en face du taureau. ^

Les deux grands acteurs sont ainsi en préuence. Pour l'un il y a certitude, pour Tautre diance de mort*

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LA VIK PARISIEIIRB 137

Après avoir amusé le taureau avec des passes aussi coquettes que périlleuses, Vespaia finit par l'atteodre de pied ferme et lui plonge son épée derrière la nuque.

L'épée reste dans la blessure, et quand le taureau ne tombe pas sur le coup, il se sauve, emportant avec lui ce glaive lourd et tranchant qui ballotte, se rougit et s'enfonce jusqu'à ce que la victime, touchée mortellement, aille dans un coin fléchir le genou et pousser son dernier mugissement.

Souvent le taureau est difficile à tuer^ comme disent les gens du métier, c'est-à-dire qu'il ne veut pas courir sur le coup d'épée, qui est alors longtemps différé et impatiemment attendu par la foule.

Juan Léon, célèbre et vieil etpadoy avait affaire à un de ces taureaux ; le peuple appelait Léon twinir, br^and depuis assezlongtemps,etlesommait deremettrerépée à Gucharès^ autre npada^ son élève, et, dans le moment, confondu parmi les €kid9ê de XhcvnadriUa, Léon, ahuri par ces clameurs, eut la faiblesse d'y céder, et Gucharès se chargea de la besogne suprême. Le tau-reau tomba.

A rinstant, sur Tordre de ralcade-m«yor« deux alguazils vinrent, d'un pas cadencé, happer lea deux ma* tadors et les conduire au palais, pour rendre compte de ce fait, contraire aux lois de la tauromachie.

Les juges écoutèrent les deux délinquants, et admirent l'excuse de Gucharès : l'élève n'avait pas cru faillir

«Mi

228 LA VIB PAAISIEIfllK

en cédant à Tinvitation de son maître découragé.

La foule accueillit cette décision avec des transports de joie: YivaLéontviftaCucharès!

Ce Cucharès est d'ailleurs un merveilleux matador: jeune^ vigoureux, railleur^ qui pousse l'audace jusqu'à prendre un taureau parla queue et les cornes, et à décrire ainsi avec lui des ronds très-peu dignes d*envie.

Montas et Léon sont les astres encore éclatants de la corrida. Cucharès en est l'avenir.

Le dirai-je? j'ai vu ainsi tuer neuf taureaux^ éventrer seize chevaux.

Le combat fini, des attelages de mules accoururent au grand galop, traînant un palonnier auquel doivent s'attacher les mules et les taureaux morts.

On ne peut s'imaginer les folles ruades, les cabrioles tintinnabulantes de ces mules, qui secouent leur grelots, leurs^hamais, leurs caparaçons enrichis de cloches et brodés en couleurs vives aux armes de la ville.

Ce qui les fait délirer de la sorte, c'est la peur instinctive des cadavres. Des muchackos^ des aficiorutdos (amateurs dilettanti), leur fendent les reins et le mufle à coups de fouet^ pour les approcher de l'objet qui les effraye tant. La foule mêle ses cris au bruit de cette miraculeuse bastonnade et de ces grelots ; enfin^ les mules insensées partent au galop, traînant leur charge funèbre hors de l'arène.

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LA yiE PARISIENNE 229

A un taureau tué succède, sans entr'acte, un taureau vivant

Quand la jomda est terminée, les jeunes muchacàos se ruent sur le lieu du combat pour établir des commentaires et flairer de près le carnage.

Une odeur très-prononcée de sang frais se répand dans les environs de la place et gagne bientôt toute la ville.

La reine avait assisté à la course du 14 et devait partir dans la matinée du 16.

A dix heures, Sa Majesté descendit de son hôtel, accompagnée de la reine mère, au milieu d'une double haie de ces vieux et célèbres hallebardiers, et monta dans une calèche découverte pour faire ses adieux aux habitants.

Le cortège de la reine nous sembla très-original; nousremarquâmes surtout un sorte dedanse pyrrhique exécutée en avant de la voiture par une troupe de jeuncjs Basques, lestes comme les Basques du proverbe.

Ces jeunes gens tenaient tous dans la main les poignées et les pointes de plusieurs épées dont 1* autre extrémité allait rejoindre^ dans la main des danseurs voisins, d'autres poignées etd' autres pointes, de telle sorte que ces individus couraient comme enfermés dans les mailles d'un réseau d'acier éclatant et mobile; puis, venait la voiture royale, d'où partaient d'aimables signes d'adieu, un brillant état-major et des détachements de troupes.

