‹ La vie parisienneChapitre 4 sur 50 · LES DINDONS · texte numérisé non relu

LES DINDONS

Depuis que la pauvre langue française a été dépouillée de ces mots crus et naïfs dont Molière se servait à Taise, et dont la société de Louis XIV ne s'effarouchait pas, on ne sait plus que dire pour exprimer les'choses

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les plus ordinaires et les plus nécessaires à la vie sociale.

Les maris trompés, par exemple, cette bonne et im» périssable race dont la patience et l'aveuglement ré* pandent dans les relations du monde tant d'agrément et de facilité, avaient jadis leur vrai nom, nom em« prunté à un oiseau fameux, dont le chant mélancolique attriste les nuits de juin.

Ce nom est rayé du dictionnaire usuel, et, pour désigner ces hommes à la fois si intéressants et si ridicules par leur malheur^ on se sert de la locution plus que décolorée et abstraite de maris trompés.

Sans compter que cette expression trompés manque d'exactitude, attendu que, du train dont se mènent en France les affaires du mariage, chacun sait d'avance ce qui l'attend, et qu'il n'y a vraiment de trompés que ceux qui ne le sont pas.

Bu don nous a rendu un grand service en écrivant sur les pigeons ces délicieuses pages où nous avons retrouvé IVspèco dangereuse des trouble-ménages. C'est encore à Télégant écrivain que nous demandons un nom d'oiseau pour doter la langue moderne d'un nom qui lui manque : le dindon. — Admirable volatile qui, par sa suffisance, son ineptie, sa confiance en lui-même et l'ornement qui décore sa tête, offre des analogies si frappantes avec ceux de nos sembla, blés qui souffrent des infortunes conjugales.

m Tantôt le dindon va piaffant autour de sa femelle, accompagnant son action d'un bruit sourd que produit Fair de la poitrine s'échappant par le bec, et qui est suivi d'un long bourdonnement; tantdt il quitte sa femelle comme pour menacer ceux qui viennent le troubler. »

Ainsi parleBuffon.

Qui ne reconnaît là un pauvre diable de mari, agita par le soupçon, qui s'en va grognant autour de sa moi* tié, interceptant des mots et des regards inquiétants; d'autres fois, appliqué contre l'embrasure d'une porte, il roule de loin de gros yeux et toise les pigeons qui roucoulent; sa face rougit, son cou enfle de colère, les sentiments les plus terribles grondent dans sa poi" trine de dindon jaloux. Le dindon jaloux ou africain est la pire espèce. Tantôt fat comme le coq, tantôt tendre comme le pigeon^ mais toujours malheureux et ridicule, parce qu'il ne cesse d'être dindon^ il répand le bruit, le tapage et les querelles dans sa basse-cour.

c Sa démarche est grave, ajoute Buffon, etVaccélère seulement dans le moment où il fait entendre ces plaintes sourdes. De temps en temps il interrompt cette manœuvre pour jeter un cri plus perçant. Il recommence ensuite à faire la roue, qui, suivant qu'elle s'adresse à sa femelle ou aux objets qui lui font ombrage, exprime tantôt son amour et tantôt sa colère; et ces espèces d'accès sont beaucoup plus violents si on

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paraît devant lui avec un habit rouge; c'est alors qu'il s'irrite et devient furieux; il s'élance, il attaque à coups de bec, et fait tous ses efforts pour éloigner un objet dont la présence semble lui être insupportable. »

Ceci est Timage du dindon exaspéré. Après avoir longtemps douté de son malheur^ il finit par connaître son ennemi, l'habit rouge, c'est-à-dire Télégant^ le pigeon brillant de couleurs éclatantes : c U s'élance, il attaque à coups de bec^ i c'est-à-dire qu'il envoie des cartels, plaide en séparation, et couvre la société tout entière de deuil et de scandale.

Tous les maris ne sont pas sujets à ces accès de colère de dindon.

II y a l'espèce des dindons doux.

< La meilleure façon de les conduire, dit encore Buffon, c'est de les mener paître parmi la campagne, dans les lieux où abondent les orties et autres plantes de leur goût; dans les vergers, lorsque les fruits commencent à tomber. »

Ceci est la vie de ch&teau. Une femme adroite qui a un peu ébréché sa réputation dans l'hiver, songe, dans l'été, à raffermir la confiance de son dindon. Elle le mène à la campagne^ le gave de bonne nourrilure, le soigne, l'engraisse, l'endort ; et, pour remplacer les soupirants dangereux ou compromettants de la ville, elle n'encourage que les sous-préfets et les petits sub-

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stitats des environs, ou les visiteurs que l'automne amène sous prétexte de chasse.

Buffon recommande encore c de ne les faire sortir le matin qu'après que le soleil a séché la rosée, de les faire rentrer avant la chute du serein, de les coucher de bonne heure, de les mettre à Fabri pendant la plus grande chaleur des jours d'été. Le soir, quand ils re* viennent, il faut leur donner delà pâtée. Us se laissent aisément conduire : il ne faut que l'ombre d'une baguette pour les mener, et souvent ils prennent la fuite devant un animal beaucoup plus petit et plus faible qu'eux, i

Le pigeon^ par exemple.

c Cependant il est des occasions où ils montrent du courage, surtout lorsqu'il s'agit de se défendre contre les dévastateurs de la volaille. On en a vu quelquefois entourer en troupe un renard au terrier, et chercher à le tuer à coups de bec. »

On le voit, ces passages, écrits avec une élégance si niuve, ont l'air d'une allusion aux choses de ce monde, tant on y trouve de bons conseils et d*enseignements.

Ce dindon qu'on couche de bonne heure, qu'on nourrit bien^ qu'on mène à la baguette, n'est-il pas l'image de plus d'un mari heureux par les félicités de l'intérieur ? Et ce courage rare, mais acharné, cette association de dindons furieux, qui ne reconnaît là ce ioUe général qui réunit tous les maris quand un grand éclat

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vient ébouriffer la société 7 Us se liguent et veulent tous un morceau de la pean du séducteor, ils cernent le gîte et font un exemple.

Enfin^ le dindon a on double estomac*

Quel est le premier reproche que fait à son mari une femme qui veut le classer parmi les dmdmuf

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