LES VIEILLES FEMMES
Quand on compare ce temps-ci aux autres temps, cette société aux sociétés éteintes, la civilisation de nos jours à celle des époques antérieures, on s'aperçoit qu'elle a perdu un élément, un lien, qu'il lui manque quelque chose :
Les vieilles femmes.
Ce n'est pas que la fontaine de Jouvence soit découverte, et que les femmes défendent mieux lenr visage et leurs formes contre les assauts du temps.
Non, la nature n'a pas abrogé ses lois.
Seulement les femmes dépérissent^ mais ne vieillissent plus.
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Jadis vieillir était un art
Aujourd'hui ce n*est plus qu'un malheur.
Quand il y avait une société, de la conversation, de la littéramre, des bons mots et des salons, chacun prenait sa place et son râle.
£t celui des vieilles femmes était le plus aimable.
Quand une femme, selon les qualités plus ou moins durables de sa beauté, avait passé ses années de galanterie, elle prenait son parti bravement, ne conservait que les recherches nécessaires pour supporter la vue de la vieillesse sans la cacher, se constituait vieille femme, et remplissait une mission importante et tutélaire pour tous les âges.
Elle présidait des cercles fameux, distribuait aux femmes et aux hommes les réputations de beauté et d'esprit, ménageait aux jeunes et aux vieux l'entrée ou la sortie du monde, faisait des mariages, protégeait des amours, mettait à la mode certains visages et certains livres, liait souvent des intérêts frivoles à de grands intérêts, tenait école de manières, soutenait par l'autorité des traditions le bon langage et la politesse, et se couchait tard.
Les vieilles femmes exerçaient une grande influence. La jeunesse respectait ces êtres d'un sexe neutre, qui ne gardaient des premières années que la grâce et l'habitude de plaire, en puisant dans les leçons de l'âge le goût de servir les autres et de les instruire.
LÀ TU PAHISIENIIB 7
Quoi de plus aimable, de plus attendrissant, qu'une jolie vieille?
A moins d'être un bâtard ou un monstre, qui ne songe à sa mère qu'il aime ou quMl a perdue en voyant et en écoutant une femme dont le cœur est sans orage, dont le visage a été flétri par les douleurs et les soins de la maternité, dont la parole est grave et douce, l'entretien léger et instructif, l'observation fine et juste?
Nous n'avons plus de ces vieilles femmes; il y a seulement des êtres du genre féminin qui s'éteignent obscurément, sans entourage, sans prévenances, avec des souvenirs perdus pour les autres.
Après dix ou douze ans d'éclat et d'agitation, une femme de nos jours commence une vie de rage intime et de dénigrement contre le genre humain.
Elle porte envie à celles qui débutent et leur emprunte leurs modes ; n'espérant plus de grandes passions, elle court après des caprices humiliants : au bal masqué elle frétille^ la taille étranglée et rajeunie par des buses, et commence par l'esprit une séduction que doit détruire le visage.
Dans les salons, elle s'en prend à toutes les renommées, discute les beautés, conteste les dents et les cheveux de tous, établit bêtes des gens de mérite, surprend et dénonce des regards, inquiète les maris, gêne les amants, détruit, abîme, déchire tout autour d'elle et semble Jire : Me voilà I
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£lle ne se résigne pas à vieillir.
Après tant d'efforts désespérés pour vivre de mensonge, de blanc, de rouge, de fausses nattes et de méchancetés, la femme mûre arrive vite, non pas à une vieillesse heureuse et gaie, mais à une décrépitude découragée, à Taccablement, à l'oubli, à l'avarice, et n'a plus même, comme jadis, le refuge de la dévotion.
Et que voyons-nous ?
Les jeunes gens sont moins polis^ moins soigneux des bonnes formes et des convenances, et presque oublieux des devoirs de famille.
Des jeunes femmes apparaissent jolies, recherchées; la mode les porte haut ; il se fait autour d'elles un bruit de compliments, degalanterie, devalsûs, de mazourkes; la tête leur part quand les ailes leur viennent; elles volent au hasard et sans guide, comme les petits moineaux sans mères; puis un beau jour le vent du scandale les abat.
Les gens d'esprit sont exclus du monde parce qu'il n'y a pas de conversation^ d'échanges d'esprit possibles , au milieu de ce tapage abrutissant de beaux valseurs et de petites coquettes, au milieu de ces femmes qui vont disparaître quand elles ne pourront plus gîgotter dans les ambassades, qui après le plaisir de danser ne connaissent pas celui de causer, et qui n'ont un jour pour recevoir qu'autant qu'elles ne peuvent accepter des invitations de bal.
LA VIB PABISIENIfE <^
Et pourquoi les jeunes gens fuient-ils ainsi le monde et en négligent-ils les devoirs et les traditions ?