1^30 LA TIB PÂBI8IBNNE

Le soir, la place, où j*ai retrouvé l'odeur de sang frais, était illuminée avec un goût charmant et bourrée de peuple. Un ordre parfait régnait partout dans cette foule, où se glissaient à peine quelques-uns de nos pittoresques alguazils.

Lorsque le traditionnel taureau en artifice, porté par deux hommes, est venu exécuter contre les promeneurs ses brûlantes gambades, en un instant la place fut vidée.

Les polissons et les grisettes se sauvaient en poussant des cris de joie et de terreur simulée; mais bientôt les flots du peuple revinrent comme une marée, et alors, sur cette grande surface, au son d'un flageolet et de deux petits tambours, commença le branle le plus inattendu.

Qu'o^ s'imagine douze à quinze cents individus des deux sexes, dansant à la fois le fandango^ puis \eholero avec une gravité et une grâce charmantes.

Dans ces quadrilles, qui s'organisent par groupe de douze, de six ou de quatre, on voit les femmes s'agiter sur place, battre de petits entrechats, balancer les hanches en cadence; les hommes se cambrer et se donner des tours de reins fabuleux.

Ce qui nous paraissait étrange, c'était la firoideur •des premières passes et des premiers tours de main, et la furie croissante des dernières figures. — Les

LA YIE PARISIENNE 231

mosiciens arrêtaient le boléro, quand il était arrivé à son paroxysme.

Le t>al — officiel, puisque la ville payait la musique — n*ayant pas assouvi la population, pendant toute la nuit le râclement de la guitare convoquait au coin des rues d'infatigables danseurs dont les êerenoi ne parvenaient pas à maîtriser les entrechats.

Le lendemain, nous sommes rentrés en France^ et, îe l'avoue avec regret, cette fois encore nous n*avons pas rencontré un seul brigand*

Nous nous faisions une si grande fête d'une attaque, que, si un seul petit polisson de douze ans avait eu Textréme complaisance de nous dévaliser tous quatre,nous l'aurions vivement remercié au nom de la couleur locale, et que si le temps ne nous eût manqué, nous aurions, comme cet Anglais avide d'émotions, organisé et piyé une bande pour nous attendre dans les bois d'Irun. Seulement l'Anglais prit goût au jeu et se battit avec les voleurs, qui le tuftrent non moins réellement.

Les histoires de voleurs espagnols n'existent, à ce qu'il nous semble, que dans les recueils d'anecdotes et les récits d'artiste. Depuis Gil BIas,les routes sont purgées de ces magnifiques bandes d^assassins, ornés de poignards, de tromblons, et propriétaires de cavernes richement meublées.

Et quand même on vous volerait, qu'est-ce quo cela peut vous faire?

En Espagne, il y a peu de luxe; les bons cigares coûtent deux sous. Peu de pièges sont tendus à la prodigalité des étrangers. En un mot, les frais de voyages sont minimes.

Si par hasard vous êtes dévalisé, balancez votre compte; vous trouverez que, n'ayant pas été dévalisé, comme en France ou ailleurs, par les hôteliers, les postillons et les marchands, vous êtes encore en bénéfice.

LES SPECTACLES D'iÊtE

Enfin, dit-on quelquefois^ voUà le beau temps 1 Nous étouffons!

Le mois de mai et le mois de juin ont été, cette année, tels que doivent être, à Paris, de vrais mois de mai et de juin, c'est-à-dire des mois quinteux, humides, changeants, inquiets.

Car on ne sait vraiment en vertu de quelle astronomie, en vertu de quel préjugé poétique, les Parisiens, placés à peu près au quarante-huitième degré de latitude^ croient avoir droit à un printemps. Depuis que nous existons, nous avons toujours vu le bon Diei' réponare à cette prétention par des giboulées et d^ la grêle; rien ne nous corrige.

LÀ YIE PARISIENNE 33-3

A peine nous sortons de la cohue carnavalesque, à peine Musard a-t-il serré son violon dans l'étui, à peina les truffes commencent-elles à s'aigrir, que nous tran» formons Paris en un Naples septentrional, le /orntieii^ s'organise, le grand lazzanonisme commence et se manifeste sous les formes les plus exagérées.

Le feu disparait des cheminées, qui profitent de leur inaction pour souffler des vents coulis; les bourrelets s'arrachent d'eux-mêmes des fenêtres; les tapis râpés demandent merci, les fourrures deviennent chauves, les salons se ferment, les pianos se taisent, les intrigues s'ajournent, les liaisons se liquident, le délire printanier commence, à cause de ce grand événement végétal:

Les petits pois s'annoncent.

Le boulevard devient une cAtaïa, les balayeurs ont à peine raclé la dernière neige et donné le dernier coup de brosse à Fasphalte, que des chaises et des tables de café s'y dressent à la hâte, que des promeneurs débraillés, la cravate Iftche, l'œil déjà voluptueux, à la manière des pays chauds^ les lèvres cuivrées par le cigare, affectent de se dilater comme s'ils aspiraient une brise de Portici.

Les anciens bourgeois de Paris s'étaient loyalement rendus ridicules dans toute l'Europe par leurs parties de campagne aux Prés-Saint-Gervais et leurs dîners sur rherbe.

Depuis la découverte de la couleur locale, depuis

134 LA yiE PÂRISIEMNB

qu'on ne parle plus, qu*on ne rime plus, qu*on ne peint plus qu'Espagne, Antilles, Italie, Orient^ les badauds modernes, à l'instar des enfants qui improvisent des jardins avec des branches d'acacia, Yont se faire dans un rayon de cinq lieues, des Italies et des Espagnes à leur fantaisie et à leur proportion.

On ne s'imagine pas toutes les illusions créées ainsi pour échapper à cette cuisante latitude de quarantehuit degrés.

Désormais les maisons de campagne de la petite propriété sont des villas^ dont les toits de zinc s'aplatissent en terrasses, où Ton se réunit le soir pour respirer des rhumatismes. Dans l'intérieur de ces bouchons italiens, on fume sur les divans, dans des pipes longues comme des hommes; les arbres des jardins; quand il y a des arbres, se courbent sous les ondulations des hamacs, au fond desquels d'indolents créoles du faubourg Montmartre commettent des calembours ou chantent le Désert de monsieur Félicien David

La transformation du Parisien ne s'est pas arrêtée là.

Depuis la mode des chants de pécheurs et des barcarolles, tout le monde a regretté de ne pas être marin de la Belle-Poule; de là ce goût si singulier pour cette marine d'eau douce appelée canotage.

Le canotage ne peut être ici étudié à fond; il suffit de dire qu'aux jours de fête les chemins de fer débarquent sur toutes les rives de la Seine environ dix mille

»WWPfc»i hi «Si

LÀ YIE PARI8IEIINE 235

hommes, très-religieusement travestis en marins; leur chapeau se penche en arrière, repousse par une touffe de cheveux bouclée au sommet du front; une vareuse grossière flotte sur leur dos ; leur col se rabat avec cette grâce enfantine et pittoresque qui est propre aux matelots; une ample couche de goudron donne à tout ce déguisement un vernis et un parfum de Brest, et les chefs d'équipage portent les insignes du commandement, uniforme bleu, sabre, épaulettes.

Qui n'a pas vu, aux stations d*Asnières, de Maisons, de Sèvres, descendre nos Jean Barts de la banlieue, ne peut se faire une idée de cette innocente démence.

A peine débarqués, tous ces équipages courent à leurs bords respectifs, et passent la journée à ramer, à voguer. Puis, le soir, quand la manœuvre a bien marché, quand on a découvert beaucoup d'îles au pont de Neuilly, quand on a exploré toutes les baies^ toutes les ames^ toutes les criques de Saint-Denis et de Saint- Ouen, on rentre, en se hélant de canot à canot et en chantant des barcarolles, à moins qu'une querelle de pavillon ne s'allume au milieu de la croisière et qu'on n'en vienne à l'abordage. Alors la gendarmerie est forcée de faire la coupe pour mettre le holà.

Eugène Sue est cause que la plupart des canotiers s'appellent Flambarts.

Il n'est pas jusqu'à la pèche à la ligne qui n'ait pris des allures romantiques. Autrefois un pécheur avait

236 LA yiE PARISIENNE

une grande casquette, un panier, une ligne, se posait sur une pierre et attendait la bonne volonté du goujon.