Parce qu'il n*y a plus de vieilles femmes pour les guider» pour les honorer ou les excuser dans leurs plaisirs, et que, jeunes femmes pour jeunes femmes, ils préfèrent celles qui soupenf , qui fument, qui crient et qui ne les appellent pas : Ange de ma vie.
Pourquoi les jeunes femmes sont-elles si facilement et si vite compromises ?
Parce qu'elles ne sont pas maintenues par Tautorité, redressées par l'expérience, et défendues par le dévouement des vieilles femmes.
Pourquoi l'esprit n'est-il plus qu'un commerce et non un délassement? pourquoi n'y a-t-il plus que des soirées à Strauss et à Levassor? et plus de ces longues heures remplies par la conversation et la flânerie intellectuelles?
Parce qu'il n'y a plus de vieilles femmes qui aien^ xin salon, un cercle, du crédit et le goût de l'esprit.
Parce qu'il n'y a pas une femme de cinquante ans qui osât dire aujourd'hui, en parlant de sa jeunesse^ ce mot charmant de madame du Deffant :
c Autrefois, quand j'étais femme... j^
La galanterie française, cette ancîenn qui vivait de scandale, d'esprit et d'in complètement dénatura.
Ll TIX PARISIENRI U
Teaux vont embellir du spectacle de leur passion lei réunions de la société parisienne.
Quand vous voyez une colombe s'abattre sur la crête f run toit, n'étes-vous pas sûr de voir bientôt son mile amoureux et inquiet?
Ainsi, dans le monde, on annonce madame uns telb toute seule et sans son mari : à cinq minutes d'intervalle apparaît monsieur un tel.
En général, on suppose qu'ils sontarrivés ensemble, et dans la même voiture, jusqu'à la porte cochère de la maison, et que, par décence et pour ne pas afficher le9 mystères du colombier, ils se sont séparés pour un instant.
La colombe^ entrée la première^ s'assied avec un air d'aisance affectée, et dirige son œil d'émail vers la porte.
Le tendre pigeon se présente, fait ses petites sif ntations obligées, et, tout haut, demande froidement de ses nouvelles à la colombe, comme quelqu'un qui n'aurait pas voyagé tout à l'heure dans le même coupé, patte contre patte, aile contre aile.
Au grand dédain du cocher, habitué à conduire sans malice et sans regarder derrière lui son pigeonnier ambulant.
Pendant la soirée, le pigeon a mille petits soins pour la colombe. Plus soumis qu'un mari^ forcé souvent d'at- 1er où il ne voudrait pas, empêché d'aller où il vons
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draît, et où va le nui î qui s'y amuse, il faut que, pour t'amour-propre du volatile auquel il s'est vouO, il affecte de lui tenir son 'éventail, de rire, de cause. : comme s'il y avait encore quelque chose à dire; d'apporter des glaces, des sandwichs, de ramasser le bouquel qui tombe, de poser des tasses de thé sur les meubles, d'accomplir tous ces petits actes de domesticité amoureuse qui font dire à chacun : Ah I voilà des pigeons qui s'aiment d'amour tendre.
Quand la soirée est finie, le pigeon dit d'un air nonchalant, et comme s'il était galant par occasion : « Voulez-vous, madame, que je fasse appeler vos gens? — Je veux bien. >
Et le couple se dirige vers rantiGhambre,s'env('loppe & la h&te de tous ses manteaux, el grimpe dans son pigeonnier à quatre roues, qui devient presque toujours une arène dans laquelle on se reproche mille choses très-graves :
D'une part,
Avoir feint de pleurer d'attendrissement pendant que madame "* chantait
Avoir l'ait valser madame '** deux fois et avec des étreintes passionnées.
D'autre part.
Avoir agact^ le pigeon de madame *", lui avoir dit avec intention qu'on allait tous les jours aux Champs- £iysée3 i quatre heures.
LA TIE PABISIBNIIE
Avoir trouvé de bon goût une épingle qu'il porte et qui u'eet que bizarre.
Comm<3 les maris permettent fort bien à leurs femmes de se donner au monde, sans être forcés de les accompagner, Tespèce de^pigecns pullule beaucoup» et il arrive qu'on puisse souvent, dans une seule maison, compter jusqu'à dix couples, diversement intéressants par leur beauté, leur plumage et leur constance.
Ce qui plonge dans un ridicule amer les femmes qui se font suivre d'un mari, ou dans une embarrassante solitude celles qui vont toutes seu^jes et n'ont pas fait de choix :
Il se parle entre \q^ pigeons \xn langage, il s'organise des choses, des plaisirs, des parties, auxquelles la femme encore conjugale, ou la colombe isolée, ne peuvent prendre aucune part.
L'espèce du pigeon dont nous parlons est connue dans l'histoire naturelle sous le nom depigeonordinaire ou pigeon mondain. C'est le captif volontaire^ comme l'appelle Buffon.
Il suit partout sa colombe.
Aux courses de chevaux, celle-ci se perche dans une tribune en évidence.