Depuis le tableau de Léopold Robert, représentant les pêcheurs de TAdriatique, les pêcheurs à la ligne se sont aussi composé des accoutrements pittoresques pour guerroyer contre le barbillon ; un célèbre pêcheur ,des environs de Paris, qui est^ par*dessus le marché, chanteur à l'Opéra, ne sort pour aller jeter sa ligne qu'habillé en Hasaniello.

La science de la pêche à la ligne est un très-vieux préjugé qu'il faut respecter.

On ne peut empêcher les pêcheurs accoutrés en Vénitiens de prétendre que le poisson est assez débonnaire pour aller mordre à leur hameçon, de préférence à Tùameçon du pêcheur novice; mais ce qu'on ne S9 araît trop flétrir, c'est le genre de poisson que fournit la Seine.

U suffit d'avoir regardé en face le monstre qu'on appelle barbillon, monstre mou, blanc, visqueux et lippu, pour renoncer éternellement i toutes espèces de matelotes.

Des simulacres de villas, de marine et de pêche ont donc la propriété d'émouvoir, hors de toute mesure, le Parisien moyen, tandis que le Parisien huppé prend la poste à l'approche de ce printemps fantastique, qui ne se déclare jamais qu'au milieu de l'été, qui, luimême, est toujours en retard.

Il se manifeste ainsi dans toutes les classes une exaltation, vin besoin d'impressions méridionales assez défavorables, il faut le dire, aux théâtres qui, pendant neuf mois, n*ont pas fait autre chose que de marier au dénoûment mademoiselle Henriette et monsieur Gustave.

Cet étemel mariage de monsieur Gustave conmiençant à paraître trop établi quand les feuilles poussent aux arbres, il faut inventer, pour réveiller l'épiderme du public, des systèmes de frictions très-énergiques.

De là les alcides, les équilibristes, les ménageries, les nains et les géants qu'on voit se produire sur nos scènes au lieu et place de nos grands acteurs^ qui prennent des congés et vont en été faire ratifier par /a province tous les mariages qui ont été célébrés sur les dijfférents théâtres de Paris pendant Thiver.

Chaque année voit apparaître de ces phénomènes caniculaires.

Le public ne se demande jamais comment les directeurs de théâtre se procurent ces lucratives excentrieités, qui^ la plupart, viennent d'Amérique; il faut le lui dire.

Il existe aux États-Unis des maisons de commerce organisées pour Tcxploitation des curiosités. Elles entreprennent les cirques, les animaux, les jongleurs^ et en général tout ce qui concerne le spectacle.

238 LA yiB PARISIENNE

La plus célèbre de ces maisons est celle de monsieur Titus. Le beau nom I

Monsieur Titus voyage bien plus que le Juif errant. S*il connaît dans un coin du monde l'existence d'un animal ou d'un homme recommandable par sa force, son adresse, sa grâce ou sa voracité, il arrive à grande vapeur sur le lieu désigné, achète.^ loue ou prend à bail cet objet extraordinaire.

Un itinéraire est tracé, un bill de dépenses fixé, un commis choisi.

Le commis part avec des instructions, et à la fin de sa tournée se trouve exactement à un rendez-vous convenu, pour compter avec monsieur Titus, i Calcutta, à Mexico, à Londres ou à Paris.

Parmi les occupations qui composent Texistence de cet entrepreneur, la plus singulière est la recherche des bètes féroces ; car c'est de ses mains que Carter et Yan Amburgh ont reçu ces charmants léopards qui faisaient nos délices et notre terreur.

Quand monsieur Titus a écrit le plan d'une ménagerie, comme un auteur ordonne le plan d'une pièce, on le voit partir pour se procurer les acteurs qu'il a désignés.

En Amérique, sa patrie, il met lui-même la main à la besogne, et, quand on le rencontre sur les bateaux à vapeur ou sur les railway$ innombrables qui tra-

LA YIE PABISIBNNB 23&

versent TUnion, il raconte très-froidement qu'il est à la recherche d*un boa qui lui manque.

Ses absences sont longues quelquefois, jamais infructueuses. II revient toujours avec sa bête, ayant battu les contrées sauvages, vécu, chassé, mangé avec les Indiens, sans en être tout à fait mangé.

Quant aux animaux de l'Asie et de TAfrique, il ne les chasse pas lui-même; un émissaire esc envoyé à des chefs de peuplades dont monsieur Titus est parfaitement connu; un rendez-vous est pris, et, au jour fixé, monsieur Titus vient, avec son argent, prendre livraison des éléphants, des panthères, des crocodiles qu il a commandés.

Une fois ces individus plus ou moins féroces, mais toujours jeunes, réunis dans un point central, monsieur Titus les met au collège.

Là commence l'emploi de ces procédés puissants qui domptent la bête et la civilisent : peu à peu la troupe 86 forme, l'éducation se complète à coups de barre de fer rouge ; on règle avec un grand art et une étude approfondie des contrastes, des groupes où doivent figurer un tigre rageur, un jaguar caressant, un lion endormi, une panthère amoureuse, une hyène criarde; et tout ce bétail, une fois en état d'accomplir son roman comique, est dirigé, sous la conduite d'un Carter ou d'un Yan Ambui^h, vers les pays qui éprouvent le besoin de voir des acteurs à quatre pattes.

240 LA \IE PARISIERNE

Ces sortes de spectacles sont généralement goûléi en Europe, parce qu'on espère un peu voir les ^jon* ducteurs de bêtes mangés parleur marchandise; mais l'on sera toujours attrapé si l'on compte sur ce divertissement : monsieur Titus répond de ses élèves, et dit hautement qu'il a plus peur d*un chien qu'il ne connaît pas que d'un tigre élevé par lui.

Monsieur Titus a toute l'apparence d^vok gentleman ; quand il se promène avec ses deux enfants habillés en Aighlanders^ il peut être pris pour un membre du Parlement en vacances qui voyage avec sa famille sur le continent.

Il faut remarquer que les Anglais et les Américains n'ont jamais l'air de leur état, mais simplement l'air d'Anglais ou d'Américains. Ce n*estqu'en France qu'on cherche à avoir l'air militaire, l'air notaire^ l'air peintre^ l'air sculpteur, l'air ténor, l'air contre-basse, l'air avocat, l'air poète.

L'entrepreneur de Tom Pauce^ car la général était à l'entreprise, est un nommé Bamum, qui a déployé une véritable capacité dans l'exploitation de ce fœtus.

Monsieur Bamum est aussi Américain : tous les Américains sont négociants, et vendent n'importe quelle marchandise, sans distinction et sans préjugé; ils pratiquent hardiment, loyalement, toute espèce de commerce; ceux qui nous ont apporté des tours de force, des jongleries, des animaux, des enfants, laissent tous

on bon souvenir de leur droiture et de leur habileté.

Le cirque des Champs-Elysées fait invariablement tourner en rond des chevaux pies qui ont la propriété d'appeler chaque fois la foule.

L'Hippodrome est constamment rempli de phénomènes; sauteurs de corde, steepk-chasej ballons, taureaux, tout lui est bon ; il nous promet de se transformer en véritable cirque romain. Nous y pourrons voir des chrétiens livrés aux bètesl Quelle fortune I

Tous ces e£forts tentés sur le public^ tout ce remueménagede nains, de jongleurs, de sauteurs, dechevaux, de singes, qu'on remarque de mai à septembre, n'a pas d'autre cause que la guerre impitoyable faite aux théâtres par ce globe lumineux qu*on appelle le soleiL

Le soleil est la plus brillante des sept grandes planètes. Toutes les planètes tournent autour de lui : la lune seule montre assez d'indépendance et de bon goût pour s*abstenir de cette rotation courtisanesque.

Le soleil n'étant pour nous qu'un astre et non pas un dieu, il n'y a aucune irrévérence à lui dire son fait.

Il n'est pas difficile, au reste, de démontrer que le soleil n'estbon qu'à réjouir Méry, le poète héliomane.

En un mot, si le blé pouvait venir en serre chaude,

on pourrait tout à fait se passer des caresses brûlantes

de c^ gros astre aux yeux d'escarboucle, dont la face

s'encadre dans une auréole d'allumettes chimiques en

combustion.

24â ^A VIE PARISIËNNB

H s'agit de compter les bienfaits qu'il répand sur fes pays objet de sa prédilection, et de comparer ces pays à ceux qu'il se contente de frotter dédaigneusement de l'extrémité de sa crini&re ardente.

La peste^ le choléra, la stérilité de la terre, la brièveté de la vie, les bétes féroces, voilà ce qu*il donne aux climats du Sud.