Lui, sur l'hippodrome, se rengorge dans son costume panaché, et fait mille gracieuses gentillesses à la manière des pigeons culbutants.
Au spectacle, il vient s'abattre dans la même loge,
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toiqours comme par hasard, et savoir si Ton est content du bouquet qu*il a envoyé.
A Chantilly^ quelle nuée de pigeon» t les échos de la forêt en sont encore à répéter les roucoulements qu'ils ont entendus.
Tout figmm se présente généralement sous le plumage de pigeon numdain; et, pendant l'hiver, il est tendre, discret, servile.
Mais, quand vient le printemps, le plumage tombe, et alors la malheureuse colombe reconnaît qu'elle a donné son cœur, son amour^ sa vie,
A un pigeon fuyard I
Le volage prend les plus mauvais prétextes pour échapper aux devoirs et aux serments du nid :
Une carrière à suivre sérieusement;
Un mariage à préparer;
Des chevaux à acheter en Angleterre.
La colombe désolée, mais consolable, cherche des distractions, et demande à l'air pur des champs des émotions honnêtes et calmes.
Mais les séducteurs d'été, ces trouble-ménages qui courent les ch&teaux, comptant sur les chances d'une galanterie d'autant mieux reçue qu'à la campagne il y a moins de concurrence, viennent rouler des yeux de feu autour de la timide femelle.
Elle ne résiste pas longtemps; là pigeon ramier^ qui prend son nom de son goût pour les bois et les arbres,
est très-fascinateur. II organise des parties de pèche, de cheval, des promenades au clair de lune ; et, dans les châteaux qu'il visite, on entend toute la nuit des bruits de porte, des piétinements dans les corridors :
Le ramier fait son nid.
Les femmes qui vont aux bains de mer y rencontrent le pigeon des roches^ qui aime à se suspendre aux falai* ses, à voir le ch oc des lames et à coqueter sur le galet
Les bisets ou pigeons voyageurs parcourent en troupe les villes d'eaux : Âix-Ia-Ghapelle, Baden, Ems et les Pyrénées.
Les ménages à la mode du monde parisien sont tous dans cette condition, qui présente à étudier un des côtés les plus variés de l'histoire naturelle.
Les maris sont négligents, grognons ou occupés d'affaires industrielles, politiques ou autres ;
On les enrichit souvent de pigeonneaux d'un plumage accusateur, et dont la ressemblance avec le père est constatée et souvent même admirée dans le monde.
Il faut qu'une femme soit bien vertueuse pour qu'elle se résigne à mener sans pigeon une vie décolorée et languissante.
Et l'isolement fane ses belles années si elle ne choisit pas.
Ou un pigeon cavalier qui lui prête des chevaux de selle et la mène à quatre dans les promenades publiques.
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Ou un pigeon pattu un peu épais, mais riche- et qui peul suppléer aux misères de ces pauvres pensions que les maris accordent en rechignant pour la toilette de leurs femmes.
Ou un pigeon tambour^ c'est-à-dire un militaire, un officier d'état-major, bien posé sur sa hanche et qui fait respecter sa colombe^
Ou un pigeon paon, remarquable par sa bcaulu^ que toutes les femmes envient, qu'elles se disputent, et dont l'élégance se reflète à jamais sur la vie d'une femme.
L'espèce du pigeon «umcien n'est pas décrite par Valmont de Bomare, le naturaliste. Celui-là recherche les vieilles colombes battues par Tàge et déplumées par les agitations d'une existence orageuse.
Le pigeon parlementaire n'est pas décrit non plus, mais on a de sa race depuis l'invention du gouvernement représentatif^ et il est assez recherché, parce qu'il enrichit le nid de bureaux de tabac, de croix d'honneur, de billets pour les feux d'artifice et les messes des Invalides, et nourrit les pigeonneaux de petites sous-préfectures et de recettes particulières.
Le pigeon parlementaire est celui que les maris gênent le moins.
Ainsi donc va le monde.
Et, pour expliquer l'utilité, l'agrément, le charme des pigeons^ il n'y a qu'à laisser parler monsieur de
. Buffon, qui avait mis certainement ses manchettes les pkis fines pour écrife le passage suivant :
€ Tous les pigeons ont de certaines qualités qui leur sont communes : Tamourde la société, la douceur des mœurs, la fidélité réciproque et Tamour sans partage, la propreté, le soin de soi-même, qui suppose l'envie de plaire, Tart de se donner des grâces, qui le suppose encore plus, les caresses tendres, les mouvements doux, les baisers timides ; un feu toujours durable^ un goût toujours constant; et, pour plus grand bien encore^ la puissance d'y satisfaire sans cesse; nulle humeur, nul dégoût, nulle querelle; tout le temps de la vie employé au service de Tamour et au soin de ses fruits. >
Quels modèles pour les mariSi s'ils pouvaient ou savaient les imiter I