Sous son influence les royaumes croulent, les sociétés périssent, les races dégénèrent, l'esclavage se perpétue.

L'aspect seul de notre Europe suflSt pour faire détester son despotisme.

Le Nord est tout entier intelligent, actif, courageux^ organisé.

Le Midi, apathique, mou, arriéré, anarchique.

C'est la race blonde qui fait la loi à la race brune.

Pour amener le sexe à notre opinion, nous rappellerons que dans l'Orient les femmes se vendent, et que le Nord aenfanté lesdruidesses, lesNorma, les Yelléda.

De ces considérations générales descendons aux détails de notre vie particulière.

Que gagnons-nous donc, nous autres Parisiens, aux visites du soleil? — De la chaleur.

Ah t vraiment, que Paris est beau par un jour de canicule I Ahl les fraîches émanations qui s'échappent de cet amas de pierres malpropres I

Que cette population glutineuse est belle à voirl

Ah t les beaux visages rouges et perlés, les beaux

LA VIE PAHiSlENNB 243

cheveux frisés en chandelle, les belles mains gonflées, la belle poussière, la bonne asphyxie, les bons chiens enragés !

Mais le blé n'est qu'à ce prix.

Si le soleil jouissait encore un peu de cette estime qui lui valait la divinité dans quelques pays, et que lui ont retirée depuis longtemps les gens sensés et les véritables épicuriens, on pourrait Tembarrasser et le confondre à tout jamais par cette simple question :

€ Soleil t toi qui te dis vivifiant, toi qui prétends féconder la terre etmûrir ses produits, dis-nous donc, soleil, pourquoi, par tes propres forces, tu n*as jamais pu nous donner de bons fruits et de bons légumes?

>» II n'y a que les poètes qui mangent de tes grenades, de tes figues, de tes pastèques, de tes cédrats, de tes limons et de tes raisins coriaces.

» Nous autres, avec notre artifice, et sans le secours de vOn brutal calorif&re, nous donnons ponctuellement, et sans t*attendre, des petits pois très-tendres et que tu rendrais durs, des asperges savoureuses et que tu ferais grimper, des fraises exquises dont tu pomperais le parfum; tâche donc, soleil, dans tes climats du Sud, de donner à tes adorateurs des pêches comrne celles de Montreuil, des raisins comme le chasselas de Thomery; la serre chaude et la cloche de verre sont plus puissantes que toi ; Potel te bat sur le melon. »

244 LA 7IE PARISIBHNS

Jamais le soleil ne répondra.

C'est assez parler de végétation. Toute la vie intellectuelle n'est-elle pas troublée par le regard indiscret de cet astre orgueilleux?

Qu'est-ce qu'on fait au grand jour, si ce n*est des affaires?

Qui a de l'esprit^ des idées, des passions, de la beauté en plein jour ?

De Tappétit même ? Qui est-ce qui déjeune, excepte les militaires après la manœuvre?

C'est avec la bougie que les vrais gastronomes éclairent les chefs-d'œuvre de leur sensualité, parce que rien n'est laid comme une sauce vue au soleil.

On a voulu créer la mode des matinées dansantes ; les femmes ont fui devant ces exhibitions périlleuses. Dans le fait, il n'y a que les paysans qui puissent sauter en plein midi.

La nature elle-même s'enlaidit au grand éclat de la lumière; la verdure n'est belle, les lointains n'ont de mystère et la végétation ne rit que sous le voile des nuages; le soleil déchiqueté les contours des arbres, durcit les mouvements de terrain, plombe le fimament et dessèche la perspective; il n'y a pas en Italie un paysage qui vaille une percée du parc de Windsor.

Les adorateurs les plus fanatiques du soleil n'apprécient même que son lever et son coucher, c'est -à-dire

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le moment où il ne brille pas encore et le moment où il disparaît.

Leaoleil apporte cependant un bienfait, qui est le résumé de toutes les jouissances terrestres : la paresse,

La paresse I dont on a dit tant de mal, parce qu'elle ne se défend pas, et qui a été réhabilitée par le mot tout philosophique de monsieur Royer-Gollard.

On déplorait devant lui le mouvement des généra* tions modernes, qui s*agitent sans avancer, qui bouleversent tout et ne créent pas, qui travaillent beaucoup pour ne rien faire.

« Ah! s'écria-tril, les paresseux sont la réserve de la France 1 >

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